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18 septembre 2015 5 18 /09 /septembre /2015 09:56
Lumière levante.

Noir source.

Adèle Nègre.

Rien ne bouge sur terre. Les hommes sont tapis dans leurs abris. Les dames blanches regardent la nuit de leurs yeux vides. Les arbres s’enracinent dans le limon. Les feuilles glissent le long de leurs nervures. Les poèmes sont en attente de leur éclosion. C’est étonnant ce silence qui fait ses remous dans le limaçon de la cochlée. On s’entend de l’intérieur, tout contre les rivières de sang, les mares de lymphe, les odeurs soufrées du sexe. Juste une palpitation de lagune, la découpe d’une roche claire sur l’obsidienne du songe, la palme d’une pensée ancienne. Âge de céladon, heure d’amphore, instant de Reine Noire, loin, là-bas dans les sables rouges de Nubie. Toute volonté abolie qui se replie sur elle-même en attente du devenir. Comment être présent au monde alors que le sombre est si doux qui ensommeille l’âme, l’enveloppe d’un linceul pareil à celui de la momie ? Sur les choses, le sarcophage de pierre a posé sa dalle oblongue. Les signes qui y flottent sont de bien étranges contrées et nous sommes des Champollion à la peine, les yeux envahis de sable. Oui, nous le savons depuis cette « source noire » qui nous alimente et court sous le réseau de notre peau, bientôt les lames de clarté surgiront qui abraseront tout. Nos sclérotiques éclateront sous la poussée du jour. Nos pupilles se teinteront de blanc, cette couleur du mime et du silence. Le tumulte de nos veines, devenu phosphoreux fera sa résille claire, son lent parcours de filaments se perdant dans le sol complexe de la chair.

Alors on prend distance de soi. On se regarde à l’aune d’une vision qui s’élève du corps et flotte dans l’espace alangui. On dilate ses paupières, on dispose sa conscience à la mydriase, on excite les cellules, on déploie les bâtonnets. Derrière, loin sur la conque occipitale, s’animent les premières images. Cinéma muet. Esquisses qui tressautent et vivent dans le gris, se noient dans la cendre. Percussion de sels d’argent, irisation de phosphènes, giration de molécules dans l’à peu près existentiel. Ce qu’on voit : des lacs d’ombre, un glacis sur un tapis de neige, une diagonale de clarté, la chute vers l’aval d’une eau en fuite, quelques vagues indistinctes noyées dans leur propre confusion. Et puis c’est tout et la mutité dont on sait qu’elle est notre plus sûr refuge.

Seuls les curieux et les chercheurs d’immédiat s’essaieront à reconstituer le puzzle, à faire surgir de l’ombre ce qui s’y occulte, demeure en retrait. Mais, découvrant, ils auront les mains vides, les yeux perclus de doute, et jamais ils n’effleureront la moindre once de vérité. Peu nous importe de savoir la presqu’île d’une jambe, le golfe d’un bassin, la plaine poncée d’une cuisse, l’isthme d’un mollet que les plis du drap reprennent en leur sein comme pour signifier la richesse du secret. Toujours nous approchons les choses avec l’impératif d’une connaissance et pourtant, c’est sur le bord de l’énigme qu’il nous faudrait consentir à être. Ni sur l’adret qui illumine, ni sur l’ubac qui assombrit. Seulement sur la ligne de crête, le passage inavoué du monde. Là est le seul réservoir de joie : attendre que le jour paraisse et s’enivrer du parfum de l’attente et jouir de la tension avant que les choses ne s’ouvrent. Lumière levante. La plus belle qui naît de la peau elle-même et diffuse alentour le luxe du secret. Ceci tellement indépassable que seul le silence …

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES

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