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20 décembre 2015 7 20 /12 /décembre /2015 07:43
Oiseaux migrateurs.

" Un passage dans la dune ".

Photographie Alain Beauvois.

« Début mai 2015, à ma plus grande joie, je viens d'apprendre que cette photo a été sélectionnée par le jury des " Festives d' Ascain " (Pays Basque). C'est un festival photo " à ciel ouvert " dans un magnifique village basque. Le thème cette année était " le passage ". Les photos, agrandies, sont disposées, dehors, à différents endroits du village et cela tout l'été. Je remercie l'association Zilargia qui organise cette manifestation, dans un esprit de partage, de convivialité, d'amour de la photographie loin de toutes idées de concours et de compétitivité. Ma photo sera aux côtés d'oeuvres de grands artistes français et étrangers... cela me fait grand plaisir... j'essaierai d'aller là bas en juillet, j'y suis déjà allé et j'avais adoré et le lieu et ses " festives "...

Quelques précisions sur cette photo :

Cette photo '' un passage dans la dune " où l'on voit partir vers l'Angleterre, un ferry, comme dans un col, est tout un symbole. Elle a été prise à Calais, haut lieu de passage, à l'endroit exact où s'entassent désormais, dans des dunes et dans des conditions déplorables, semblables à des bidonvilles, des milliers de migrants, qui rêvent de trouver "un passage " vers l'Angleterre, leur eldorado, et qui regardent, impuissants, les ferries partir sans eux...le rêve d'un passage vers une autre vie...cette photo fonctionne donc comme une allégorie...»

Sous le ciel blanchi du proche hiver résonnent les cris des bernaches, se dessinent les courbes qui, bientôt, se dissoudront dans l’air froid, la brume indistincte. Les oies, on ne les verra plus, on entendra seulement leurs cris, leurs bavardages incessants. Partout, sur le Bassin, depuis les Prés salés tout près d’Arcachon, jusqu’à la pointe du cap Ferret, en passant par l’Île de Malprat, les plaines du Teich, partout seront les compagnies fouillant l’estran, se gavant d’ulves, ces laitues de mer dont les oiseaux raffolent. D’octobre à Mars, on cacarde, on fouille le végétal, on fait des réserves. Puis, un jour de mai, le vol se formera, en V, avec son éclaireur de pointe et ce sera le retour vers la Sibérie originelle, là où la reproduction aura lieu, la généalogie assurée. Constante oscillation entre la terre fondatrice d’un lieu et l’accueil dans un territoire assurant la survie de l’espèce, ces herbes lacustres qui nourrissent et sont promesse d’avenir. Orbe migratoire liant en un seul mouvement le sol primitif à celui qui régénère et permet la poursuite du cycle. Toujours l’oie au plumage couleur de terre, au long cou noir, retourne sur le territoire qui l’a vue naître, immémorial ressourcement qui semble n’avoir jamais de fin. Ainsi vivent des milliers de populations, grues cendrées, cigognes, milans noirs dans un ballet incessant, genre d’éternel retour du même, constant battement existentiel, passage de l’aire de nidification à celle du nourrissage. Pays natal, pays d’accueil, pays natal comme pour dire la nécessité d’un lieu où s’enraciner, se reconnaître, assumer le déploiement de son essence.

Le ciel est plombé, à la limite d’une huile lourde, d’un bitume qui coulerait au-dessus de la dune. Sur le sable, des traces de roues se perdant près d’une touffe d’oyats comme si cette dernière était l’ultime amer d’un improbable voyage. Une empreinte, puis une disparition dans la trame d’un illisible destin. Lieu de perdition, lieu désert sans qu’il soit aucunement possible de repérer une oasis, la touffe de fraîcheur de ses palmiers se balançant au-dessus d’une ligne d’eau claire. Tout est scellé dans une confondante mutité. C’est comme si la terre avait été dessaisie de ses mots, le ciel de son chant, les nuages de leur possibilité de se métamorphoser en pluie, cette puissance qui féconde et libère, donne aux hommes la joie d’une libation. Tout est tellement scellé dans l’irrémédiable, tout est tellement hors langage. Si dérisoire d’être là, sous la meute grise, d’en sentir le mouvement continuel de râpe, de pierre ponce et de demeurer dans une manière de catatonie comme si on allait prendre racine, ici, et s’engloutir dans la touffeur des sables mouvants.

On se nomme « Aman » ou bien « Janice » ou encore « Nahoum ». On vient d’Erythrée, du Soudan, de Syrie. On fuit la tyrannie, la guerre civile, les exactions, l’aporie d’un monde en décomposition. On se souvient encore, dans son corps même, dans ses membres tendus par la peur, du refuge dans le bois Dormoy, à Paris, fuyant l’œil inquisiteur des caméras. Serait-on reconnu au Pays et c’est sa propre famille qui en subirait les conséquences, questionnaires, peut-être prison ou bien torture. Le raffinement des tortionnaires est sans fin, sans pitié. Il faut contraindre, convertir à des idées, faire passer sous les fourches caudines jusqu’à ce que la conscience en peau de chagrin accepte toutes les compromissions, signe toutes les allégeances. Honte de l’humanité lorsqu’elle oublie l’humus sur lequel elle s’est édifiée, lequel sortait d’une longue période d’ombre, de barbarie. Raison de plus pour la reconduire, l’ombre, à un plus lumineux chemin.

On est allongés sur la plage, pareils à des chiots nouveau-nés qui chercheraient, les yeux fermés, les mamelles salvatrices. On est sans mère, sans pôle auquel se rattacher, on est seul parmi la confluence des autres, on souffre de n’être rien que ce fétu de paille flottant sur l’indifférence des riches et des nantis. On se serre les coudes, on se tient contre son frère d’infortune. En survêtements troués, sous des capuches crasseuses, les chaussures en loques, les pieds poudrés d’une poussière qui ne veut pas de nous, de notre irritante présence. On est tout en haut de la dune. Sable dans les yeux. Rafales de vent, air salé qui tire des larmes. On est là dans un ailleurs qui n’existe pas, on est là et on ne le sait même pas. C’est une telle douleur que d’être privé d’une Terre, de n’y pouvoir enfouir l’orgueil légitime de ses racines. On fixe son regard sur la ligne d’horizon. Mirage blanc qui oscille sur la mer. On voudrait y être, même dans la cale ombreuse où les machines font leur bruit assourdissant. Être n’importe quoi, cette bielle au mouvement épileptique, ce grincement, cette odeur de gas-oil flottant au ras du sol. Être. Le ferry glisse lentement sur l’aire lisse comme l’huile. Avec facilité. Comme si être-au-monde était cette progression calme, assurée d’elle-même, cette certitude assistant à son propre avènement avec un sentiment naturel, allant de soi. Mais est-ce donc si difficile de vivre, de marquer son empreinte sur la dalle des choses, d’être reconnu homme parmi les hommes ?

Le ferry est au loin, maintenant, simple ponctuation blanche sur les eaux noires. Simple espoir que le vent emporte avec lui, dissout dans la craie d’Albion, ce paradis qui, jamais ne sera atteint. Nous ici, peuple du sable, errants parmi l’immense solitude du monde, nous comptons pour si peu. Brume à l’horizon, risée de vent que bientôt le silence effacera. Il nous restera notre regard, nos mains tendues vers l’impossible, nos ongles pareils à des serres où s’accrochent les bribes du néant. Longtemps nous demeurons ainsi côte à côte, les yeux rougis d’avoir trop espéré. Parfois quelques somnolences traversées de fulgurances, de dialectes locaux, de déflagrations ; des hommes en armes, des pleurs, les murmures éteints de nos proches, des odeurs de terre brûlée par le soleil. Rêves d’oiseaux migrateurs, rêves d’oies bernaches faisant leur criaillerie joyeuse dans le ciel du Bassin d’Arcachon, autour des côtes de l’Île de Ré, dans le golfe du Morbihan. La troupe est excitée, la troupe est fébrile. Il est si émouvant de regagner sa terre natale après qu’on a été accueilli, logé, nourri et que l’on retourne sur son lieu de ponte, celui qui vous a vu naître et vous a porté sur les rives de l’exister ! Alors il ne nous reste plus que le rêve au fond du sommeil on bien à l’état de veille avec le dessin des côtes de la Sibérie. Longtemps nous planons au-dessus des paysages désolés de la toundra. Longtemps nous décrivons nos cercles de cris sur l’océan blanc des bouleaux. Longtemps nous dérivons avant de rejoindre le lieu fondateur. Longtemps !

Nous sommes en sustentation au-dessus de notre argile natale, nous décrivons de grands cercles, nous voyons le sol aride, fissuré, nous voyons le peuple soumis, en loques, miséreux, nous voyons la douleur faire ses fumées de solfatare, ses taches de soufre incandescent. Nous voyons les eaux bleues du golfe d’Aden, nous voyons Massawa, le chapelet des îles Dahlak, nous voyons Port-Soudan, la montagne de pierres nues qui la cerne, les acacias épineux qui font leur tache vert-amande au fond des vallées désertes. Nous sommes comme l’aigle à l’œil perçant qui vole haut, dans sa forteresse de plumes, et aperçoit, tout en bas, le globe bleu agité de soubresauts, le globe en fusion sous la folie des hommes. Loin, là-bas, au-delà de l’horizon, dans le pays aux piscines de pierres et d’eau, aux maisons victoriennes, aux greens semés de trous, tout près des mirages des tours de verre de la City sont les hommes qui marchent, regard en bas, jamais ne lèvent les yeux au ciel. Ils ne veulent pas voir. Ils ne veulent pas enfoncer dans leur esprit indolent le coin du doute, dans leur âme le poison qui les détruirait. Mais nous sommes le peuple des « Damnés de la Terre ». Un jour nous lèverons, oui, en masse. Notre migration sera une immense déferlante et le ciel se couvrira de taches brunes et noires. Oui, nous serons les bernaches conquérantes, les oies en quête de nourriture, les oiseaux de la désolation. Car, là où se posera notre vol, il ne restera plus rien que ruines et cendres. Puis nous retournerons au pays de nos ancêtres, Erythrée, Soudan, cette Sibérie orientale que nous libèrerons du joug des oppresseurs. Des armes nous ferons un autodafé, des idéologies un naufrage, des compromissions une aire de liberté. Nous en dresserons les arbres aux carrefours, sur le bord des mers, en haut des collines de pierres. Notre migration aura eu lieu, nous nous reconnaîtrons dans notre sol comme nous le ferions dans le reflet du miroir. Alors nous n’aurons plus de rêve d’au-delà, de grands bassins où flottent les forêts d’ulves, où les crabes, pinces en l’air, se déplacement si drôlement dans leur marche de guingois. Nous revêtirons nos habits traditionnels, les voiles blancs drapant les corps, nous abandonnerons nos plumes d’oies. Notre seul exode sera celui, sédentaire, par lequel connaître notre sol, les lois hospitalières de notre peuple et vivre en paix avec nos frères. Dans le ciel nous dessinerons un grand V, à la manière de deux bras ouverts sur l’espace, en attente de sa bénédiction, cette pluie bienfaisante qui régénère la terre et fait, sur le front des hommes et des femmes ses mille gouttelettes de cristal. Oui, c’est cela que nous ferons et nous dormirons sous les étoiles en attendant le jour.

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
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