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17 septembre 2015 4 17 /09 /septembre /2015 07:49
A contre-jour du temps.

Adèle Nègre.

Chambre 2.

Si émouvant d’être en arrière des choses, de le savoir et de n’en rien dire. En bas, dans la rue, le temps coule à la manière d’un fleuve lent avec, parfois, ses remous, ses théories de galets, ses ilots où vivent les ragondins. Des bruits de déglutition, des sauts de carpe, des battements d’eau frappant la porte noire des écluses. Parfois le cri des bateliers, le claquement d’une corde de chanvre qu’on jette sur le pont goudronné. Parfois le chuintement des pneus sur le chemin de halage, des appels, de brusques interjections qui se perdent dans le halo de brume. Alors on demeure là, en arrière des persiennes, dans le jour à claire-voie qui patine la chambre d’une écume douce au toucher, un apaisement pour l’âme, une bêtise de Cambrai pour l’esthétique du palais. Dans le corps, sur la colline du dos, le long de la bretelle qui retient la buée du linge c’est une onde qui fait son friselis, se perd quelque part, au creux des reins ou bien dans la toison odorante du monde. Comme un vertige qui dirait son nom de rareté et de silence. Rien n’est plus présent que ce sentiment d’être soi dans l’harmonie de l’instant. On n’a besoin de rien, vraiment. Seulement être là, dans l’enceinte de sa peau, simplement se laisser dériver au gré des courants et des caprices de l’air.

Alors immergée dans la conque accueillante on remonte au plus loin, à l’origine même, à l’heure ombilicale qui, un jour, nous accueillit dans le giron maternel. Eau pour eau. Eau du canal jouant sa partition de concert avec le flux amniotique. Le temps n’est pas encore levé. Simple graine dans la matrice existentielle, unique germination qui, bientôt, fera ses cliquetis d’horloge dans la grande marée des hommes. Toujours on porte en soi ce temps annonciateur de son propre destin, ce levain à l’odeur si subtile que les narines en frémissent encore bien après qu’on a quitté les limbes. Là, dans le bourgeonnement du jour, dans le silence ménagé par l’espace de la chambre c’est cette heure immémoriale qui nous habite, qui se loge au pli de l’intime, fait ses étranges remuements, ses discrétions de fossile, ses rumeurs de poterie ancienne, ses pas de deux par lesquels nous sommes au monde. C’est pour cette raison que nous ne bougeons pas, que nous sommes en suspens de nous-mêmes dans la clarté qui se déploie et rayonne sur la corde tendue de notre conscience. Il est si précieux de demeurer dans son massif de chair, d’en éprouver ses lentes oscillations, ses flux et reflux, d’en sentir les golfes disponibles, les dolines ouvertes sur le ciel, les avens où s’inscrit dans la profondeur le tumulte même des choses. En arrière du monde, nous l’éprouvons bien mieux que ne pourrait le faire la foule distraite, la fête polychrome, la bruyante agora sous la pluie des discours et des invectives. C’est ici, depuis l’enceinte libre de notre propre principauté que se dressent les oriflammes de la compréhension, les concrétions du savoir de soi, la rencontre des autres. Car éprouver l’altérité c’est éprouver en soi, d’abord, ses propres différences, sentir le temps lent de l’origine, le temps pressé de la quotidienneté. C’est seulement à l’aune de cette dialectique temporelle que nous existons et avons conscience d’être au monde. Après il sera temps d’ouvrir les persiennes sur l’horizon sans fin de ce qui se présente comme notre esquisse la plus probable, cette fuite infinie des myriades de gouttes dans l’eau vive de l’exister.

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Published by Blanc Seing

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