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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 08:53
Petite mythologie cavernicole.

Source : Les souterrains du vieux château.

Grâne - Drôme.

Ce qu’il faut voir, d’abord, c’est un village modeste, Beaulieu, perché en haut de sa falaise au-dessus de la Leyre, un groupe de maisons serrées à la façon d’un troupeau, la flèche de son église, les croix de son cimetière en haut de la colline. Mais ce sur quoi faire porter son attention : trois châteaux imposants dessinant un large triangle autour de Beaulieu. Le château des Térieux situé à quelques coudées de la rivière, larges bâtiments reliées par trois tours carrées; celui de Talcat dominant tout le paysage alentour depuis la crête où il laisse planer sa vue sur le large horizon ; enfin celui de Saint-Palisse, genre d’immense manoir qu’entoure une forêt de cèdres aux ramures imposantes. Trois lieux, trois façons d’imposer sa royauté, trois déclinaisons de ce que l’imaginaire pourrait avoir à dire si, d’aventure, il voulait bien se saisir de leur être ourlé de fantastique. C’est ainsi, toute demeure imposante et énigmatique, tout château, portent en eux les germes de leur propre fiction.

Autour de l’année 1955 qui va nous servir de point de repère pour explorer une mince aventure, il faut nous immerger dans une société rurale, simple, dont les loisirs, en dehors de la pêche et de la chasse, de quelques veillées au coin de l’âtre, se réduisent à leur plus simple expression et pour le gamin que j’étais, consistaient, avec la complicité de quelques camarades, à inventorier les richesses du village et de son environnement proche. Au-dessus de la rivière, dans une sorte de recoin abrité par un mince bosquet et une lande sauvage, à l’écart d’une maison abandonnée, un mince triangle de terre blanche que ne visitent guère que les papillons qui batifolent et quelques mulots à la course hésitante. Ce lieu, nous le parcourons à intervalles réguliers. Ce lieu, nous le découvrons aussi, logé dans le discours mystérieux des adultes. Dans le village, on dit qu’il est le point de départ d’un souterrain reliant les trois châteaux, étonnant cheminement dont la seule évocation n’est pas sans allumer, dans nos âmes disponibles, les feux de l’imaginaire. En effet, au milieu d’un terrain habité de mauvaises herbes, presque dissimulé à la vue, un trou que recouvrent de larges poutres de chêne dont les nervures signent l’âge déjà avancé. C’est avec un certain trouble mêlé d’une compréhensible excitation que nous en prenons acte, jetant parfois dans l’œil sombre quelques cailloux qui résonnent longuement et disparaissent dans un genre de clapotis, lequel semble en dire long sur le mystère du monde qui disparaît à notre vue, dont nous voudrions connaître les arcanes et les richesses labyrinthiques. Cependant, malgré une vive curiosité, jamais nous n’essaierons de franchir le seuil de cette anfractuosité qui repose sur au moins deux types d’obstacles : le poids conséquent des défenses de bois, l’abolition immédiate du rêve dont ces étranges gardiens assurent la pérennité.

Renonçant à franchir le Rubicon, il ne nous reste plus qu’à nous replier dans les ressources du songe. Cet âge de la préadolescence ne manque pas de s’y réfugier volontiers. L’endiguer est même une nécessité de manière à ce que quelques images signifiantes puissent flotter au-dessus des déferlantes. Au retour de mes longues pérégrinations campagnardes sur la lande déserte, le soir, dans la « chambre du milieu », avant que le sommeil ne m’entraîne avec lui, combien de rêves éveillés me visitent, plus réels que le réel lui-même.

La lande est là, avec sa blancheur, pareille à une neige immaculée qui attendrait les premiers pas afin qu’une histoire commence. Les poutres s’effacent comme par enchantement, me laissant là, au bord du gouffre, cœur battant, mains moites, gorge serrée comme à l’orée d’une découverte inouïe. Heureusement, avec moi, j’ai emporté « un de ces bouts de ficelle trempés dans la résine qu’on appelle rats de cave » et à la façon de Gavroche s’engageant dans le ventre de « l’éléphant de quarante pieds (…) qu’on voyait encore dans l’angle sud-est de la place de la Bastille », je descends dans le ventre du monstre qu’éclaire avaricieusement le rat de cave. Des ombres mobiles et inquiétantes longent le boyau d’argile et de pierre mais, aussi intrépide et affranchi que le petit héros des Misérables, je progresse à la faveur d’une lumière chancelante, tout à la joie de la découverte. Oh, les êtres cavernicoles, araignées, cloportes et autres chauve-souris ne me troublent guère, tout à la joie de contempler ce ventre de la terre qui fascine tant les hommes.

La voûte est basse et l’on aperçoit les coups de pics qui l’ont grossièrement taillée. Le goulet est sinueux avec, parfois, de minuscules mares, des marches taillées dans le calcaire, des descentes vers ce qui paraît être un puits sans fond. Et le silence, l’infini silence qui siffle aux oreilles et se mêle aux coups de gong du cœur. On a beau être Gavroche, on a beau se dire dans l’antre vide de sa tête « calmez-vous, les momignards », comme si l’on parlait à cette bande de froussards de la Primaire, on ressent comme un creux au ventre et les jambes sont prises de doute. Mais le spectacle est là qu’on ne cèderait pour rien au monde, pas même pour un sac de billes avec des calots multicolores. Voici une rotonde avec ses trois départs, sans doute l’un en direction du Château des Térieux - le souterrain passe forcément sous le lit de la rivière ; l’autre vers la gauche part en pente douce vers Saint-Palisse, au travers d’éboulis de pierres blanches, enfin le dernier grimpe en une volée de marches pour rejoindre le point élevé de Talcat où, par temps clair, se laisse deviner le profil des « pechs » alentour qui rythment le paysage de leurs plateaux semés de chênes. Jouer le petit goguenard de la fiction de Hugo, voudrait qu’on explore, successivement, les trois galeries. Mais, pour aujourd’hui, une seule suffira. Saint-Palisse se laisse désigner comme la seule issue possible, la plus longue aussi.

Progresser dans une manière de crépuscule cerné d’ombres grises est une épreuve mais à quoi ne se confronterait-on pas pour découvrir cet invisible qui court, là, à quelques pieds sous terre alors même que les existants qui en foulent le sol ne se doutent de rien ? Parfois, la mèche brasille, jetant ici et là de fantomatiques silhouettes. Puis, soudain, dans le calme du souterrain, comme une petite musique qui viendrait de très loin, nocturne, pareille à des grelots, au rythme d’une ronde enfantine. Ne manquent plus que des chants aériens et l’on serait le spectateur de quelque veillée nocturne, peut-être un feu de la Saint-Jean avec le rire de gamins bondissant au-dessus des gerbes d’étincelles. Bientôt une mince éminence de terre que borde un barrage de moraines. Bientôt une salle assez vaste, au haut plafond d’où semblent s’écouler de longues stalactites dont une goutte d’eau fait briller la pointe à la façon d’un diamant. Ici, au bord du lac aux eaux dormantes, pures comme du cristal, la lumière semble venir de l’eau, gagner les falaises de calcite blanche où elle allume sa symphonie de clair-obscur. Alors, devant le spectacle éblouissant qui s’ouvre à mes yeux étonnés, le Gavroche effronté que je suis censé être devient une simple petite chose fascinée par le miracle du jour. De toutes les directions proviennent de minces filets d’eau qui glissent en silence. La forêt de stalagmites dessine un genre de résille au travers de laquelle le monde s’annonce avec une étrange beauté. Comment pouvait-on savoir, qu’à quelques lieues de Beaulieu, dans le silence des terres lourdes, dormait une pareille merveille ? Sauf ceux, les lointains ancêtres qui avaient creusé le boyau à la force de leurs mains, sans doute de braves serfs au service d’un puissant seigneur. Venant de la droite, un bruit de cascade. Un ruisseau traverse de part en part la grotte. J’en remonte le cours jusqu’à son extrémité, là où le chemin d’eau s’enfonce dans un tunnel de lumière. Par le trou de faible dimension dont le ruisseau provient, j’aperçois, un peu ébloui, quelques arbres, des saules, un pré humide où s’agitent quelques fritillaires sous la poussée d’un vent printanier, un chemin de castine blanche qui monte vers une maison en ruine. Mais, oui, cette eau qui traverse le mince lac, c’est l’eau de la Mascareigne, ce ruisseau où, avec les autres garnements, l’on vient pêcher les goujons el les ablettes. Ce ruisseau qui, subitement disparaît sous terre pour ressortir, bien plus loin, au milieu des herbes humides avant de se jeter dans la Leyre. Du côté gauche de la grotte, un genre de bâti grossier, de forme cylindrique, constitué de pierres moussues. A sa base, une ouverture ronde dans laquelle je ne tarde pas à m’introduire, apercevant, tout là haut, un cercle plus clair surmonté d’un triangle plus sombre, sans doute de vieilles tuiles. Une échelle aux barreaux rouillés. Je me hisse dans le long goulet de pierre, arrive bientôt à la hauteur d’une margelle tapissée de mousse et de lierre. Je cligne des yeux sous la clarté, alors que mon rat de cave vient d’expirer dans le sursaut d’une dernière combustion. Le jour a baissé et la vue est incertaine. C’est bien d’un sombre puits que Gavroche vient de s’extraire, tout à l’étonnement de se retrouver à l’air libre. L’horizon du puits est cerné de hauts bâtiments sur lesquels plane l’ombre majestueuse de grands cèdres. Une tour d’angle, une large façade blanche lissée d’une pâle lueur, l’éclat de la Lune dans un ciel constellé d’étoiles. Me voici donc dans la cour du Château de Saint-Palisse. A l’étage, une fenêtre à meneaux est éclairée de l’intérieur par ce qui semble être une flamme discrète, peut-être celle d’une simple bougie. Sur la cour pavée j’avance doucement, évitant de faire du bruit, d’attirer l’attention. Le porche s’ouvrant sur la nuit, enfin, la minuscule route à emprunter pour rejoindre Beaulieu. Entre les frondaisons des grands arbres, j’aperçois au loin les maisons du village qui semblent dormir tout au bord de la falaise que longe la Leyre dans son ruban d’argent. Pas plus tard que demain, je sonnerai le rassemblement de mes habituels compagnons, Touguy, Jouanès, Rabol, Lincato et, tous ensemble nous reviendrons explorer le monde des merveilles. Nous emporterons de quoi manger, quelques couvertures, plusieurs rats de cave, des briquets et, le soir, après avoir déniché quelques trésors, nous nous allongerons au bord du lac aux eaux claires. Alors moi, Gavroche, dirai à mes compagnons aux paupières bouffies de fatigue : « Maintenant, pioncez ! Je vas supprimer le candélabre.»

Voilà donc ce qu’était cette « petite mythologie cavernicole » qui hantait mes rêves d’enfant, tout comme elle agitait les autres têtes brunes et blondes de la Primaire, tout comme elle faisait bruire les lèvres des anciens, au coin de la cheminée, heureux de disparaître dans le bonheur du songe et de nous y inviter l’espace d’une courte histoire.

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Published by Blanc Seing - dans Petites Madeleines

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