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20 septembre 2015 7 20 /09 /septembre /2015 08:02
Être : effleurer.

Chambre.

Adèle Nègre.

Nous regardons cette image faire sa tache, ombre sur ombre. Nous regardons et sommes dans l’illisibilité d’elle. Comme si elle se refusait à nous, se dissimulait à l’inquiétude de notre vision. Mais qu’a-t-elle donc à cacher qui ne pourrait se dire ? Nous aurions pu nous disposer à traverser sa mince pellicule, à illuminer ce qui se terrait et demeurait en silence. Qu’aurions-nous vu alors ? D’abord la ligne claire des jambes, un pied sur l’assise ferme du sol, un autre dans le mouvement d’une marche à peine esquissée. La laine d’un tapis avec ses motifs triangulaires blancs, ses empreintes rouge sombre, le fond se noyant dans l’étrangeté d’un noir profond. Puis le cadre cannelé, doré, d’un miroir posé à même le sol comme si la lumière en émergeait afin de révéler une fuyante anatomie. Mais qu’aurait donc eu à nous dire ce miroir sinon la surface réfléchissante dans laquelle tout ego se dissout et finit par se noyer, tel Narcisse, foudroyé par sa propre épiphanie ?

Tel eut été notre regard, il nous aurait conduits auprès des choses mais dans une manière de curiosité, laquelle aurait confondu le proche et l’essentiel. Nous aurions aperçu quelques accidents tels que le destin les place sur notre hasardeux parcours, nous aurions fait l’économie de l’essence de l’être dans sa relation au monde. Car miroir, tapis s’ils sont présents comme des choses de notre environnement ne s’annoncent qu’à la façon de rapides et fuyantes constellations. Ils ne dessinent aucunement la figure d’une ontologie, ils sont le simple décor de la scène non le jeu des acteurs, la dramaturgie qui les fait surgir comme les seuls événements possibles d’une situation. Il faut revenir à un simple effleurement de l’image et apparaître soi-même en tant que cette forme balbutiant son nom, tissant son langage depuis cette mutité apparitionnelle. C’est en faisant acte d’altérité que nous pouvons chercher à approcher ce qui n’est pas nous, à en constituer l’hypothétique fable.

Dans la chambre nocturne, un rayon pâle a franchi la paroi des choses obscures afin qu’un phénomène ait lieu, ait présence. Mince effraction dans la citadelle humaine, éclairement seulement du luxe d’une peau, cendre faisant sa lave assourdie, pierre de Lune glissant sur la souplesse du corps, arrondi du galet allumant ici et là de fuyantes esquisses. Marcher ou tenter de la faire est dire le Soi dans l’annonce d’un monde, le sien. Marcher dans une chambre ou bien s’y essayer est une lévitation de l’être parmi la foule dense du non savoir. Premier remuement des lèvres, ourlet de la langue dans lequel le langage se forme, buée de la bouche anticipatrice du sens à donner à sa propre immersion dans la cité lacustre des hommes. Être n’est pas un cri à la Munch, être n’est pas une révolte, un tournesol faisant son jaillissement jaune sous le ciel haché de bleu, une nuit avec la combustion circulaire des étoiles et la flamme noire du cyprès déchirant le ciel. Ceci est exister. Avec douleur, avec souffrance. Avec une lame de yatagan qui traverse la gorge et scelle une finitude sur Terre.

Être est une annonce, un départ, la planche du tremplin avant que l’impulsion ne soit donnée, être est une origine, une source claire, l’éclat d’une lueur dans le cercle d’une crypte, être est une progression sur la pointe des pieds. Sentir l’être c’est sentir l’espace de présence immédiatement accordé à son épiderme. Sentir l’être, c’est sentir la lumière de sa peau qui monte dans l’air apaisé et calme de l’aube. Être c’est sentir les myriades d’étoiles ruisseler sur le dôme de sa sclérotique et ouvrir ses pupilles à la préhension de ce qui se présente comme la connaissance intime de ce qui nous est adressé. Être c’est, dans le royaume serein de la chambre, initier sa propre marche, flotter sur l’onde inaperçue du sol, sentir l’appel du pied en direction de ce que l’on sera, bientôt, dans le bruissement neuf du monde, cet être si singulier qu’il apparaît à la manière d’un pur mystère. S’enquérir au-delà, c’est curiosité ou bien inconscience qui ne sont nullement des modes du savoir, seulement des convulsions existentielles qui contiennent en elles les germes de leur propre fin. Seul l’espace de la chambre est à même de nous porter au-devant de notre propre vérité. En elle, il n’y a ni le regard aliénant de l’autre, ni les puissances du pouvoir, ni les fascinations de l’argent. Uniquement l’être face à l’être. Ceci est un accomplissement indépassable. Ceci est une frontière au-delà de laquelle ne brillent que les faux-semblants et les compromissions.

C’est ce langage d’une vision originelle des choses que nous dit, en mode pictural, « La chambre de Van Gogh à Arles ». Ici, ne sont pas encore les signes inquiétants, les prémices de la folie qui cernent le Hollandais en fin de vie dont « Champ de blé aux corbeaux » signe l’épilogue, illustre le tragique d’une vie. Imaginons Vincent heureux faisant sa marche inaugurale dans le jour qui se lève, à peine un effleurement des choses, un doux tutoiement de la présence. Ici, assurément, nous serons au cœur de l’être, ce sublime déploiement du sens.

Être : effleurer.

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase

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