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17 mai 2016 2 17 /05 /mai /2016 07:53
Des traces dans la neige.

Photographie : Blanc-Seing.

Cette année l’hiver est long, glacial, l’air parcouru de longues zébrures blanches et grises. Le vent du Nord, le plus souvent, en rafales acides qui transpercent le corps. Ciel encombré de nuages, parfois livide, pareil à la surface d’un étang gelé. On sort peu dans les villes, on se vêt de lourds anoraks que l’on porte devant soi, tels d’étranges barbacanes. Silhouettes engoncées dans les lames du gel. On fuit les avenues, on se rue sur le rougeoiement d’un poêle, la tasse de café chaud, la couverture que l’on pose sur la tige sèche et dure de ses jambes. C’est si éprouvant de faire l’expérience de la désolation, de soumettre son corps à la pliure vive du frimas, de la bise. Dans les soupentes que la neige alourdit, on sommeille. Dans le luxe des appartements bourgeois, on passe ses journées au bridge, au poker, cigare au bout des doigts et la fumée fait ses volutes éphémères sous les gouttes de cristal des lustres, les frises armoriées pareilles à de minuscules congères.

Sur le quai de la gare les voyageurs sont rares. Deux ou trois silhouettes enrubannées qui distillent les secondes, plongées dans la lecture d’une revue, d’un roman. Le train roule dans un bruit de chiffon mouillé que la neige étouffe de son silence de crypte. Les rames du métro presque vides pour cause de fin de semaine. C’est si étrange, une ville, dès l’instant où ses âmes la désertent, « grand corps malade » à la dérive, vitrines muettes, rues abandonnées aux feuilles et aux chats errants. A Montmartre, la Place du Tertre aligne quelques chevalets vides qu’aucun portraitiste ne hantera de sa présence. Les touristes sont dans leurs hôtels, les guides dans leurs bureaux confectionnant, avec leurs dépliants glacés, des cocottes en papier. Le « Lapin agile » dort derrière sa façade rose saumon, à l’abri de ses persiennes vertes. Au Musée, les grandes verrières de l’atelier Valadon-Utrillo laissent couler un jour triste sur des arbres décharnés. Le parvis devant le Sacré-Cœur n’est qu’une immense patinoire sur laquelle quelques merles hardis s’aventurent à la recherche de vestiges qu’auraient laissés les visiteurs. Seules empreintes de vie, seuls témoins d’une présence humaine, ces quelques traces dans la neige qui dessinent un arc de cercle et s’évanouissent dans la perspective d’un réverbère, près de l’escalier aux marches semées de givre.

Alors, je ne sais quelle aimantation se saisit de moi, quel désir d’en savoir davantage me pousse à descendre le rythme des marches, à endosser le rôle du détective en filature ou bien de l’aventurier en quête de sensations nouvelles. Une seule personne semble avoir emprunté ce chemin de solitude comme si l’unique recherche de soi était au bout du voyage. Au bas de l’escalier, des hésitations, du sur-place, quelques essais de directions plurielles, puis la progression qui, je ne sais pourquoi, me paraît plus assurée, comme résultant d’un choix définitif d’orienter son destin dans une voie déterminée. Sur une plaque bleue émaillée que le temps a fanée, l’indication : « Impasse des Jours ». C’est la première fois que je l’emprunte. De modestes immeubles de pierre avec des parements de briques, le vestige d’un ancien jardin, un banc que la mousse recouvre de sa touffe verte tachée de neige. Maintenant les traces sont si subtiles, si légères qu’il me faut les chercher avec application, suivre leur capricieux cheminement. Au fond de l’impasse s’ouvre un jardinet qu’entoure une clôture basse. Je pousse le portail qui tourne avec un grincement sourd. La porte de l’immeuble est entr’ouverte. Un hall de pierres blanches éclairé de pavés de verre dans le genre du modern style. Escalier en colimaçon, des portes d’acajou anonymes. Fermées. Quelques traces de pas encore, simples buées d’humidité qui témoignent d’un passage récent. Un air de musique triste venant du dernier étage, sans doute une chambre de bonne située sous les combles. J’entends mieux, maintenant, la plainte longue de l’adagio d’Albinoni. L’escalier s’étrécit brusquement, se relève comme pour franchir un dernier obstacle. Une porte peinte en noir, qui n’est pas close, le suintement d’un jour éteint filtre.

Je m’avance, introduis la tête dans le rai de lumière. Une petite pièce livrée à une clarté avare, une ambiance d’aquarium ou bien d’alcôve ancienne que le temps aurait figées. Une mince fenêtre qu’occultent en partie les lames d’un store, le montant de stuc d’une cheminée, un cartel aux aiguilles immobiles, un montant de lit sombre, des couvertures de couleur et, sur le sol de linoléum vert, VOUS, l’Abandonnée dont la posture étrange semblerait vous figer dans le cadre d’un vieux chromo, vous reconduire à l’immobilité d’une image d’Epinal. Mais comment décrire l’inconcevable, comment rendre possible cette réalité si proche des teintes sourdes de l’imaginaire, comment porter à la compréhension cela même qui ne saurait trouver d’explication logique ? Vous êtes appuyée au montant du lit, votre bras droit y formant un angle vif, alors que le reste de votre corps semble alourdi par une immense peine, un désarroi, un chagrin indépassables. Le buisson noir de votre tête est livré au regard alors que votre visage se dissimule dans l’ombre portée qu’il ménage. A-t-on jamais vu représentation plus noire de la condition humaine ? Un léger chemisier à l’allure de talc poudre le haut de votre corps, soustrayant votre poitrine à la vue. Mais le bas est entièrement dénudé, blancheur neigeuse que vient troubler la toison noire de votre sexe. Il est vrai, votre bras gauche, plaqué contre votre mont de Vénus vient atténuer l’obscénité de la scène ou plutôt la verticale affliction qui s’en dégage. Votre jambe gauche, pareille à un filet d’eau qui se serait échappé de sa source, s’écoule sur le sol avec l’inertie propre aux choses que l’on ne distingue qu’à l’aune d’une distraction ou bien d’un défaut de la vision, une myopie par exemple. Le drap sur lequel vous êtes à moitié allongée, le tapis de coton, voilà les deux seules réalités qui semblent vous atteindre. Vous pourriez aussi bien être morte que nul ne s’apercevrait de la différence avec ce semblant de vie qui vous anime encore. Certes, je n’ai pas fait de bruit, mais outre le fait qu’on est toujours alerté d’une présence à même le silence de son corps, comment se fait-il qu’aucun mouvement ne se soit manifesté, aucun tressaillement, pas le moindre signe qui eût allégé l’âme, donné repos à l’esprit ? Mais je sens, dans mon propre corps, le froid étendre ses ramures et, bientôt, la rumeur des questions sera telle qu’il faudra me résoudre à agir. Appeler du secours, crier à l’aide, me pincer violemment les doigts afin de m’exonérer d’un imaginaire trop fertile ou me soustraire aux vagues d’un rêve angoissant.

Mais avez-vous tressailli, une once de votre corps a-t-elle frémi, la buée de vos cheveux s’est-elle agitée sous l’influence de ma respiration ou alors suis-je victime d’une hallucination et il est si pénible d’observer quelqu’un qui ne sait pas l’être et demeure sans défense. L’escalier de pierres lisses, j’en descends les degrés sans même m’en apercevoir. Dans le jardinet un long chat noir passe qui me regarde étrangement. Des quelques immeubles de la rue, des fenêtres voilées de rideaux de dentelle, il me semble que des yeux me fixent, vous savez, comme ces regards de braise qui hantent les films fantastiques et vous poursuivent longtemps après que le rideau rouge est retombé sur la scène. En haut des marches, le lampadaire solitaire fixe de son œil de cyclope le vide du ciel. Un arbre effeuillé lance ses étiques rameaux dans l’air coupant comme la misère. Un banc planté sur ses pieds de bois attend, en vain, que des passants viennent y trouver quelque repos. Sur le sol de verglas il n’y a plus trace de pas, seulement l’anonymat gris des dalles de ciment. Loin, à l’horizon les fumées se sont éteintes. Les toits de Paris forment un fleuve indistinct, une débâcle de glaces, un charroi de formes mêlées dont rien d’autre que l’effroi et la solitude ne montent dans le dédale de l’heure. Personne dans la grande ville. Personne à Montmartre. Sur le parvis du Sacré-Cœur, seul avec moi-même qui n’ai aucune ombre qui pourrait témoigner de ma présence. Dire la vie, faire avancer l’existence à coups de dés. SEUL !

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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