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23 juin 2015 2 23 /06 /juin /2015 06:59
Trois visitations de la grâce.

« Graphite 6B ».

Œuvre : Yves Cairoli.

Parfois, dans le désœuvrement, dans la perte du jour, le retrait de ce qui nous parle et nous fait avancer habituellement, nous vivons avec, dans l’âme, le sentiment d’une continuelle errance. Nous sommes orphelins de nous-mêmes, nous doutons de notre propre silhouette, nous avançons sur un chemin privé de lumière et notre ombre portée est pure illusion dans le basculement de l’heure. Nos mains s’essaient à une exacte préhension des choses, mais les choses s’évanouissent à même leur parution. Nos pieds cherchent à s’ancrer sur le sol mais il n’y a que poussière et vol de feuilles à la limite d’une illisibilité. Notre corps, privé d’appuis, devient cette gangue de plomb que nous traînons à notre suite comme une inutile et encombrante dépouille. En réalité, le mal dont nous souffrons, le vague qui ballotte entre les cerneaux gris de notre tête, ce n’est ni irrépressible mélancolie, ni indéfinissable spleen dont notre destin s’ourlerait avec de funestes teintes. Notre douleur, notre souffrance, car il s’agit d’une telle démesure qui nous affecte en notre moi intime, c’est simplement la perte du lieu, l’effondrement de notre quadrature existentielle. A proprement parler, nous sommes désorientés, à savoir sans orient qui nous indiquerait les polarités selon lesquelles nous y retrouver, avec nous-mêmes d’abord, avec le monde qui nous environne et nous assure d’un cheminement ensuite.

Le lieu est ce par quoi nous paraissons dans l’ordre d’un « se-produire-aux-yeux-des-autres ». C’est parce que nous avons lieu, ici et maintenant, que nous avons temps, passé-présent-avenir. A chaque fois, le lieu nous actualise comme notre plus possible pouvoir-être. Le temps, cette abstraction qui tisse nos chairs des nervures du doute ; l’heure, ce tremblement inaperçu qui imprime à notre esquisse la plus décisive empreinte ontologique - nous ne sommes que cela, un rythme, un espacement des instants successifs, le basculement irréversible des secondes -, le temps donc s’efface à mesure qu’il déroule son inaperçu Ruban de Moebius. Enroulement sans fin du même car la différence initiale, abolie par cette fluidité, n’est plus perceptible. Et les repères calendaires, les dates, les éphémérides de toutes sortes n’y peuvent rien, nous sommes cette fuite permanente vers l’aval du temps, ce long fleuve héraclitéen qui n’a de cesse de s’écouler et d’aller au-devant de sa propre finitude avec la belle inconscience de cela qui sculpte notre être-au-monde et le remet, constamment, au terme de son voyage, dans la trappe de la finitude.

La dissolution permanente de la temporalité, nous la compensons à l’aune de notre enracinement dans un lieu. L’existence, dans sa réalité, dans la précision horlogère de sa minuterie, nous la ressentons, d’abord et avant tout, comme le point de passage par des lieux successifs. Plutôt que d’étalonner notre souffrance par le recours à un catalogage du temps, nous n’en retenons que les étapes successives, ces stations identiques au chemin de croix pour emprunter une métaphore religieuse, ces pointes avancées de la conscience que sont les espaces qui ont contribué à façonner cet être que nous sommes, ces sémaphores qui clignotent dans la nuit de l’absence à soi, ces isthmes qui nous rattachent, par-delà les topologies et autres entités géographiques, à notre propre généalogie.

C’est cela que nous dit, en termes de graphite, en hachures, en ombres portées, en modulations grises, en architectures noires ce beau dessin qui résonne en nous à la manière d’un poème oublié faisant sa résurgence, son bruit de douce comptine, son grésillement de source tout contre la falaise du corps que nous dressons à son encontre afin d’en recevoir l’écho, de le faire se démultiplier dans la conque de notre souvenance. L’herbe drue, au premier plan, les piquets inclinés, nous disent le nécessaire enracinement dans un sol nourricier. Les trois arbres couchés par le vent nous indiquent la fluidité temporelle que nous évoquions il y a peu, leur identité trois fois présente nous invite à penser l’entrelacement de ce que nous vivons, de ce que nous avons vécu, de ce que nous vivrons sous le dais du ciel dont la teinte uniforme est la mise en image d’un sentiment d’éternité contre lequel nous butons, qui nous étreint à la mesure de sa confondante arche si difficile à appréhender alors que nous avons conscience de notre taille de ciron confronté aux deux infinis pour parler en termes pascaliens.

Car nous sommes cette présence infinitésimale oscillant entre les deux univers de l’infiniment grand, de l’infiniment petit. Or les hommes que nous sommes, ne peuvent jamais se mesurer à ces toises qui les dépassent infiniment. C’est la raison pour laquelle ils ont besoin de cerner leur horizon de présences rassurantes : l’arbre qui lutte contre le vent - une manière d’infini, lui aussi -, le chemin longé de clôtures, pareil à l’indication d’une voie à suivre, la maison, insigne de l’habiter sur Terre avec l’abri qui nous assure de notre pérennité, le bosquet où vivent les animaux et les plantes, la colline comme possible lieu d’élévation à partir duquel voir la presque totalité de ce qui nous est offert, dont nous ne percevons jamais que quelques lignes, quelques aspérités signifiantes avant que le grand livre de notre histoire personnelle ne tourne son ultime page. Assurément, ce dessin nous donne ceci à voir et à méditer. Nous serions en défaut à ne pas l’apercevoir. Oui, en défaut ! Cet article auquel nous avons donné le titre de « Trois visitations de la grâce » se justifie par le simple fait que la « grâce » nous visite, en effet, sous la forme des trois extases du temps auxquelles correspondent à la fois le lieu auroral de notre naissance, le lieu de notre zénith dans la présence de midi, le lieu de notre mort comme nadir. Trois passages obligés. Trois scansions de l’être en tant qu’origine, parution, effacement. Nous ne chantons que cela, cette gloire éphémère.

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.

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