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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 08:00
Ce temps qui s’efface.

« Tel un vieux berger, triste et solitaire,

Reste mon clocher – cherchant son troupeau –

Dont la voix fêlée devient un sanglot,

Se répercutant jusqu’au cimetière,

Pour dire à nos Morts la grande douleur

De ne plus trouver du passé l’image …

Quelle est la maison ? Quel est le bocage

Qui, des vies durant, enchantaient les cœurs ?

Les neuves maisons cachent les anciennes,

Les douces et vieilles aux visages gris,

Et cachent aussi les bois assombris,

Et l’horizon bleu des mers aux Cévennes ! »

(Extrait de « Village »

« Au milieu des choses ».

Marie-Jeanne Diet.

On ne dira jamais assez combien cette poésie est belle. Empreinte de douceur et de nostalgie, laquelle imprime des « bleus à l’âme » pour le dire dans le langage de l’auteur de « Bonjour tristesse ». Car, en dépit de tout romantisme, de toute inclination au rêve bucolique, comment pourrait-on se détacher des images fondatrices de notre enfance - nos racines - et en faire le deuil comme on le ferait d’un objet usuel dont le destin est, tout simplement, de disparaître sans laisser plus de trace que le passage du vent ? Comment serait-il possible de biffer d’un trait de crayon ces paysages qui furent notre berceau, ces villages dont les pierres angulaires sont les bases mêmes sur lesquelles nous nous sommes édifiés ? Comment ?

Imaginez seulement votre trajet, depuis vos premiers pas jusqu’à l’âge adulte, sur une minuscule mais très attachante scène du monde, dans un village que nous nommerons « Beaulieu », modeste bourgade entourée de champs que longe dans la vallée la « Leyre », petite rivière au cours tranquille ne se préoccupant que des feuilles des nénuphars et du rire des enfants. Vous êtes un garçon discret dans le genre de Jean-Jacques, (ce sera votre prénom le temps d’une fiction) herborisant volontiers, contemplant fourmis et autres scarabées après qu’aura été vu, dans la salle du café qui sert de cinéma, un film, « La vie des insectes » sur l’existence passionnée de Jean-Henri Fabre. Volontiers solitaire, vous parcourez les rues du village, mais aussi, mais surtout, les alentours qui sont comme les coulisses d’un théâtre.

C’est un jour de printemps vers les années 1950. Vous êtes parti seul faire l’inventaire du microcosme qui s’étend autour de Beaulieu à la manière d’un territoire secret dont nul ne peut s’affirmer propriétaire, tant l’idée de liberté est attachée à ces quelques mottes de terre, tant le calme est lié à ces douces collines semées des fleurs blanches des pruniers pareilles à une neige pastorale, à ces « pechs » à l’horizon, sortes de longs plateaux que coiffe la houle des chênes. Un de vos lieux de prédilection, les prés qui courent le long de la rivière sous la meute drue des hauts peupliers. Vous longez la plage de gravier de Talbert, là où, avec Grand-père William, les jours d’été, de bonne heure, lorsque la lumière est encore bleue, vous venez taquiner les goujons. Quelques galets plats ricochent sur l’onde faisant fuir un pic-vert. Le glougloutement de l’eau claire se laisse entendre jusqu’à la voûte des saules qui fait comme un vert reposoir. Il y a si peu de monde dans cet univers fait d’herbe, de vent, du vol souple des libellules.

Bientôt le pont de ciment avec, en retrait, le moulin, son ilot minuscule, le saule pleureur qui s’égoutte au-dessus de l’onde, le mince barrage qui achemine l’eau afin de la rendre industrieuse. Aujourd’hui le moulin est abandonné, livré aux quatre vents, à la curiosité des visiteurs, aux tourbillons de farine qui poissent l’air parmi le réseau des toiles d’araignées. Quel bonheur, alors, de s’introduire dans cette caverne d’Ali Baba, le ventre un peu noué cependant, c’est si étrange ce clair-obscur enveloppé de silence. Dans l’ombre brillent les poulies de métal, vibrent encore du souvenir de leur rotations incessantes, les vieilles courroies de cuir, s’éclaire l’eau stagnante de reflets verts qui se dirige vers la roue qui mettra en marche la mécanique complexe et moudra le grain dans un air dense plein de poussières dorées. Imaginer le bruit d’autrefois est pur bonheur. Grincement des rouages que traversent, parfois, les cris du meunier disant la tâche à accomplir. Toute cette agitation est abolie mais demeure perceptible dans la moindre anecdote du moulin. Tentation de faire tourner la manivelle qui commande le lourd tablier de métal et alors l’eau bondit avec un bruit de cataracte et la vielle charpente s’ébroue sous la poussée de l’eau.

Vous flânez le long de la Leyre, cette rivière si tranquille est comme un ressourcement. Dans la pluie des chatons de peupliers le soleil dessine ses arabesques. Au bout d’une pente de terre lissée de limon, une barque de tôle goudronnée sommeille au ras de l’eau et il s’en faut de peu qu’elle ne coule dans la flaque teintée de boue. L’embarcation est l’œuvre d’un des deux forgerons du village qui, le soir, vient poser ses nasses entre les massifs de nénuphars. On ne dédaigne pas le brochet ou bien la carpe qui, souvent, ponctuent les repas de fête. Plus haut, sur la droite, au-delà d’une passerelle de bois qui enjambe la rivière la masse imposante du Château des Terrieux. Celui-ci gardera son secret, un portail barre l’accès aux prés qui y conduisent. Puis, surplombant la vallée, un bosquet perché en haut d’une mince colline. Lieu privilégié de bien des fuites, de rêveries, de longues pertes parmi le dédale végétal des chênes. Le village est si près, si loin. A la fois lieu de réassurance, à la fois escapade vers une proche autonomie. Être sur une île, oui, à condition que la terre soit en vue au travers des écharpes de brume. Le cube de la maison est visible, parfois, dans le clignotement des feuilles. Vous y êtes par la pensée alors même que votre corps s’en absente et que votre imaginaire flotte au loin, vers de possibles voyages.

Déjà s’éloigne l’aire de l’aventure. Déjà s’approche la rumeur du village, ses bruits familiers, les coups sourds frappés sur l’enclume, les battements du Société Française, cet étrange tracteur à la puissance infinie, capable d’attacher à sa suite batteuse, presse à lier, remorque emplie de fûts divers. Un arrêt devant la source qui jaillit du sol dans une anfractuosité de rocher et coule, en lacets insouciants, au milieu des touffes vertes du cresson, vers la Leyre qui l’accueille comme l’un de ses nombreux rejetons. Bordant le village, en contrebas, le « Chemin du Ciel », certainement un vestige de ce que fut un moyen de liaison avant que ne s’installe la moderne route qui scinde le village en deux. Route qui porte encore les traces du « tacot », cet antique train à vapeur qui la longea, dont ne reste plus que le vestige d’une ancienne gare transformée en maison d’habitation. Puis la maison, puis la chambre du « milieu », ce refuge à nul autre comparable où le réel se dissout dans le rêve, où les mouvements de la vie se font littérature, où les contraintes s’effacent derrière le voile de la poésie.

« Les neuves maisons cachent les anciennes,

Les douces et vieilles aux visages gris,

Et cachent aussi les bois assombris,

Et l’horizon bleu des mers aux Cévennes ! »

C’est encore un jour de printemps, un demi-siècle plus tard, autrement dit à l’âge où les espérances de la jeunesse s’estompent pour laisser place aux angles vifs du réel. C’est comme un coup de scalpel dans la toile soyeuse des souvenirs, c’est une déchirure par laquelle se laisse entrevoir ce qui fut et, plus jamais, ne se présentera. Ces itinéraires infinis de l’enfance dont vous ne pensiez pouvoir épuiser le dense réseau, exploiter les ressources illimitées, voici qu’il n’en reste plus que quelques nervures sur une feuille d’automne et le limbe ne témoigne plus qu’à titre de vent. Ici, sur cette terre au milieu des terres où ne s’inscrit nullement « l’horizon bleu des mers aux Cévennes », c’est le même désarroi, la même poignante nostalgie qui étreint le cœur et l’ami est bien loin qui ne donne plus de ses nouvelles qu’épisodiquement, quelques « Petites Madeleines » que l’on plonge avec délice dans le thé du souvenir. Oui, sans doute cette métaphore proustienne prête-t-elle à sourire. Et pourtant, lequel d’entre nous ne possède, en un coin secret de son âme, cette minuscule parcelle de temps et d’espace, cette écharde vive d’un « Combray » qui, pour nous, joua à la manière d’un guide pour l’existence. Braise qui couve sous la cendre des jours. Minuscule pépite enfouie dans la gangue de terre, là où s’origine notre manière d’être au monde.

Vous avez parcouru les lieux autrefois ordonnateurs de sens et vous n’avez découvert, devant vos yeux incrédules, qu’une manière de champ de ruines. Plus rien qui n’était, sauf quelques témoins qui jouent à titre de vestiges archéologiques. Ni la Leyre, ni son antique moulin, ni le chemin bucolique bordé de noisetiers n’ont conservé l’empreinte de ce qui fut, ou alors la teinte en est si usée, décolorée qu’elle ne s’affirme plus qu’à la façon d’une brume. Du village perché sur son piton de calcaire, des champs qui couraient à l’horizon, de cette communauté pierreuse qui regroupait les maisons autour d’un unique foyer, autour d’une idée simple et heureuse, ne reste plus qu’un genre de mascarade, de déguisement sous lequel plus rien n’est visible. Anciennes maisons enserrées, corsetées parmi les lotissements pléthoriques - ces modernes et consternants jeux de Lego -, route bitumée jusqu’à l’excès, hauts lampadaires remplaçant les lampes coiffées de tôle, école que ne traversent plus les rires joyeux des enfants, métamorphosée en moderne mairie. Oui, sans doute le progrès. Oui, sans doute les changements de temps. Oui, l’évolution des mentalités. Oui, toute rationalité explique par un subtil réseau de causes et de conséquences la nécessité d’aller de l’avant et de faire table rase du passé. Oui, toutes ces justifications ont lieu d’être qui mettent devant le fait accompli.

Regardant le vieux moulin qui sert d’habitation vous comprenez la nécessité de ne pas laisser les choses dans leur linceul de pourpre. Vous regardez et vous pleurez intérieurement parce qu’un sentiment de dépossession vous a soudain envahi. Non celui d’une dépossession des choses. Non, d’une dépossession de celui que vous avez été et qui souffre de ne plus être. Alors vous demeurez longuement tout en bas du village, là où, encore, quelques traces subsistent du temps d’autrefois, vous essayant à retrouver un trésor perdu. Oui, il existe mais n’est plus qu’une simple fumée à l’horizon du temps. Alors vous méditez les vers de la poétesse et demeurez en vous afin que quelque chose soit préservé d’une joie ancienne :

« Quelle est la maison ? Quel est le bocage

Qui, des vies durant, enchantaient les cœurs ? »

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Published by Blanc Seing - dans Petites Madeleines

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