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28 décembre 2015 1 28 /12 /décembre /2015 08:23
L’heure crépusculaire.

" Le voilier du soir ".

Un soir d’été - Calais.

Photographie : Alain Beauvois.

L’été : une mèche d’amadou qui avait longtemps brasillé. Le matin, déjà, la lueur éblouissante et les perles de sueur au coin des yeux. Au zénith une couronne blanche diffusant sa folie d’étoile incandescente et la fatigue ruisselant dans le creux des épaules. La chaleur clouait sur place, la chaleur crucifiait. On étendait ses bras à l’horizontale et les doigts étaient de simples battoirs égouttant leur inutile présence. Les toiles serraient les corps, les vitres noires emprisonnaient les yeux. On évitait de se regarder de peur d’y lire la démesure du jour, le temps ponçant à vif les chairs dolentes. On longeait le corridor des avenues dans l’angle d’ombre, évitant les entailles de la lumière. Partout étaient les lames de sabre, les rasoirs, les silex, les lacérations faisant leur sifflement d’aspic. Partout la geôle ignée fixant dans la demeure étrécie de peau. Partout l’impossibilité d’être. Il fallait se résoudre à vivre dans son enceinte, à l’étroit derrière la barbacane de muscles et de graisse et s’affaler sur la fraîcheur du sol avec la grâce d’un éléphant de mer. Pas d’autre choix que de végéter et d’attendre qu’une fraîcheur surgît de l’océan ou bien une pluie fît son apparition dans la pente grise du ciel.

C’était arrivé. Cela avait surgi à la façon d’une déflagration. Cela avait fait son langage d’orage et sa lumière d’outre-tombe. D’abord des lueurs vertes zébrant le ciel, des éclairs longs comme des désirs, de sombres nuées gonflées de suc mauve, des ondes magnétiques, des grondements sans fin glissant sous le dôme écartelé du ciel. La pluie tombait en écharpes obliques, en sagaies qui percutaient le sol, en aiguilles de cristal que buvait la poussière. Des mares d’abord, des marigots d’eau limoneuse, des flaques grandes comme des lacs, aux lueurs de métal, aux arêtes de zinc. Les rues transformées en torrents, les caniveaux diluviens, les caves où flottaient de dérisoires objets qui n’avaient plus de noms. On se terrait dans son antre de béton, on glissait des torchons sous les portes, on disposait le rare et le précieux sur de hautes tables, on lisait des romans policiers, on faisait l’amour, non pour la généalogie pas plus que pour le plaisir, seulement pour échapper au temps. On mangeait peu, on se sustentait de quelques miettes, on avait de lourdes insomnies et les cauchemars faisaient leurs incompréhensibles remparts autour des corps meurtris. On était attente de soi, longue et douloureuse parturition, on s’impatientait de se voir naître et porter au jour la gloire d’exister.

C’est le soir d’une ère nouvelle. Le bleu est partout. Dans les yeux des femmes, sur le bord des collines, dans la courbe des anses marines, l’âme apaisée des hommes. C’est une vibration qui vient de loin, qui part loin, peut-être au-delà des étoiles, dans un monde inconnu que les yeux ne voient pas. C’est une musique en sourdine, un à peine ébruitement du monde, une lueur de margelle, un reflet sur le plomb d’un vitrail, un souple ricochet sur la face immobile d’une lagune, l’amorce du temps inscrivant son hiéroglyphe sur l’échine d’un galet. C’est une lueur diffuse, un chant des abysses, une pliure d’algue dans la beauté intouchable des vagues, une écume marine vivant de sa pure présence, une caresse de gemme dans le secret de la terre. Partout l’encre a inscrit son règne, l’imaginaire déposé son sceau, le rêve imprimé la couleur de l’illimité. Plus rien n’existe que le bleu. La plage est bleue, l’eau est bleue, le ciel est bleu, l’esprit est bleu qui dérive dans l’espace infini. Partout où surgit le bleu, les choses s’effacent. Il n’y a plus la mer, il n’y a plus l’horizon, il n’y a plus les hommes. Partout est la couleur profonde, immatérielle, transparente, celle qui annexe les formes et les confond dans une même harmonie, un même langage tissé de poésie, si près du vide qu’on pourrait penser à une disparition de ce qui est. L’autre côté du miroir est là, devant soi, qui nous prend dans l’inaccessible et nous y dépose sans que nous y prenions garde. Fascination du bleu, infinité de déclinaisons : gorge du pigeon, plumes d’acier du paon, transparence de l’aigue-marine, densité du saphir, camaïeu du zircon, eau indolente de la turquoise. Dans le bleu on se perd, dans le bleu on disparaît en même temps que l’on s’accomplit. On n’a jamais été aussi près du vide alors même que se déploie un sentiment de plénitude jusque là inapproché.

Les hommes-oiseaux sont sur la plage touchant à peine la vitre d’eau de leurs pattes palmées. Ils sont sur de hautes échasses, immobiles, saisis par la densité du temps. Ils ne mangent pas, ils ne marchent pas, ils demeurent dans le bleu comme dans le refuge dernier d’une vérité. La mer est derrière eux, immense muraille d’eau faisant ses plis d’ombre et ses reflets tellement fondus qu’on ne les perçoit guère qu’à la façon d’un conte pour enfants, d’une fable venue des lointains du cosmos, peut-être une mémoire prenant corps afin que toute la beauté du monde soit dite d’une seule voix. Devant la toile du ciel tendue à la manière d’un décor, un poudroiement de nuage si discret qu’on le croirait irréel, le triangle blanc d’une voile, cette incision de la couleur qui est un amer pour notre vue, un phare pour la conscience, un repère énonçant la fragilité de l’être perdu dans l’immensité. Bientôt le blanc aura disparu. Le bleu s’ourlera de nuit, deviendra bitume lourd dans lequel disparaître l’espace d’un rêve. Alors, sur le sable pris de ténèbres, plus rien ne sera visible que l’espoir du jour prochain, de sa lumière plantée au zénith, de sa décroissance, de son entrée à nouveau dans le cycle des jours. Peut-être n’y a-t-il pas de plus belle espérance que de s’enfuir dans le bleu et d’y faire son infini voyage. Comment savoir alors que le bleu sonne aux oreilles et que le corps s’ouvre afin que l’illimité soit accueilli. Comment ?

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
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