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7 septembre 2015 1 07 /09 /septembre /2015 10:19
Aller au bout de soi.

Photographie : Gilles Molinier

L A P L A N D
NordKapp – Finnmark.

On est au bord de soi, dans une manière d’égarement. On tend ses mains de somnambules, on rencontre des murs de silence, on sonde des failles d’incompréhension. Les doigts hésitent, papillonnent, frémissement. Les doigts, ces étonnants finistères, touchent, devinent, s’essaient à donner sens à ce qui, d’aventure, pourrait en avoir. Le duvet d’une plume, l’empreinte de fusain sur la page blanche, les bâtonnets des signes couchés dans les livres. Ou bien la carte en relief d’une mappemonde. Oui, une mappemonde, cette cristallisation du rêve, cette projection de l’imaginaire, cette résille du désir s’actualisant à même ses formes, ses déclivités, ses aspérités. Les doigts courent, les doigts explorent, les doigts sont des filaments phosphoreux qui se ramifient en myriade d’étoilements, en réseaux de lumière dont la peau est le parchemin rayonnant, la chair le réceptacle luxueux, la conscience la clef de voûte où tout ricoche jusqu’à l’excès, où tout s’illumine jusqu’à l’extase. La joie est là, constamment disponible à seulement parcourir les picots de Braille de la carte. Il y a les fosses marines, les abysses bleus, les dépressions, le Grand Rift, l’entaille jaune du Colorado, les goulets des détroits, les étendues lisses des lagunes, le jeu clair des golfes.

Mais ce que les doigts connaissent avec le plus d’étendue, avec une inouïe sensation de plénitude, ce sont les terres de l’extrême, celles qui se jettent dans les mers et dressent leurs promontoires au-dessus de la grande mare liquide, celles qui semblent indiquer la direction de l’infini, l’exigence d’un absolu, un dépassement de ce qui, terrien, ne s’exhausse jamais de sa condition et se perd dans les lourds arcanes de la glaise. Les doigts aiment la position d’éclaireur de pointe des Féroé, le puzzle avancé des Shetland, l’étrave de Fontur en Islande, le nez de la Presqu’île de Kanin, le caillou de l’Île Blanche dans la Mer de Kara. Oui, toutes ces pierreries disséminées au hasard dans le grand secret des océans incline à la rêverie, aux dérives oniriques, aux voyages vers l’illimité. Mais existe-t-il une plus grande fascination que celle exercée par le Cap Nord, cette vivante mythologie nous portant, au-delà du septentrion, vers les étendues blanches de la Mer de Barents, les montagnes bleues des glaciers, ces géants qui regardent la Terre depuis leur haute sagesse ? On est au bout du monde, on imagine l’hiver, le blizzard glacé, la grande banquise poudrée de neige du Cap s’élançant vers l’eau grise et blanche, les nuages lourds d’être perdus dans l’immensité. Comme si le globe, soudain étréci à la taille microscopique de l’homme le mettait en demeure de trouver sa place et d’affirmer son destin dans cette nature aussi belle qu’austère où seule la vérité peut avoir lieu. Ici, plus de dérobade, plus de faux-semblant, l’existence est verticale, l’existence n’a plus de jeu qui la mettrait à distance, lui octroierait un temps d’accommodation, une fuite de l’âme. Ici la vue est dépouillée de ses habituels artefacts, ici la vue se doit d’être perçante comme celle de l’aigle.

On est arrivé là avec ses pesanteurs existentielles, ses soucis de terrien, ses préoccupations urbaines. On a regardé. Puis on a posé son sac sur le sol de rocher et, soudain, on est devenu léger, presque immatériel, à la limite de la visibilité. Comme enveloppé d’une brume diaphane qui aurait métamorphosé la vue, l’aurait rendue plus pure, moins attachée aux conventions, plus libre de voler dans toutes les directions de l’espace. Une vue plurielle en quelque sorte qui porterait loin, bien au-delà des percepts ordinaires, scruterait l’infini et ferait retour sur soi afin qu’une fois, au moins, l’on pût se connaître ou tenter de le faire. C’est le fondement de ces lieux extrêmes, leur essence même que d’obliger à une réflexion, nous voulons dire nous doter d’un regard spéculaire qui, interrogeant le monde, nous interroge corollairement et nous mette dans la situation du regardant-regardé. Car, si nous regardons le monde, le monde nous regarde et nous invite à méditer. Voici ce que nous voyons :

Le jour est une tache blanche, une légère insistance posée sur l’horizon. Je suis au bout de la terre, là où plus rien n’a lieu que l’illisibilité des choses, leur fuite en avant vers l’inconnu, la disparition de ce qui est et qui, toujours, échappe. La roche noire s’étale devant moi avec le sceau du secret, la densité de cela qui ne veut pas dire son nom, la perte dans d’inatteignables abîmes. Pourtant ceci n’a rien de triste ni d’effrayant. C’est comme un voile posé sur les choses en attente de leur révélation. Cette lame d’obscurité qui traverse le paysage c’est en réalité celui que je fus, qui habitait le ventre fécond de son hôtesse avant même que le temps ne s’annonce. Heure amniotique, heure ombilicale, spire refermée sur elle-même en attente de son dépliement. Déjà je perçois le monde à la manière d’un clapotis lointain. Déjà un tintement de cristal, déjà les rumeurs des groupes d’hommes qui, bientôt, seront mes compagnons de route. Déjà une préscience de ce qui sera et fera ses multiples floraisons sur tous les corridors de l’existence. Déjà ! Sur la gauche, dans une esquisse à peine plus claire, le temps a commencé à faire tourner sa roue. Ce promontoire dentelé qui avance sur l’eau n’est rien d’autre que mon passé avec ses joies et ses peines, ses lumières, ses éclipses. Tout un tissage d’événements entrelacés qui racontent ma propre genèse, annoncent mes projets, dessinent mes espérances, dressent la scène de mes utopies. Tout ceci qui apparaît comme la flèche du destin, en voici la forme symbolique dans cette évanescence, cette brume qui naît de l’eau, à droite du Cap. Le futur est toujours cette réserve du temps, cette vision des coulisses, cette impénétrable matière dont j’espère qu’elle me sauvera du présent à défaut de me faire l’offrande d’un passé qui se dissout et se distrait de moi. Oui, le présent, ce mystère dont la préhension est toujours un souci puisque chacune de ses mailles se défait à mesure de son apparition. Temps de clepsydre et de sablier, temps de fuite et d’éloignement. Mais quel lieu puis-je occuper dans cette mouvante géographie ? Quelle Ultima Thulé rencontrer qui élèverait les polarités de mon être, délimiterait la quadrature de mes hésitations, apaiserait mes doutes ? Quel lieu ? Ici, au faîte du monde, alors que plus rien ne s’annonce, que mes yeux se consument au contact du réel, cette brume blanche faisant son éternelle combustion tout contre le dôme de ma sclérotique, ici donc que trouver sinon ma propre effigie questionnante, une tremblante silhouette, des mains tendues en quête d’une présence, d’une signification ? Tout en haut, en direction du désert de glace de l’Arctique, le ciel est noir, cendré par endroits et le soleil une étoile presque éteinte, un œil vide s’absentant des hommes. Ciel noir, suaire tendu à l’extrême de ma propre finitude et pourtant rien n’incline à l’affliction, rien n’oppresse ni ne contraint. Sentiment d’une immense liberté faisant se rejoindre en une même harmonie ma propre origine, ma propre perte, à jamais. Ainsi sont les lieux de l’extrême, ainsi sont les caps disparaissant dans les songes infinis : ils nous parlent de nous, rien que de nous qui avons été, sommes, ne serons plus. Rien d’autre à apprendre que cela. Rien d’autre ! Aller au bout de soi : le seul chemin.

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES

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