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20 mai 2016 5 20 /05 /mai /2016 07:13
Le vide vers quoi nous allons.

« Le vide ».

Œuvre : Eric Migom.

C’était si éprouvant de marcher là, sur la lisière de la terre, à la limite de soi.

Silencio marchait depuis des jours maintenant, la tête engoncée dans le roc des épaules. Son tronc était pareil à un vieil arbre, érodé par endroits, avec des bouts d’écorce qui se détachaient, hésitaient puis finissaient par tomber sur le sol avec un bruit de poussière. L’enclume de sa tête le portait vers l’avant comme si, bientôt, son propre poids devait l’entraîner vers quelque faille de terre inaperçue. Ses cuisses étaient deux pieux pareils aux fortifications d’Alésia, ses pieds deux larges palmes prenant lourdement appui sur la glaise que suivaient des chuintements, des clapotages faisant penser à des succions. Silencio, sans le savoir, un jour, avait été pris soudain du dédain de vivre, du dégoût d’exister. Comme si chaque mot était une menace, chaque geste le début d’un crime, chaque essai d’amour l’esquisse d’un viol.

C’était si éprouvant de marcher là, sur la lisière de la terre, à la limite de soi.

Silencio, un matin, avait abandonné sa cabane de planches et de toile goudronnée, laissant la porte ouverte à tous vents, ne se retournant nullement pour apercevoir les pauvres hères, les compagnons de misère qui peuplaient la favela, ses ruelles malodorantes, ses fossés emplis de rats et de vermine, sa haute vue sur le port où flottaient les odeurs élégantes des résidences de riches. Les riches, il les plaignait avec leurs longs cigares torsadés, leurs feutres posés sur la margelle du front, leurs costumes de lin blanc, leurs vitres teintées dans les forteresses de métal où ils vivaient comme les taupes dans leurs galeries. Mais que connaissaient-ils donc de la vie, ces analphabètes qui ne savaient rien déchiffrer des messages du monde, ces aveugles qui ne pouvaient décrypter la beauté qu’à l’aune de leurs appartements sophistiqués, de leurs poupées fardées de rimmel avec leurs cils pareils à des ailes d’insectes, qui ne voyaient le réel qu’au travers des couloirs climatisés de leurs hôtels, de leurs boudoirs tendus de soie ? Que voyaient-ils sinon la haute termitière de leur égoïsme, les stalagmites de leur indifférence, les avens sans fond de leur mépris ? C’était effrayant de posséder et de demeurer dans l’enceinte de sa tour d’ivoire avec les yeux couverts de cataracte, les oreilles bouchées de cérumen, le sexe dardé d’envie de possession.

C’était si éprouvant de marcher là, sur la lisière de la terre, à la limite de soi.

Lui, Silencio, n’avait rien que le vent, l’espace libre, le soleil au-dessus de la tête qui faisait sa couronne blanche, le cri des oiseaux ricochant sur les tympans, les meutes de sable criblant sa peau de milliers de pointes d’aiguille. Ce n’était rien. Rien de tangible, palpable, préhensible, mais c’était encore trop. Il fallait le renoncement. Il fallait la dépossession. Il fallait aller au-delà de soi vers ce qui appelait, n’avait pas de nom et que, parfois, on désignait du vocable d’invisible, d’infini, de néant, d’absolu. Silencio, lui, avait choisi « vide », pour ses deux syllabes distinctes et claires, d’abord l’étirement des lèvres puis l’expulsion d’air qui le suivait, comme pour dire la fin de quelque chose, la clôture d’une expérience, le point d’orgue d’une vie, le repliement du destin en forme de colimaçon, de rétrocession dans un genre de germe initial. « Vide », ensuite il l’avait proféré de toutes les manières possibles, prolongeant la première syllabe, ainsi « viiiiii », puis jetant brusquement la seconde « de », comme un couperet, la scansion brutale d’un mouvement qui, pourtant, paraissait perpétuel. Puis « vi » expulsé avec vigueur, lame tranchante de la guillotine, suivi d’une lente et interminable vocalisation « deeeeeeee », dernière haleine avant que ne survienne l’asphyxie, le dernier souffle, le solde définitif, les riches ne prêtaient plus qu’aux riches ; la fin de la dette, les pauvres n’empruntaient plus qu’aux pauvres : un brin de misère, une larme de compassion, une once d’effroi, une miette de douleur. Silencio, ses mains en porte-voix, face à la falaise abrupte des choses, s’essayait à une dernière profération, à un ultime langage, à la marche des voyelles dans un genre de joyeux maelstrom, de sauterie ubuesque, de binôme estudiantin avant quelque bizutage stupidement mortel.

Avec un bout d’ardoise, Silencio gravait dans le sol desséché, pareil à une croûte de pain brûlé, toutes les fantaisies du mot, faisant basculer les graphies dans tous les sens, s’essayant à en extraire la pulpe silencieuse, le précieux nectar, car le Passant dépossédé de tout ne conservait plus que quelques lettres, quelques signes, quelques symboles dont il convenait qu’il comprît le sens avant que d’en perdre l’usage. C’était une joyeuse sarabande de V inversés, de I culbutant tête vers le bas, de D offrant leur ventre rubiconds en direction du passé, de E retournant leurs griffes en dents de râteau qui labouraient un sol désespérément VIDE de richesses, heureusement PLEIN de vacuité. Et, à simplement voir la danse des lettres, leur joyeux carrousel, l’infinité de prismes signifiants dont étaient dotées leurs formes, Silencio se trouvait dans l’enceinte même d’une plénitude, d’une offrande dont jamais les hommes n’étaient la source, seulement la Nature, le jaillissement de la fontaine sous les frais ombrages, le galet au ventre poli entre deux eaux, le vol circulaire de l’aigle sur les rives de l’air.

C’était si éprouvant de marcher là, sur la lisière de la terre, à la limite de soi.

Sur l’aire lisse de la colline ou bien l’épaule de la dune ou bien encore l’envol de la falaise au-dessus de l’océan aux vagues infinies, Silencio ne savait plus très bien ni la valeur du temps, ni la dimension de l’espace, le Passant marchait, sa silhouette s’amenuisant comme si une râpe existentielle lui eût ôté, à chaque pas, un peu de son dû, de sa prétention à vivre. Il n’était plus qu’une vague esquisse, une ombre portée sur la démesure du ciel, un chant à peine audible à la limite de la planète, une marionnette dont les fils rompus ne lui assuraient plus ni sustentation, ni direction, pas plus que de chemin à emprunter qui se dessinât avec suffisamment de lisibilité. Bientôt Silencio sortit du cadre des jours, du tumulte sonore des heures, du gong sourd et impitoyable des secondes. Il ne fut plus qu’un rien suspendu dans le VIDE absolu. Là, au creux de ce qu’il n’était plus, dans la dimension inexistante de son être biffé en croix, il percevait encore quelques lambeaux de lumière, entendait quelques vrilles sonores, des esquilles humaines sur le bord, tout là-haut, de la Terre.

Ce qu’il voyait et écoutait depuis sa conque réceptrice, ceci : des RICHES, une cohorte infinie de riches et de puissants, yeux bardés d’envie, mains dodues agrippées au bord tranchant de l’abîme, sexes flasques en demande d’érections cupides, ventres glaireux affamés de mets sophistiqués, riches et puissants psalmodiaient en chœur, pareils à une cohorte de Baptistes dans une église aux boiseries blanches, pareils à des Pénitents dissimilés sous de hautes coiffes pyramidales, leurs yeux de belette s’apercevant dans les fentes ménagées pour la vision, les riches donc qui scandaient : « Le VIDE, nous voulons le VIDE ». Car c’est bien connu, c’est une vérité intemporelle, les riches veulent toujours plus d’avoirs, plus de richesses. Or, du VIDE, ils n’en avaient pas, raison pour laquelle ils en voulaient à tout prix. Ils étaient avides de VIDE. Tout autour d’eux, les pauvres, les anciens mendigots de la favela avaient profité de la distraction des riches pour s’emparer de leurs biens. Sur les arêtes de ciments, devant leurs palais de carton et de chiffon, ils fumaient de gros cigares dont les nuages montaient dans l’azur aussi bleu que celui des yeux innocents des enfants pauvres. Bientôt tout allait recommencer, carrousel des riches et des pauvres, salsa des pauvres et des riches, rumba des nouveaux parvenus et des anciens nantis. Décidément rien n’arrêtait la marche du monde. Rien n’inversait la suite des nuits et des jours, la succession du passé, du présent et de l’avenir. RIEN ! Le Vide avait de beaux jours devant lui. Le vide qui appelait le plein ! Le plein qui appelait le vide.

C’était si éprouvant de marcher là, sur la lisière de la terre, à la limite de soi.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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