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15 juillet 2015 3 15 /07 /juillet /2015 07:13
Comment l’esquisse signifie.

« So kalt war heute ».

Œuvre : Barbara Kroll.

« Il faisait si froid aujourd’hui ». Voilà la traduction littérale que l’on peut faire du titre de la peinture de Barbara Kroll. Dès lors se pose la question de savoir de quelle manière mettre en musique ce froid, cet aujourd’hui de la présence des choses à soi, et corollairement de soi aux choses. Sans doute y a-t-il une infinité de déclinaisons de ce thème que l’art a exploitées au cours des âges. Choisissons volontairement, afin de faire surgir l’interrogation, de mettre cette esquisse en perspective avec le tableau de Brueghel l’Ancien intitulé « Paysage d’hiver ». D’emblée l’on percevra combien le traitement d’un même thème peut faire l’objet de postures radicalement opposées, alors qu’il s’agit bien de faire émerger un commun état d’âme, à savoir la perte de l’homme dans les rigueurs d’une nature qui le dépasse et le contraint.

Comment l’esquisse signifie.

Pieter Brueghel l'Ancien.

« Paysage d'hiver », 1565.

Anvers, musée des Beaux-arts.

Source : Wikipédia.

Mais, en premier lieu, décrivons la toile du Maître de l’Ecole hollandaise. L’hiver est posé là, dans son évidence, il fait signe devant nous depuis la multiplicité des prédicats dont il est habituellement affecté : rigueur, pureté de l’air, silence, activité ludique des hommes de manière à métamorphoser le frimas, la tristesse, en une parution porteuse de joie, d’oubli des peines, de possible aventure dans la lourde congère des jours. Parvenir à ce but, en langage brueghelien, consiste donc à peindre avec force détails, d’une manière didactique (on pourrait penser aux tableaux d’images des anciennes salles de classe), tout ce qui peut faire sens et se rapporter à la relation de l’homme à son environnement. Rien ne nous est épargné de la fable hivernale depuis le ciel couleur de mélancolie jusqu’aux figures du patinage en passant par les oiseaux perdus dans l’immensité neigeuse, le dépouillement noir des arbres, les maisons transies sous une couverture floconneuse, l’immobilité apparente de la scène comme si les rigueurs du climat avaient figé les choses et les existants dans la transparence d’un bloc de résine. Cette œuvre est si évidemment admirable qu’aucun commentaire au-delà ne se révèlera nécessaire, il ne serait que pur bavardage ou bien complaisance à tisser quelques broderies.

Et, maintenant, comment aborder l’œuvre du peintre contemporain sans être immédiatement saisis par son caractère de violente abstraction, d’indigence picturale à la limite d’une figuration ? Fond brossé à grands coups de spalter, dilution beige avec quelques traces blanches, quelques griffures de fusain ou bien de graphite, une vague ligne de fuite dans le prolongement du toit et plus rien que l’espace libre, plus rien qu’une immense vacuité proférant du sein même de sa singulière absence. Comment ne pas être en manque d’une anecdote, de personnages rythmant le paysage, d’arbres faisant leur élévation, d’oiseaux disant la libre mesure de l’immensité céleste ? Ici, les désirs inassouvis du voyeur de l’oeuvre, ses récriminations, ses demandes de profération du réel pourraient constituer la trame d’une toile infinie d’observations qui manqueraient leur but, à savoir faire apparaître la façon dont fonctionne l’alphabet d’une création plastique. Comment représenter, en effet, avec quel style, avec quelle touche particulière l’objet, l’animal, le paysage, la figure humaine ?

Pour interpréter « So kalt war heute », nous prendrons le parti de dire en quoi l’esquisse nous paraît l’une des manières les plus habiles de montrer l’irreprésentable, à savoir l’hiver dont nous pouvons dire de quelle manière il nous affecte mais dont l’essence nous échappe tant sa présence est subtile, évanescente, faite de morsures vives et de pincements épidermiques, de troubles causés à l’âme et de sentiment de dépossession, comme si son être ne se donnait qu’à l’aune d’une soustraction, d’une exclusion, d’une coupure que nous aurions à souffrir et à endurer en attendant des jours meilleurs. Du point de vue de la stricte signification de ce qui est à convoquer, la rigueur hivernale, Barbara Kroll en dit tout autant que Brueghel, en montre d’une façon identique l’austère désolation et même certainement plus dans la mesure où sa proposition est, elle-même, désolation, renoncement du monde à paraître. L’on objectera avec raison qu’un commentaire langagier a été nécessaire afin de cerner le sujet de l’œuvre, le titre « Il faisait si froid aujourd’hui », nous donnant d’emblée l’intention de l’artiste de nous amener sur des rives glacées, rives propices à nous reconduire à un vécu contrarié, sinon tragique : le froid est bien souvent assassin. Aussi bien la morsure de la mort soufflant son haleine de banquise.

Ces quelques considérations relatives à la forme ne doivent cependant nous exonérer de nous introduire plus avant dans ce qui est l’enjeu réel de cette toile, nous confronter aux limites aporétiques de notre destin. La joie, le bonheur, l’exubérance climatique de l’âme aussi bien que celle des jours solaires, lumineux n’est pas sans jouer en écho avec ce qui en constitue l’envers ontologique dont la persistance à être transparaît sous le visage de la maladie, des atteintes sournoises du corps et de l’esprit, de l’enlisement, parfois, dans la folie ou bien la trappe de quelque tragédie. Ce que le titre nous dit, il nous le fait savoir à la manière d’un lexique triplement accentué dont on retiendra la forme du passé (« il faisait »), la valeur augmentative de « si » qui nous donne à voir l’amplitude d’un désastre annoncé : le froid pourrait nous tuer si, d’aventure, nous ne nous disposions pas à en atténuer l’impitoyable rigueur, enfin le possible surgissement du passé (« il faisait ») dans le présent (« aujourd’hui »), cette conflagration des temporalités successives mettant le doigt sur la permanence du danger, sur son inévitable allure d’épée de Damoclès. L’hiver dans sa tenue verticale, dans l’ouverture d’un supposé abîme pourrait jouer, à titre symbolique pour notre ressenti, le rôle de ce Cerbère toujours enclin à procéder à notre propre dévoration. « Il faisait si froid aujourd’hui », comme le glas qui sonne et revient périodiquement faire tinter à nos oreilles atteintes de surdité le chant de notre existence mortelle. Cette peinture, regardée sous son aspect de schème métaphysique, nous orienterait vers une lecture ontogénétique (la succession existentielle de l’homme calquée sur celle, naturelle, du cycle des saisons), homologie de notre dimension microscopique avec celle, macroscopique de l’univers. En réalité nous ne jouerions notre partition qu’en regard de celle du monde, nous n’en serions qu’un des rouages, l’un des exécutants, l’un des serviteurs d’une cause qui la dépasserait tout en l’accomplissant en tant que présence humaine sur Terre.

Dès lors que notre raisonnement envisage cette posture philosophique, d’une homologie de la mort et de l’hiver, nous sommes en possession d’une clé de compréhension de la toile. Celle voulant dire l’absurde, l’incontournable finitude, le nécessaire nihilisme s’ouvrant à mesure de notre lucidité à son égard. Toute représentation de l’exister ne pourrait faire l’économie d’une vision scotomisant le réel, le ramenant à un genre de nervure étique, de dessaisissement de soi, de pente déclive gommant toutes les propositions superfétatoires, les anecdotes superficielles, les concrétions dilatoires qui, tâchant de dissimuler la vérité ne concourent qu’à l’exacerber. Si donc, nous sommes nés au printemps, avons poursuivi notre chemin dans la lumière d’une maturité solaire, estivale, avant que le jour ne baisse dans les teintes mordorées de l’automne pour trouver son épilogue dans la meurtrière étroite de la froidure hivernale, c’est à notre propre extinction que nous procédons à chacune de nos respirations, à chaque diastole systole de notre cœur, à chaque flux et reflux de la marée intime, à chaque toile succédant à une autre toile. Disparition à nous-mêmes, disparition au monde, renoncement à habiter ce corps dont la maison est l’abri, le refuge, la conque rassemblante le temps d’une pensée, d’une action, de la mise en forme d’une vie. L’hiver, (comprenons la vie en sa phase terminale), a usé les perceptions, amoindri les sensations, transformé la plénitude en vacance infinie de l’horizon du paraître. Alors, comment mieux dire ceci qu’à convoquer ce toit à peine visible dans la rumeur du froid, dans l’étoupe d’une strangulation neigeuse où ni le paysage, ni l’animal, ni l’homme ne paraissent plus qu’à la mesure d’une étonnante et poignante absence.

Comment l’esquisse signifie.

« La tour rouge »

Giorgio de Chirico.

Source : Les yeux d’Argus.

C’est ce même type de propos que tenait Giorgio de Chirico dans « La tour rouge », représentée ci-dessus, où l’architecture seule demeure à titre d’œuvre des hommes, alors que ceux-ci ont été effacés de la cité et qu’il ne reste plus, pour témoigner d’hier, de l’été, de la vie dans son exubérance, que ces traces archéologiques (une statue équestre, un cavalier tronqués), traces pareilles à des mannequins d’osier (thème récurrent chez le peintre italien), lignes de fuite de deux édifices illisibles, et tout au fond, cette énigmatique tour dominant trois maisons lilliputiennes. C’est, subitement au rien, au néant que nous sommes confrontés, tout comme nous le sommes dans la toile de Barbara Kroll qui ne laisse plus la place qu’à une esthétique du dépouillement, à un espace privé d’espace. Bien qu’à l’évidence l’œuvre du peintre italien ne représente nullement l’hiver mais son contraire, la verticalité de l’été, sa lumière dure, son impitoyable éclairement des choses, c’est l’hiver qui s’y inscrit en creux comme sa possibilité la plus apparente. Il n’y a plus de fuite permise puisque l’été aussi bien que l’hiver sont commis à poursuivre le même but, « détruire, dit-elle » pour employer la rhétorique durassienne. « Détruire », le mot princeps de toute condition humaine, condition comme une étoile brillant au ciel du monde, homme dans sa posture de gloire, alors que son étoile, éteinte depuis l’aube des temps ne brille plus qu’à titre de réminiscence de ce que fut son passé.

C’est à partir de maintenant, après en avoir proposé les prolégomènes, que le titre se justifie avec l’empan d’une connaissance juste des choses. « Comment l’esquisse signifie », c’est ce à quoi nous allons nous atteler afin que l’intention de l’artiste reçoive justification et éclairement. Car ici, il s’agit bien d’une esquisse (même si sa créatrice ne le précise pas expressément), d’un début de profération picturale, manière de prologue synthétique, de thème abstrait apparaissant comme les fondements à partir desquels édifier de la peinture parlante, autrement dit produire du concept. Toute mise en forme abstraite est de l’ordre d’une théorie qui ne laisse apercevoir que ses prémices à défaut d’en porter ses propositions dans une manière de conclusion évidente dont la familiarité est, habituellement, l’image que nous rencontrons du réel dont Brueghel se fait le chantre de la plus belle manière qui soit. Si l’artiste allemande choisit la simplification extrême, la reconduction du dessin-peinture à la seule présence de quelques taches, de quelques lignes, c’est moins pour fuir la complexité d’une tâche plastique que pour nous mettre « au pied du mur », tels des condamnés fumant leur dernière cigarette. Car, c’est sûr, nous allons mourir, c’est même notre certitude la plus évidente, la partie finale du jeu, la réalité-vérité en forme de couperet. Nous avons en permanence la tête posée sur le billot avec le bon docteur Guillotin fomentant dans l’ombre de notre dos de bien tristes et funestes projets. Nous ne continuons à respirer qu’à la mesure de notre non-savoir, de notre confondante illucidité. L’hiver aura notre peau, nos membres sont déjà roides de cette certitude en nous et nous n’existons qu’à la mesurer chaque jour, nous disposant, cependant, à nous distraire d’une amusette, d’une aimable devinette, d’un attouchement amoureux, d’une rencontre, de la fascination d’un objet, de l’attrait d’un visage.

Nous disions, un peu plus haut, à propos de la peinture « Il faisait si froid aujourd’hui » qu’il s’agissait de la subtile monstration d’un espace sans espace. Il faut y revenir comme à la juste mesure du décryptage de l’œuvre. Et à son propos nous parlerons essentiellement de « topique » dans son acception étymologique première, laquelle relative à une divinité, précisait que cette dernière régnait sur un lieu qu’elle prenait sous sa garde. Ainsi Cythérée était le surnom « topique » d'Aphrodite, laquelle protégeait l’Île de Cythère où elle fut portée sur une conque marine. Et, pour continuer à gloser sur l’œuvre de Barbara Kroll, nous dirons qu’à observer son œuvre singulière, nous prenons acte du dépouillement extrême dont la toile est atteinte, topique sans topique, habitat qui n’offre plus protection ni abri puisque la déesse Hestia, commise originairement à la protection du foyer, s’en est retirée, ne laissant de son ancienne présence que ce lexique étroit constitué par des lignes incertaines que des taches semblent vouloir reprendre en leur sein. Donc, privés de lieu, puisque privés de la protection de la déesse qui en assurait la garde, notre habitat est ouvert aux rigueurs de l’hiver, exposé au souffle acide de la mort. Ces lignes tracées sur la terre fluide de la toile sont les dernières barrières, les fragiles protections avant que la finitude ne s’empare de nous, nous conduisant au statut d’illisibilité, nous contraignant au saut dans quelque au-delà aux contours flous. La maison en sa forme involutive, régressive, précède de peu notre propre absence au monde, comme si le peintre-aruspice lisait en notre destin les signes tragiques, les stigmates qui cernent notre épiphanie que seule la mort nous ôte afin que, libérés des contraintes de l’espace, du lieu, de la ville, de la maison, de la chambre, nous puissions gagner, enfin, l’aire sans limite de la liberté. Alors, sur la toile s’effacent les derniers traits qui portaient témoignage de ceux que nous fumes et qui, demain ne seront plus. De l’au-delà de la représentation, de cette métaphysique qui nous surplombe de son ombre immense, écouterons-nous alors, dépouillés de notre âme, cette parole qui résonnait à nos oreilles de vivants dont nous ne voulions pas entendre l’angoissante complainte : « Il faisait si froid aujourd’hui » ? - Fera-t-il froid demain ? -

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Published by Blanc Seing - dans ART

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