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28 avril 2015 2 28 /04 /avril /2015 07:33
« Im Atelier ».

Œuvre : Barbara Kroll.

Au début, il n’y a rien. Le monde est vide. L’atelier n’existe pas. L’artiste est encore dans les limbes. Le ciel est vide, seulement traversé de grandes balafres blanches. Les blanches c’est le langage des hommes qui s’essaie à la profération mais, sur Terre, la mutité est grande qui scelle les destins et les reconduit à la nullité. Nul n’est pressé d’apparaître. Il y a tant de douceur à ne pas exister, à être une simple courbure au ciel des choses. A demeurer dans l’enceinte de peau. A ne pas faire effraction.

Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

Au début rien. Une rumeur, parfois, qui s’estompe avant que de parvenir à être. Des traces. Infinitésimales. Une buée. La naissance de quelque chose. Le bourgeon replié sur son germe. Des gouttes qui scintillent sur la grande scène du Néant. On dirait que cela va venir. On dirait que cela s’étoile. Oui, des langues, oui des bouches. Oui des sexes. Qui se meuvent. Qui articulent. Qui jaillissent de l’antre primitif. Grande anémone aux infinis cils vibratiles. Qui disent le désir. Disent l’existence en sa plénitude. Si difficile de s’extraire de la poix, de la gangue de terre, de devenir étant au regard du monde. De donner naissance. Oui, naissance. Car, maintenant l’urgence. Oui, l’urgence de sortir de cette immense mer de la vacuité. De faire présence. D’agiter le sémaphore de ses mains, d’enduire les falaises du bitume du sens, de répandre les signes de l’humain. Ô pariétales perditions dans la nuit des grottes ! Ô sanguine ! Ô ocre ! O mains négatives plaquées sur la grande solitude des hommes ! Ô bison ! Ô pointe de flèche qui va clouer la peur à même l’instinct, dans la fourrure tachée de sang, dans la grande amygdale qui sécrète la mort. Alors on s’accouple. Alors on est animaux saisis d’angoisse et les vulves s’ouvrent afin que la semence fasse son office et remplisse le vide et comble la peur.

Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

Après le début, après la grande prolifération des fourmis humaines, les premiers gestes oubliés. Les sèmes anticipateurs effacés. Anticipateurs de la verticalité à faire dresser, partout. Dans le menhir, la cathédrale, la pensée, le pieu du sexe et les femmes s’y empalent afin que quelque chose du passage perdure. Oui, la grande nuit s’achève. L’aube teinte de gris et bleu les margelles des puits. La grande peur ancestrale est bien dissimulée au creux du limbique, lovée dans les écailles du reptilien. C’est si loin. C’est si étouffé et les hommes ont oublié. Pas la bête, elle, qui sommeille et n’attend que de bondir. Là, dans l’ombre souveraine, là dans les interstices du sol, entre les murs de l’atelier. Oui, Présence est là. Présence est l’artiste. Celle dont le désir est de confondre la bête parmi les convulsions du monde. De la clouer dans la nullité blanche de la toile : Mise à mort afin que les hommes dorment et n’aient plus peur.

Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

A la suite, il y a quelque chose. Quelques lignes de sanguine qui disent la certitude d’être de Présence. Une trace de corps, comme autrefois, dans la cendre de la grotte. Une à peine parution, une nervure levée contre l’angoisse. Assise, Présence. Assise et tendue, comme pour effacer l’éternel antagonisme, s’apprêter à danser, essaimer un rituel sur tous les subjectiles du monde. Sur les peaux rugueuses des hommes. Sur celles, infiniment accueillantes, des femmes. Inciser dans la chair de l’œuvre naissante la beauté et la gloire. Les stigmates sont là qui veillent dans l’ombre. Pourraient resurgir. Se lever et biffer ces silhouettes debout qui croient pouvoir s’exonérer de leur passé, solder la dette contractée depuis la nuit des temps, briller dans la lumière et demeurer, là, sur la proue hauturière et ne rien devoir à cela qui pourrait se produire comme, par exemple, l’effacement des âmes et le meurtre définitif de l’être.

Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

Présence, soudain debout, sort de son esquisse, et son pinceau trace sur la grande toile blanche du jour les signes de l’art, les signes de la vie. Alors les hommes aux orbites de nuit n’ont plus peur. La lumière les habite comme la pluie tombe du ciel et, sur Terre, fleurissent les sublimes coraux qui font des océans un paradis. « Im Atelier » : « Dans l’atelier », c’est cela qui veut se dire, sortir de la sombre caverne et porter à l’humain les beautés de la blancheur, du silence. Toute parole ne naît que de cela - du dire en attente, du recueillement, de la longue patience enfin portée à son efflorescence -, afin que, jaillissant à l’infini, elle couvre les rumeurs ancestrales. Les premiers signes de l’homme étaient ces mêmes essais de se protéger d’un étourdissant bruit de fond. Prodige et ambiguïté de l’art qui, tout en ouvrant la lucidité, les yeux et les oreilles des hommes, les incline à la plus belle des surdi-mutité qui soit : coïncider avec son propre être !

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos

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