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23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 07:13
Nulle présence, toute présence.

Comment dire le tout du monde alors que notre vue est si étroite ? Comment percer l’être des choses, ce qui apparaît, est toujours en fuite si soudaine ? Comment attirer l’autre, lui dire l’essence de la relation ? Les oreilles sont si refermées dans leur étrange silence ! Un monde d’ouate et d’indistinction. Un monde plus qu’insaisissable : irreprésentable. Il faudrait, sans délai, que tout fasse halte, que nous puissions figer dans une totale contemplation le bourgeon en train d’éclore, le geste de la mante dans la manducation, le vol de la sterne sous le dôme du ciel. Mais le monde tourne, mais la Terre fait ses milliers de révolutions et rien ne fait halte afin, qu’à la fontaine, nous soyons en mesure d’étancher notre soif. De combler notre insatiable curiosité. C’est une telle souffrance que de porter son regard sur l’horizon et de n’y trouver aucune trace, aucune signification, aucun sémaphore nous invitant à dépasser nos cernes étroits.

Le jour est une simple instance dans le pli du temps. On marche sur le chemin, dans la stupeur d’être alors que rien n’est encore visible. Nul mouvement qui dirait la vie, ses infinies palpitations, ses éternels remous. La colline est devant dans une manière d’esquisse première, floraison en attente du jour. Une ligne est posée, tout en haut, qui révèle sa forme, sa crête à peine dentelée. Ligne de lumière comme pour séparer la nuit, le rêve des hommes, des entailles du jour, des hautes clartés qui forent le puits de la pupille, ouvrent la conscience jusqu’à la brûlure. Alors, on se réfugie dans l’antre de la peur et les mains se révulsent sur l’inconséquence du corps, cette chair qui tremble d’exister, d’avancer, jour après jour, dans le corridor des incertitudes.

Mais nous sommes seuls et rien ne nous parle qui ferait signe vers une quelconque espérance. Prenant conscience de notre taille de ciron, si minuscule sous le cosmos, nous devenons invisibles à nous-mêmes, nous disparaissons à même notre propre sensation. On se sent si léger, plume dans le vent, flocon dans l’air cloué de blancheur. Pas plus apparents que l’étoile du givre sur la courbe de la comète. Et pourtant, sommes-nous si inexistants que les apparences semblent vouloir le dire ? Sommes-nous simples paramécies inconscientes des limites mêmes de leur être ? Ici, dans le cirque immense de la nature c’est notre infinie solitude qui est notre bien le plus propre, le révélateur à nul autre semblable de ce que nous sommes en notre essence : des êtres en quête d’absolu dont, le plus souvent, nous ne savons rien. Percevoir son être, c’est percevoir cette dimension immensément ouverte et y jouer à titre de présence infinitésimale, mais présence tout de même. C'est-à-dire pensée, langage, multitude d’harmoniques jouant avec le monde. Et cela, cette prise de conscience d’un exister hors de toute dimension mondaine, nous ne le pouvons qu’a reconduire notre parole à sa vertu originelle de silence, à faire se dissoudre les vagues de la multitude dans l’unité dont elle provient, à ramener toute présence à son germe initial lequel disparaît à même sa propre profération.

C’est parce que nous sommes seuls face à l’immensité que nous sommes saisis du vertige indispensable à l’éclosion de l’être que nous sommes. Les bruits, les mouvements, les contorsions de la foule, les spectacles polychromes nous soustraient à nous-mêmes et nous inondent de visibilité. Or notre être est cet invisible qui nous habite dans la plus grande discrétion qui soit. Seuls en haut de la colline, nous sommes libres de voir le ciel, l’air, la terre, le vol du nuage, la zébrure de la pluie, la poussière grise du brouillard. Et ceci nous le pouvons parce que nous sommes directement reliés à tous ces éléments fondateurs. Être contre être. Une vivante agora, pleine de murmures se fût-elle installée au revers de la colline que nous eussions, aussitôt, distraits et égarés, perdu le chemin de l’être. Ce chemin vers nous-mêmes d’abord, ensuite vers tout ce qui est notre dehors. Percevoir la goutte parmi les turbulences du fleuve. Ainsi se définit la belle métaphore humaine. Nulle présence, toute présence. Ainsi paraît ce qui, toujours, devrait nous interroger. Mais nous sommes distraits et nos yeux s’emplissent de cataracte.

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos

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