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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 08:06
Donation et réserve en peinture.

« Je gère ».

Œuvre : Eric Migom.

A peine aperçue et déjà la peinture d’Eric Migom fait signe vers l’expressionnisme allemand dont le mouvement « Die Brücke » est l’une des figures les plus marquantes. Et, parmi ces figures, l’une d’entre elles émerge comme en un rapport d’analogie. Nous voulons parler de « Fille assise » de Max Pechstein.

Donation et réserve en peinture.

« Fille assise »

Max Pechstein.

Source : Pinterest.

Mais ce rapprochement immédiat est-il si fondé en raison que nous devions l’accepter sans approfondir davantage les phénomènes qui s’y révèlent ? Mettons donc en regard ces deux œuvres afin que quelque chose comme une compréhension de ce qui s’y joue en filigrane apparaisse. Car c’est d’un mode de donation différent dont il s’agit qui constitue plus qu’un simple détail. A lui seul il fonde l’œuvre et la façon qu’elle a de nous rencontrer dans tel ou tel sens, à savoir en sa nature profonde.

Donation et réserve en peinture.
Donation et réserve en peinture.

Mais, d’abord, ce qui s’y dévoile sous la forme d’une communauté picturale. Les visages ont une réelle homologie formelle : deux triangles s’orientant selon la diagonale du tableau. Les mimiques y apparaissent dans une identique posture que nous pouvons qualifier, provisoirement, « d’hiératique ». La chevelure y coule dans la même fluence de couleur foncée, sur le côté droit des visages. Les corps sont étroits, plutôt fluets, les épaules y tombent d’une manière identique, simplement emportées par le mouvement naturel de la pesanteur. Enfin un semblable fond rouge fait émerger ces figures à la manière d’un parti-pris expressionniste. Mais ici s’arrête la tentation de fondre en une seule et même tonalité les paradigmes proposés par chaque artiste dont nous verrons, bientôt, qu’ils fonctionnent selon une dialectique sensiblement opposée quant au pathos induit chez les voyeurs des oeuvres. Ainsi faut-il s’éloigner de ce qui, habituellement, frappe notre rétine et imprime trop facilement dans nos cerveaux une communauté d’images alors que la vérité qui apparaît sous la trame de l’apparence est foncièrement différente.

« Je gère », il faut la regarder plus attentivement et déceler, sous le masque, ce qui y figure en retrait. Les yeux sont fermés qui disent la distance du monde, de ses bruits, de ses agitations. Comme un retour à soi dans la plus pure immanence. Donner aux contingences de tous ordres le moins de prise possible, « faire le dos rond » pour utiliser une métaphore si parlante qu’elle ne requiert guère de commentaire plus étendu. Mais y parvient-elle vraiment, nous voulons dire à l’évitement d’une douleur foncière ? Rien n’est moins sûr. Le nez, que traverse un vigoureux empâtement, semble remis au même régime de privation, les choses ne sont plus humées qui, habituellement, allument par leurs fragrances les lumières du désir, par les sucs capiteux de la vie les olfactions amoureuses ou bien simplement les effluves naturels, le registre harmonique par lequel nos sens sont quintessenciés. L’arc de la bouche, cette forme si sublime qui délivre les mots du langage, convoque Cupidon et ses flèches, dispose les papilles au pur plaisir gustatif, voici qu’il se retire en lui-même, voici que les commissures tombent comme après qu’une tragédie a frappé et que ne restent plus que cendres et scories dont la mémoire n’a que faire. Quant au menton, dans un genre de coulure verte - vert-de-grisée devrions-nous dire -, il incline vers quelque pathétique futur dont sa forme allongée semble prolonger une manière de lourde fatalité, de déshérence, d’aporie constitutive. Le cou, plâtreux, comme engoncé dans une minerve symbolique, les épaules étroites et tombantes, les mains croisées devant la poitrine en signe de protection ou bien de renoncement à être, tout ceci fait basculer l’œuvre dans une irrépressible gangue, l’isole dans une chape de plomb. Œuvre silencieuse s’il en est, ou, plutôt, œuvre dont le cri intérieur tire si fort vers l’en-dedans que « Je gère » est comme au bord d’un effondrement, d’un mortel repli qui pourrait bien, depuis ses sombres desseins, faire se lever l’ombre de Thanatos.

Si, tout ce qui a été dit jusqu’ici du personnage campé par Eric Migom, peut facilement recevoir le prédicat de « négatif », alors, par simple effet de contraste, la peinture de Max Pechstein se rehaussera de celui de « positif ». Voyons maintenant en quoi une telle « positivité » peut trouver sa propre justification. « Fille assise » voudrait simplement prendre le contrepied de « Je gère » et dire le monde en termes diamétralement opposés. Ce que Migom bâtit de pathétique, Pechstein l’annule à l’aune d’une peinture de la « joie de vivre ». Et le contraste est si frappant que nous sommes vraiment très proches de « Luxe, calme et volupté » de Matisse, non dans la facture du tableau, seulement dans son intention sémantique. « Jeune fille » a un visage ouvert, aux yeux expressifs, les pommettes sont colorées, pareilles au désir lorsqu’il illumine la peau ; la chevelure est pareille à une eau de fontaine qui s’écoule dans la plaine du dos, la bouche est une fraise vermeil voulant dire la beauté, le luxe de la gourmandise, l’ineffable plaisir de la gustation, de la modulation des mots, de la manducation des phrases, du vocabulaire amoureux qui fait ses efflorescences infinies ; les épaules sont déployées, prêtes à recevoir le don de la vie, à embrasser ce qui, d’aventure, voudrait bien s’y loger.

Et la couleur, la couleur. C’est sans doute la gamme chromatique qui éloigne le plus ces deux œuvres, les rend dissemblables, dissonantes comme une musique de Schönberg, violents harmoniques qui jouent en mode opposé, tendent le réel jusqu’à la rupture. Ici, il y a une réelle déchirure dans la trame plastique, presque la répulsion de deux aimants confrontés par leurs pôles identiques. « Je gère » se perd, disparaît dans le blanc compact, s’empâte dans une humeur farineuse, se recouvre de sédiments qui obturent le langage, clôturent le sens du corps. Le corps est celui d’un gisant de pierre. Le visage celui du Mime Marceau, langage intérieur qui godille et palpite au risque de la suffocation, langage aphasique dont n’émergent, tout au plus, que de sidérantes paraphasies. Plus rien ne devient compréhensible. Ni pour le sujet qui en est affecté, ni pour l’observateur médusé qui est confronté à l’espace du vide. Aporie constitutionnelle, invisible, qui a enfin son code de visibilité, si proche d’une possible annulation que nous en tremblons. Trémulations qui disent l’angoisse, parfois l’effroi d’exister, la douleur récurrente de vivre dès l’instant où la parole s’absente, où le vide et le rien sont les seuls modes dialogiques.

A côté de ceci, « Jeune fille » se situe dans l’exubérance. Combien ce jaune saturé, solaire, rayonnant, éclatant nous fait penser à Vincent à ses incroyables tournesols girant sous l’insolent soleil de Provence. Ce jaune vient à nous, nous provoque à être dans la joie, à figurer dans la radiance, à déployer tout ce qui, en nous, est principe de donation. Epiphanie solaire, démultiplication des sens, lesquels, exacerbés, pourraient bien dialoguer entre eux sans qu’il soit utile qu’ils disposent d’un quelconque médiateur. Logique de la profusion et du bourgeonnement. Tremplin jeté dans l’éther dans un geste de pure gratuité, mais aussi de généreuse oblativité afin que tout autre - l’autre, bien évidemment, mais aussi la pierre, la fleur, la paysage, l’animal - soient de la fête, que l’élan soit dionysiaque, que coule l’ambroisie sous les pampres d’or de la vigne existentielle. Peinture de la joie, peinture de l’excès, certes, mais d’un excès libérateur, donateur de sens. Avec « Jeune fille » nous sommes immédiatement en empathie, reçus par elle dans l’enceinte ouverte de sa profération colorée, lumineuse, éployante. Avec elle, nous sommes en amour, de la même façon que l’enfant est avec sa mère dans la fascination de la dyade.

Avec « Je gère », nous sommes en reste, isolés, reconduits à ne plus avoir de miroir dans lequel nous reconnaître, cernés par notre propre image dont le narcissisme fait retour en soi dans une manière d’autisme. De dyadique et d’accueillante dont « Jeune fille » était la naturelle figure, disposant devant notre regard l’amplitude de la relation, nous sommes plongés dans l’abîme que nous tend, dans sa pose occluse « Je gère » et le monde se referme à la manière de la bogue pliée sur son obscurité native. Nous sommes orphelins, nous sommes dépossédés de nous-mêmes. Car, alors qu’un regard ouvert eût suffi à assurer notre assomption, comment exister encore alors que ne se lève qu’une concrétion énigmatique faisant signe vers quelque proche néant ? Comment être et sentir, en soi, flotter les palmes du désir de vivre ? Il y a, dans cette œuvre, tellement de reniement à figurer parmi les hommes, tellement d’angoisse pleine venant dire le régime de la finitude, l’impasse dans laquelle nul retour vers soi n’est encore possible. Insoutenable image d’une « mater dolorosa » en deuil d’elle-même, du monde, de tout essai de généalogie. Occlusion d’une occlusion. Perdition dans la cendre et la mutité.

Alors, ici, l’on perçoit combien ces deux œuvres sont antinomiques, animées de courants contraires. L’une repoussant l’autre, l’une s’alimentant à une source dont l’autre fait l’horizon même de son incomplétude et, en dernier ressort, de sa prétention à ne figurer qu’à la mesure de son retrait. L’une expliquant l’autre d’une façon oxymorique comme si l’on ne pouvait que faire le constat d’une obscure beauté du monde, d’une plénitude étrécie à laquelle la condition humaine serait vouée comme à son essence la plus accessible. Et si ces deux peintures jouent dans deux registres plastiques fort éloignés, il ne faudrait nullement en conclure à des degrés esthétiques différents. Par principe une œuvre = une œuvre. L’art ne disqualifie aucun de ses démiurges. Simple question de vision du monde que le pinceau retrace selon glacis ou bien empâtements, selon toute la gamme des couleurs disponibles et la polyrythmie des formes. Ce n’est nullement la palette qui décide de l’œuvre mais bien plutôt le sens induit en elle par l’habileté de l’artiste à nous communiquer sa dimension pathique.

Si, en guise de conclusion, l’on voulait se livrer au jeu des interprétations sémantiques des titres respectifs, alors voici ce qui apparaîtrait. « Jeune fille » serait l’expression d’une naissance et d’une efflorescence promise à tout surgissement d’un existant sur la scène du monde : une pure gratuité d’être et de s’y retrouver avec soi dans le projet ouvert et portant au-delà de son être même en direction de ce qui n’est pas soi. Autrement dit le voyage vers une transcendance. « Je gère » en serait, bien évidemment l’antithèse criante, soumise aux contingences de tous ordres, à la réclusion dans une lourde immanence. En effet, on ne « gère » jamais que des quantités, jamais des qualités et l’économie s’inscrit comme ce à quoi l’art, jamais, ne saurait prétendre, à savoir l’émergence du registre d’une visibilité et d’une thématisation de l’objet à poser devant soi comme la seule vérité tangible, donc possible. « Gérer » une situation, c’est déjà l’impliquer dans les mailles complexes et embrouillées des nécessités. L’art est d’une autre nature qui ne rêve que de « jeunes filles » et de leur impalpable beauté. Oui, c’est cela que nous voulons voir aussi loin que nos yeux peuvent soutenir le regard. La proposition d’Eric Migom renverse la perspective pour nous la rendre plus visible. La douloureuse effigie qu’il dresse devant nous à la manière d’un accident dans la toile du destin est une invite à célébrer ce qui s’y inscrit comme la prière ultime de l’homme : voir avec les yeux de l’artiste la dimension ouverte de l’art, sans doute la seule vérité ! Donation et réserve en peinture sont à la recherche du même but. Nous disposer à la beauté. Seules les voies picturales sont différentes. Aucune ne saurait avoir le pas sur l’autre. « Jeune fille » ; « Je gère » ne sont que les deux faces d’une même réalité. Tantôt nous en apercevons un aspect, tantôt un autre. Ainsi avance notre chemin sur des voies qui, toujours, convergent vers un même but : nous situer dans le monde et y avoir lieu. Sans doute n’y a-t-il pas de plus grande espérance !

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Published by Blanc Seing - dans ART

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