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7 juillet 2015 2 07 /07 /juillet /2015 05:55
Qu’il y ait de la beauté …

« Apparition »

Photo No 10
Les Hemmes, près de Calais
L'hiver dernier, par grand froid...

Photographie : Alain Beauvois.

Qu’il y ait de la beauté, quelque part dans le monde, cela on le savait depuis que les arbres avaient des feuilles. Cependant, ce qu’on ne savait pas, c’était que la beauté n’était jamais immédiatement accessible, qu’elle ne se dévoilait qu’au prix d’un effort et souvent au détour d’une longue marche. Toujours le réel était là que nous n’avions pas su voir. Toujours il avait été présent, logé dans quelque pli de la conscience, il fallait simplement l’ouvrir. Le réel avec ses facettes colorées, ses angles vifs, ses clignotements en noir et blanc, nous le portions sur notre propre envers, peut-être simplement sous les nervures de notre peau. Nous en savions la rutilance pareille à l’eau claire des fontaines, nous en devinions le murmure que la conque de nos oreilles répercutait à défaut d’en deviner le secret si proche que, sans doute, il ne tarderait guère à fuser, à faire dans l’air sa colonne blanche, ses volutes de cristal. Cela demeurait, cela faisait ses longs courants, ses dérives qui habillaient le zénith de paroles pareilles au chant du poème. Cela arrivait, cela partait, cela s’animait dans le mode d’une chorégraphie, cela initiait une mince cosmologie qui disait aux hommes leur légende, leur présence sur Terre, l’aventure qui zébrait leur ciel des fusées brillantes de la connaissance. C’était sur le point de paraître. C’était presque arrivé. C’était en voie de réalisation.

Dans les villes des hommes, dans les architectures de béton, aux angles des rues, l’air est vif qui pousse le blizzard devant lui. Feuilles tournoyant dans le ciel gris. Papiers qui jouent au cerf-volant. Poussière en trombe et sa chute habille de gris les portes cochères, le seuil des maisons, les vitrines aux angles morts. Il y a si peu de présence. Ici où là, un chat noir longe un caniveau. Ici et là une vague lueur se perdant dans le miroir d’une vitre. Une plainte pareille à un sanglot et les Vivants se terrent dans leurs boîtes d’ennui. Nul ne regarde à la fenêtre. On bourre les poêles, on attise les braises, on balaie de ses doigts de carton le givre collé au jour. Le ciel est si bas avec ses échardes de suie, ses plaies blafardes, ses excoriations sans fin. Rares sont les voitures, rares sont les passants serrés dans leur vêture et l’on dirait de noirs corbeaux semant de leur vol étique les champs dévastés sous l’horizon du doute. Vivre est une telle souffrance qu’on pourrait y renoncer, plier son corps dans une toile d’étoupe et attendre que le gel ait commis son crime glacé. Que l’existence ait replié ses membranes de mica et que la mort s’ensuive avec ses dents outrancières. On est si proche du désespoir. On est si alloué au registre étroit d’une disparition.

« Apparition », voici que ce qu’on n’attendait plus surgit enfin. Epiphanie soudaine de la joie, combustion de l’âme livrée à la verticale beauté, élévation du langage à la cimaise de l’être. On a longuement marché et les villes, au loin, ne sont plus que de pures illusions, des fumées se consumant sur des ruines de braise, des gravats que la nuit, bientôt, emportera dans ses voiles souples, au creux de ses rémiges. Plus rien n’existe, plus rien ne fait sens au sortir de la plaine d’herbe courue par le vent, au sommet des falaises brunes où crépitent les étoiles de lumière. Immensité de l’horizon infini, livré d’un seul élan. Pourrait-on avoir meilleure idée de ce qu’un absolu serait, si d’aventure, nous pouvions en réaliser l’esquisse ? Voici ce qui est et envahit notre menhir de chair à la vitesse des marées. Ciel sans limite qui porte au loin sa courbure d’ébène, les oiseaux s’y perdent et leurs cris sont des sémaphores d’un bonheur immédiat et leur vol la perfection du cercle refermé sui lui-même, ivre de sa propre giration. On est là, au sommet du monde, on est là avec l’intime conscience d’y être, d’assister au sublime, à la révélation. Tout se déploie, tout se destine à tout avec le souple enclin des évidences. On est soi-même au centre de l’événement, on saisit dans le creux de ses mains d’argile le soleil voilé qui fait son œil lointain parmi les théories de nuages, on flotte sur le bassin d’eau claire, on glisse sur ses courants pareils aux ondulations d’un mystérieux animal. L’eau est une rumeur, un long crépitement, confluence d’infinis ruisselets qui parcourent la tache d’obsidienne, la semant de vibrations, l’habillant de phosphènes, imprimant à sa surface quantité d’hiéroglyphes, de signes qui disent la nécessité de s’interroger sur soi, sur le monde, sur les choses qui viennent à nous dans la splendeur.

Il y a tant de signification, soudain, à être là, entouré de solitude alors que la mer appelle, que le ciel glisse sous les rayons de clarté, qu’au loin la courbure de la Terre devient apparente, espace de vérité sur lequel bâtir l’espoir de devenir dans la justesse du chemin, dans l’exactitude du parcours qui va au-devant de nous et se dévoile comme notre respiration intime, le sillage que l’on trace dans l’exister, le canevas des projets que l’on dispose devant soi. On inspire et le monde inspire. On voit et le monde voit. On bouge et le monde bouge. Comme si le fait d’être en harmonie, de vivre en osmose, nous dilatait à la mesure de ce qui est inconcevable, à savoir notre disposition à habiller la vêture du monde, à en initier les mouvements. Je suis ce qu’est le monde. Le monde est ce que je suis. Disposition en chiasme d’un souffle par lequel je prends conscience de ma force de sujet pensant-existant alors que tout ne se révèle qu’à l’aune de ma propre subjectivité, des harmoniques de mes sensations, du clavier de mes perceptions. Si la vastitude, d’un seul coup, se présente à ma conscience comme la seule réalité envisageable, c’est parce que j’en éprouve en moi, dans mon for intérieur, au creux de mon silence, dans la syntaxe de ma propre chair les lentes ondulations, la subtile marée. Regardant la mer qui se laisse voir, je suis à la fois, d’un seul mouvement de ma pensée, elle qui flotte et frémit sous le vent du ciel, moi qui éprouve jusqu’en la moelle de mes os, au sein blanc de mon ossuaire lueur, la dimension advenante des choses. Il y a être commun, participation, flux du ressac de l’autre en celui que je suis, progression de la vague de mon regard qui éclaire et reprend en son sein ce qui s’y est disposé dans le luxe de la vision. Là où le monde brille, je brille aussi. Là où le monde est terne, fade, je perds ma consistance de vivant, je marche à tâtons comme l’égaré parmi le dédale du labyrinthe, j’avance tel l’hémiplégique, privé de son équilibre. Eviter la douleur, c’est ceci, vivre les yeux ouverts, en lucidité, voyant le mal, voyant le bien, y portant un commun intérêt. Car l’un ne serait sans l’autre. Mais à bien regarder, c’est la vérité qui fait signe et débusque sous la laideur les ferments de la beauté. La pomme gisant au sol, tachée, parcourue de tavelures, en proie au pourrissement n’est pas seulement ceci qu’elle est, ici et maintenant. En elle, la germination, l’efflorescence originaire, le dépliement de la corolle, la graine du fruit naissant, la plénitude de la saveur confiée au palais du goûteur. La corruption dissimule toujours son contraire qui est épanouissement, croissance, atteinte de la révélation dans la lumière du zénith.

Mais il est temps, maintenant, après avoir regardé jusqu’au vertige l’image de ce qui a été nommé, à juste titre « Apparition », de redescendre en direction du domaine des hommes, de percer l’opercule qui les dissimule à nos yeux. Oui, les hommes sont encore dans les cubes de leurs appartements, les mains près du rougeoiement des fourneaux, les yeux dans le vague alors que les lames d’air disent la rigueur hivernale, disent aussi la nécessité pour les hommes d’en confectionner l’antidote, cette flamme qui les rassure en même temps qu’elle les régénère. Regarder la flamme est comme regarder le paysage sublime, pure fascination, oubli du tragique, biffure provisoire de la pente existentielle, de la démesure qu’est toute temporalité. Equivalence des deux démarches, même finalité : allumer un feu dans le fourneau, allumer une clarté l’espace d’un regard sur la beauté toujours présente. Il n’y a pas d’autre issue que celle qui consiste, à partir de soi, en direction de ce qui n’est pas soi, d’ouvrir un monde, de le considérer comme une possibilité, pour nous, de nous y retrouver avec notre être propre. Seule la beauté est capable de ceci : porter le sentiment à l’incandescence de la joie. De la joie qui rayonne et porte le pas léger en direction de l’eau, de la terre, du feu, de l’air, enfin de ces éléments qui nous traversent, tout comme notre sang ou notre lymphe et tissent en nous l’étendue de ce que nous sommes, des hommes en attente d’être comblés.

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase

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