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31 juillet 2015 5 31 /07 /juillet /2015 07:31
Terre, eau, air : chemin de la poésie.

« Petit homme devant un soleil rouge II – 1950. »

Joan Miró

Source : Ladilettantelle.

Quitter le pays des Grandes Eaux

« Ovipare est la nuit

Je l'habite au cristal de ton front.

Qu'importe la boue dans l'oeil

Et ces ailes de sel

J'attends-je crois

Comme l'oiseau

Qui lit demain

Que tu sautes à mots-silence

Sur le vieux plancher du coeur.

Nous sommes

De si lointains enfants

Allant toujours

Plus loin que les mots.

Que vienne ton ombre

Accrochée aux bras des lumières,

Celle de tes lèvres sans paroles

Dont le ciel fait bouquet

Et ainsi

Je sais

Je quitterai

Le Pays des Grandes Eaux. »

Nathalie BARDOU.

29 juillet 2015.

A-t-on jamais fait un commentaire de la poésie qui parte de son centre pour y demeurer ? Et, du reste, est-il seulement possible de parler au sujet du poème sans en atteindre l’essence, sans en altérer l’intime signification ? Poser la question est déjà inquiétude, déjà renoncement à se frayer une voie satisfaisante dans l’orbe de l’écriture. Le poète lui-même serait bien incapable de proférer sur ses propres mots, d’en circonscrire la substance, de porter au jour ce qui s’abrite au sein de la nuit, lieu originel de la création. Le créé excède toujours le créateur. Le langage transcende toujours l’objet sur lequel il exerce sa puissance, déploie sa souveraineté. Il y aurait orgueil à ne pas vouloir regarder ceci comme une pure évidence. Alors, parler du poème, certes, mais à condition de passer du logos en tant que raison discursive au logos en tant que parole du fondement, parole annonciatrice de ce qui va surgir et s’annonce sous les traits d’une transcendance. Le poème jouant sa partition dialectique par rapport à la prose mondaine, le poème comme essence de soi, la prose comme manifeste de l’exister dans sa contingence. Qui n’a pas compris cette distinction essentielle ne peut entrer dans le domaine de la poésie, mais en fréquenter seulement les marges, en percevoir les harmoniques à défaut d’en saisir le ton fondamental.

Bien évidemment, c’est une constante de l’esprit humain que de vouloir creuser le sol immédiatement disponible afin d’assurer une suffisante quadrature à la pensée. Ainsi naissent les brillantes exégèses, les subtiles herméneutiques, lesquelles mettent la poésie à nu, creusant jusqu’à l’os, négligeant sa chair, sa vibration. Le résultat : des variations langagières qui, pour brillantes qu’elles sont, n’en évacuent pas moins le contenu qu’elles se chargent d’explorer. Le sonnet des « Voyelles » de Rimbaud a vu quantité d’exercices de haut vol, chaque essai prétendant à la seule validité interprétative qui soit. Mais que tirer de ces intellections si ce n’est un trouble, une insatisfaction ? Impression d’être placés en orbite autour du poème sans en avoir perçu la source vive, les « illuminations ». Oui, le terme rimbaldien dit en subtile métaphore ce que de longs discours échoueraient à démontrer : le poème est lumière, pur jaillissement, coulée de phosphènes, épanchement de lave. Or, comment décrire le déploiement, sinon en cherchant à se déployer soi-même ? Comment décrire la profusion, l’éclatement, la dispersion des spores de fougère dans la brume mystérieuse du devenir ? Comment comprendre le poème sans être poème soi-même ? C’est du cœur même de l’intuition, de la turgescence de l’émotion, de l’épreuve de la sensation que le phénomène apparaît avec le plus de clarté, le maximum de pertinence. Se laisser être au poème : le seul chemin. Se confier aux mots : la seule voie.

Certes le poème dit toujours en mode crypté, une douleur, une souffrance, un amour blessé, une désillusion. Tout poème est parturition, perte des eaux, sang et, pour finir, délivrance. Jamais un être ne vient au jour par la grâce d’une vertu céleste, il y a toujours déchirure, abandon d’un lieu initial dont l’accueil était joie. Alors, en possession de ceci, combien la pente serait facile qui se livrerait au jeu des supputations : relier la création à son créateur. Décrypter les motifs de sa souffrance ou de son désarroi. Dire, par exemple, « le pays des Grandes Eaux » comme vallée des larmes, dire « la boue de l’œil » en tant que cécité dont un événement particulier pourrait constituer le tremplin, parler de « ces ailes de sel » à la manière d’une symbolique voulant approcher l’impossibilité de voler, d’échapper à son destin. Mais se livrer à cet inventaire serait pure entreprise interprétative, investigation psychologique, essai de lecture d’une parole relativement à sa valeur cathartique. Et, ici, nous serions tombés en dehors du langage, à l’extérieur de la poésie. C’est du-dedans du langage en direction du langage dont notre quête doit être saisie. Jamais on ne s’assurera du contenu d’une œuvre en la jugeant à l’aune de ce qu’elle n’est pas, à savoir une péripétie existentielle. Si le poème est abouti, et en l’espèce il l’est, c’est en raison même de sa dimension ontologique : il révèle l’essence du langage, la nature profonde de son être, s’éloignant, toujours, de ses possibles hypostases existentielles.

Parfois on se laisse prendre au jeu facile des associations libres. On procède par ajustements proximaux, on étalonne l’œuvre du poète en fonction de son vécu, on tire de sa biographie les facteurs explicatifs de sa création. Ainsi les fameux poètes maudits : Tristan Corbière, Arthur Rimbaud et Stéphane Mallarmé. Que dire, par exemple, du rapport de la poésie à ce dernier poète, Mallarmé, qui ne soit anecdote ou pure fantaisie ? Du reste, ce grand initiateur d’une nouvelle écriture accordait à la voix poétique un statut d’impersonnalité, lequel excluait le recours à une quelconque biographie. Ne disait-il pas, dans « Crise de vers » : « l’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poëte, qui cède l’initiative aux mots. » C’est dire combien le poète s’efface derrière l’œuvre. Car, si la poésie est bien entreprise singulière, elle doit néanmoins puiser dans le grand réservoir des significations universelles afin de prétendre au statut de littérature, d’accéder à la prééminence de forme d’art. Pour le cas d’autres poètes célèbres, combien nous indiffère que Verlaine ait consommé de l’absinthe, Michaux de la mescaline, Artaud du peyotl. Comme si l’usage de drogues pouvait être à même d’expliquer le processus par lequel une écriture vient à elle et se manifeste comme la seule possible. La mescaline, le peyotl n’étaient pas des fins en soi, seulement des moyens d’approcher ces « illuminations », de provoquer ces incandescences, de libérer ces gerbes d’étincelles par lesquelles se laissait apercevoir la prodigieuse alchimie du langage. Et comment mieux dire la magie de la création qu’en citant le génial Antonin Artaud dans « Le Pèse-nerfs » : « Certainement l’inspiration existe. Et il y a un point phosphoreux où toute réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, - et par quoi ?? -, un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles. » Comme s’il s’agissait de provoquer ces étonnantes « données immédiates de la conscience » (en termes bergsoniens) afin que le foyer s’allume et que la métamorphose commence. Procédé éminemment alchimique au terme duquel s’annonce la pierre philosophale comme dernière étape d’une matière vile parvenue à sa quintessence. Les mots du poème ne sont pas autre chose que cet or, cette gemme, ce saphir brillant de son pur éclat dans les plis obscurs de la terre. Gemme poétique s’opposant à la gangue lourde de la prose, à l’indigence du langage ordinaire, véhiculaire, considéré comme outil.

Et maintenant, il faut évoquer le corps du poète comme corps de l’écriture. Tout part en effet du corps, tout y revient, comme réalité la plus directement saisissable. Les mots partent du corps, les mots sont des corpuscules de matière, des vibrations sonores qui font leurs vagues, disséminent leurs percussions dans l’espace. Puis s’effacent de la perception mais pour autant ne disparaissent pas. Une essence ne se dissout pas, elle perdure et fait ses scintillements inaperçus, elle devient une méta-réalité seulement accessible par le biais d’une intellection. Le poème est éternel. Ainsi pourrait-on commettre un crime d’autodafé contre le livre que « l’Albatros » ou bien « Le Dormeur du val » continueraient à être poèmes pour l’éternité. Il y aurait toujours quelque conscience pour les porter à leur dignité de poème, à leur essentialité de langue humaine. Corps-terre du poète dans la glaise duquel s’inscrivent les stigmates de la douleur. Corps-chaos dont il extrait les pierres brutes, polissant ses faces, les taillant au stylet de l’art afin que la gemme sculptée par l’esprit devienne éclat, devienne diamant. Non celui de la richesse qui aliène et pervertit, mais celui de l’intelligence qui est lumière, réflexion de l’esprit, transport de l’âme en direction de l’empyrée dont elle provient et où elle retourne afin de connaître dans l’exactitude de la joie. « Exactitude de la joie », vérité en forme d’oxymore pour dire la tension interne de toute vérité qui ne procède à son dévoilement qu’après qu’elle a été voilée. Absence de voilement, absence de vérité. Celle-ci est recherche, effort et enfin découverte. Corps-humus d’où se lève l’efflorescence du dire avant que n’apparaisse le corps-cosmos, celui qui reflète toute la beauté ouverte de l’univers. Ce que fait le poète : il se saisit de notre corps, le soumet au feu de ses mots et notre corps devient principe subtil, pure évanescence, simple brise pareille au vol de l’oiseau, à sa trace d’écume dans la transparence du ciel. Le voyage que nous accomplissons en compagnie de la poésie est bien celui qui mène de la matière-terre au principe-ciel, que parfois l’eau médiatise comme pluie nous reliant aux deux sphères du réel. Ainsi s’accomplit en une seule et même extase spatio-temporelle l’œuvre en tant qu’elle nous métamorphose en autre chose que ce que nous étions, des êtres à la recherche d’eux-mêmes, que seul le langage pouvait porter à leur accomplissement. Comment, en effet, pourrions-nous éprouver quoi que ce soit de l’exister, de l’être-sur-Terre si nous étions privés de parole ? Ceci se produirait-il et nous serions simple pierre aux yeux vides que le ciel ne regarderait même pas. Et nous serions avant même que le mot ne s’énonce, c'est-à-dire vacuité perpétuelle, nullité sans périphérie ni centre.

Pour être dans le poème, pour entendre sa langue sans pareille, il faut consentir à renoncer au sol sur lequel nous progressons et, bien plus, il faut faire le deuil de son corps et en remettre la dépouille temporaire (tant que dure la fascination du poème) aux complexités terriennes, à leur entêtement labyrinthique, à leur cécité native. Car être sur Terre et uniquement ici, n’apprend rien, sinon à fouir le sol de son museau de phacochère et en extirper les racines en vue de la besogneuse nourriture. Pour être dans le poème il faut procéder à un bond, celui qui sépare le bonheur de la joie. Le bonheur est soumis à l’impératif matériel d’un cadeau, d’une gratification, de la remise d’un don en échange de quoi nos lèvres désirantes remercieront le généreux donateur. Lien étroit du recevant et du prescripteur qui oblige et, par avance, se délecte de cette dette. Car recevoir est toujours dépendre d’une altérité et en accepter, par avance, l’obligation d’aliénation. De la joie, il n’est jamais question ici et là au milieu des avenues incessantes des hommes. De gratifications, oui. De contentements, oui. La joie est d’une autre nature que celle d’un rapport entre deux êtres avec, en fond, la nécessité d’une reconnaissance, d’un retour, d’un cadeau à prodiguer à l’autre afin qu’il y ait lien réciproque et pansement de plaies affectant aussi bien l’actant que celui qui est acté.

Mais il faut cesser de raisonner en termes de logique des échanges, de morale bien-pensante, de conventions sociales. Se confier au poème est d’une autre nature qu’avoir rapport avec son semblable, la Nature, une chose de la vie quotidienne. Se confier au poème est réaliser la fusion, l’osmose entre deux êtres de langage, à savoir celui que je suis en tant qu’essence humaine capable de la langue et celui que constitue le poème en sa dignité de poème. D’essence à essence. De parole à parole. Comme si notre geste de lire un poème restituait la charge de sens originelle liant indéfectiblement l’homme que je suis avec la nervure qui en constitue le fondement, ce langage sans lequel je serai animal ou bien végétal à l’ombre de l’oubli. Parlant, proférant, écrivant, déclamant, je recrée sans cesse les conditions d’apparition du sens, je tisse de mots l’espace ouvert, le temps disponible. Parlant ou lisant le poème à haute voix, je mets en situation l’émergence de la première signifiance humaine, je crie comme mon lointain ancêtre de la Préhistoire, je grave dans la pierre de la destinée les premiers signes pariétaux de la présence anthropologique, j’assois la royauté du dire, je consacre la fable, j’initie l’aventure du conte. Je porte à son acmé ce dont parler est affecté en son sein, ouvrir un monde où habiter et faire rayonner l’être-homme dans sa dimension la plus éminente. Or, quand le poème atteint les sommets du sublime, non seulement il s’y maintient pour le temps à venir, mais il nous entraîne avec lui dans son ascension, il nous assure de notre propre liberté, il nous remet à ce que nous avons de plus cher, l’écoute du monde et notre propre écoute en retour. De l’ego ordinaire, préoccupé, en souci de lui et de ses propres nébuleuses, le poème nous fait passer à l’ouverture du Soi, cette haute perspective dont les rives ne s’atteignent qu’à fréquenter l’art, à en éprouver l’extraordinaire tremplin ontologique, la capacité de fécondation, le ressourcement pareil à un perpétuel mouvement métamorphique. Si le poème nous transforme et ceci est une évidence pour ceux qui l’ont rencontré, c’est tout simplement parce qu’il possède la vertu de nous porter là où toujours nous avons rêvé d’être, dans le pli intime de soi et l’ouverture au monde, d’un seul et même mouvement, ce qui en termes elliptiques s’annonce sous le mot « d’unité ». Réalisation de la fusion des opposés, réactualisation du mythe de l’androgyne, puissance des sexes réconciliés dans un seul et même corps, résolution des conflits, reconduction de la dialectique à une seule et même énonciation harmonisée qui n’éprouve plus le besoin du logos discursif. Voilà où, selon nous, nous dépose le poème dans sa vertu de dire essentiel.

Mais, au terme de cet échange, avons-nous au moins parlé du poème de Nathalie Bardou cité en exergue ? Eh bien, oui, nous n’avons fait que cela, les quelques considérations suivantes tâchant d’en proposer une rapide démonstration.

« Ovipare est la nuit », c’est dire combien la création est logée dans les lointains de l’origine, là où la lumière n’est pas encore apparue, ou si faiblement, lueur tremblante de la grotte où l’homo sapiens découvre qu’il a un langage. Le bison tracé sur les parois, les pointes de flèche, les Vénus, les vulves épousant le tracé de la roche sont les esquisses originelles qui le détachent progressivement de la lourde et encombrante matérialité. Bientôt seront les cris gutturaux, les onomatopées, les premiers mots balbutiés. Bientôt le langage. Bientôt la poésie.

« Je l’habite au cristal de ton front. » - « Que tu sautes à mots-silence. » - « Que vienne ton ombre. » - « Celle de tes lèvres sans paroles. » : mais de qui nous parle donc la poétesse, quel est cet étrange personnage se dissimulant sous le tutoiement itératif, qui donc sinon le langage lui-même, sinon le poème en son incomparable pouvoir d’attraction, d’aimantation ?

Pour le poète, « l’habiter » est ceci qui illumine le front comme un cristal, cette source vive, cette lumière des mots qui retire « la boue dans l’œil » et défroisse « ces ailes de sel », cette ambroisie des dieux, ce pouvoir céleste de divination, cette disposition à devenir aruspice tel « l’oiseau qui lit demain » et fait que son « silence » glisse « sur le vieux plancher du cœur », pareil à un baume régénérateur qui répare les maux dont l’écriture a parfois à souffrir. Alors, aux enfants-poètes « allant toujours plus loin que les mots », « dont le ciel fait bouquet » en les assemblant dans une harmonie retrouvée, s’offre le ravissement, s’accomplit le retour au Pays de la Langue. Alors, poète, l’on sait la vérité et la joie de ceci « Je sais – Je quitterai le pays des Grandes Eaux », celui d’où s’absente le langage, d’où disparaît le poème et la possibilité de dire. Ainsi naissent les résurgences !

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Published by Blanc Seing - dans LITTERATURE

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