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31 mai 2015 7 31 /05 /mai /2015 09:07
Ce jour déjà joué.

« So wird heute gespielt ».

Esquisse.

Œuvre : Barbara Kroll.

Ce jour déjà joué.

Surgir de sa nuit, faire effraction dans l’aube neuve, c’est déjà une telle douleur, une telle tragédie et des lambeaux du songe s’accrochent aux cheveux avec obstination et l’on titube dans la venue de soi au monde. C’est comme de s’extraire d’un lourd placenta, d’en porter le suaire de sang témoin de luttes immémoriales. Toujours l’Existant est le lieu de ce drame : naître sans l’avoir voulu et porter ce faix sur les épaules avec la densité de l’incontournable, le poids immarcescible du rocher de Sisyphe. Car la pierre du destin est inaltérable qui soude le corps à sa flétrissure originelle et le reconduit, constamment, à sa germination, ce microcosme oublieux de soi, puis à son inévitable disparition. « Car, avant toute chose, nous sommes nés pour mourir. » Mais qui donc a osé proférer une telle imprécation ? Qui donc s’est levé au plus haut d’une agora, dépassant la foule des Distraits, pour leur dire avec la violence d’un cratère en fusion la cruelle vérité ? Qui donc ? Qu’on le saisisse, qu’on lui brûle la neige de la sclérotique avec de l’acide formique, milliers de piqûres dans l’organe de la lucidité et, qu’ensuite, on le jette dans la fosse aux lions avec le pouce vers le bas afin que lui soit signifiée sa mort douloureuse pareille à un écartèlement. Mort-Ravaillac dont le démembrement figure le notre propre, la diaspora de notre esprit, la giclure de notre corps dans l’espace de la sidération. Car nous avons cessé de vivre depuis l’instant FATIDIQUE qui a signé notre arrêt de mort. Car nous sommes des morts-vivants ou bien des vivants-morts, ce qui, en définitive, revient au même, que l’on s’ingénie à nommer notre biffure en croix quelles que soient les habiletés lexicales déployées à nous précipiter dans l’abîme du nul et non avenu. Mais faut-il que la condition humaine ait commis un crime de lèse-majesté - qui, Majesté ? les dieux ? Dieu en personne ? le savoir exponentiel de l’Absolu ? la vue sans horizon de l’Infini ? la démesure de l’Art ? la dignité de l’Histoire à nous faire paraître dans la marche des siècles ? le langage inaccessible de la Poésie ? les Valeurs transcendantes ? les arbres élevés de la Liberté ? la luminescence inaltérable de la Vérité ? le très haut salut de l’Ethique ? l’envol insaisissable de l’Esprit ? la figuration néantisante de l’Être ? la quadrature complexe de la Nature ? la perte-en-soi de la Métaphysique ? les avenues polychromes de la Philosophie ? le vertige de la Connaissance ? le Radeau de la Méduse de la Psyché ? la pliure labyrinthique de l’Âme ? la fuite irrémédiable de l’Amour ? la non-préhensible Beauté ? l’incandescence multiple des Idées ? la balance biaisée de la Justice ? les gauchissements du Droit ? les clignotements sidéraux du Bien ? -, qui, Majesté ? quel, le crime pour que nous nagions et nous débattions dans la soue avec du limon plein les yeux et des mouvements pathétiques si peu conscients d’eux-mêmes ? Qui ? Qui ? Qui ? Interrogation trois fois expulsée de nos bouches arsenicales et artisanales afin que, de cette torsion, de ce fiel existentiel que nous déglutissons en direction du ciel sorte enfin, sinon une justification, du moins une parole apaisante, peut-être seulement l’énonciation d’un doute au sujet de notre devenir sur Terre. Mais même les paroles d’effroi seront les bienvenues plutôt que ce lourd silence qui paraît conspirer à notre perte à chaque battement de notre cœur, à chaque élévation de notre poitrine, à chaque coup de boutoir de notre sexe. A chaque fois nous mourons. A chaque fois nous épuisons la puissance de notre langage. A chaque fois nous démolissons l’architecture de nos cellules. De la naissance à la mort, un seul arc infiniment tendu, un seul passage continu qui nous lamine de l’intérieur et, lentement, la termitière s’effrite, et, lentement, nos corps glaireux laissent s’épancher leurs sucs mortifères sur le sol de poussière qui n’aura plus souvenance de nous. Même pas notre nom. Même pas notre souffle perdu dans l’agitation tellurique du monde.

Ce jour déjà joué.

Ici, sur le subjectile que l’huile habille de ses couleurs de feu et de sang, de ses esquisses de peau et de cheveux s’écoulant vers la bonde de la finitude, je suis la silhouette de ce qui, à jamais, s’efface dès que paru. Aussi bien les couleurs pourraient s’inverser, revenir à leur origine végétale, animale, minérale, c'est-à-dire au plus près d’un fondement comme pigment témoignant de la trace humaine. Réelle, autant que vous qui me regardez et vous interrogez sur celle que je présente au monde qui, en vérité, est votre propre projection dans l’espace de l’œuvre. Ce n’est pas moi que vous voyez. Ce n’est pas une figure peinte qui, un jour, dans la verticalité de son anonymat figurera à la cimaise d’un musée. Non, ce serait trop simple cette remise de l’œuvre à une manière d’absolu dont, vous-mêmes, vous absenteriez sous prétexte que vous n’y êtes pour rien. Mais l’évidence est que vous avez posé votre regard sur celle que je tends à votre naturelle curiosité afin qu’interrogés, vous ne puissiez plus oublier cette « inquiétante étrangeté » dont je suis la dépositaire, tout comme le Regardant que vous êtes devient le support, à son insu, évidemment, de l’incontournable question de la Présence. Oui, de la Présence Majuscule, autrement dit de la transcendance qui vous affecte l’espace d’un voyage avant que n’arrive le terme de la destination. Le terminus. Tout le monde descend. Après il n’y a plus rien que le vide et la constellation de l’éternel silence. Mourir, c’est simplement cela, ne plus pouvoir parler. Ne plus émettre de « oh » et de « ah », ne plus proférer que l’indicible du bout d’une mémoire déjà ensevelie dans les cendres du passé. Le problème, le seul problème, c’est que l’au-delà de votre disparition ne saurait être représenté. Or, pour nous, êtres de la représentation, êtres du positionnement de l’objet face au sujet, nous sommes désemparés dès l’instant où la lanterne magique cesse de faire défiler ses images. C’est cela le tragique, vouloir imager, métaphoriser, vouloir faire apparaître et, en guise de monstration, l’espace du Rien. Aussi bien que moi, vous êtes une simple Esquisse dont le temps joue, de la même manière que le chat saisit le mulot, le retient, le laisse s’échapper, le reprend d’un habile coup de griffe indolore pour lui donner espoir, puis, soudain, décide de son arrêt de mort. Il ne reste plus, sur le tapis d’herbe verte, qu’une tache de couleur complémentaire, ce beau carmin qui symbolise le temps s’étendant du premier souffle au dernier, ce respir que nous tenons en suspens de peur qu’il ne nous fausse compagnie. C’est de ce même suspens dont vous êtes affectés, croyant admirer une belle jeune femme au sortir de sa nuit pourpre, sans doute entre les bras de son amant, alors qu’il faut percevoir cette rivière de sang qui s’écoule vers l’aval du temps et qui, bientôt, ne sera plus que la survenue puis la fuite d’un friselis dans le fleuve mondain. La métaphore qui clôt cette brève méditation est la seule bouée dont nous pouvons faire notre sursis avant que sa maîtrise ne nous échappe. Il est encore temps. Temps !

Ce jour déjà joué.
Ce jour déjà joué.
Ce jour déjà joué.

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.

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