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20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 07:33
Brume, passion des yeux.

« Etude 2015 ».

Photographie : Gilles Molinier.

On est encore dans la nuit. Dans la nuit des yeux. La nuit du songe. L’ombre-femelle nous enlace et nous reconduit à un genre de condition primitive. Semblable à la graine, à la pépite que nulle étincelle ne visite, à la pierre de Lune sans Lune. On est dans le silence de la vision, dans la mutité de l’ouïe, dans le cèlement de la fleur, l’impossibilité de la rose à simplement figurer dans le dessin virginal de son bouton. Tout est infiniment replié dans le limaçon du non-savoir. Nul murmure sur Terre qui dirait l’ouverture de quelque langage. Nul vent qui disséminerait les spores de la culture. Nulle parution qui énoncerait la courbure du destin des hommes, leur longue marche sous le dais alangui du ciel.

C’est bien avant l’éraflure du jour, bien avant l’entaille de la conscience et la longue douleur des hommes. C’est comme si rien ne devait jamais se produire et l’instant serait figé, là, dans une glu éternelle, inclinée à sa propre contemplation. Quelque part, loin, au-delà de toute pensée, pourtant quelque chose tremble et vacille dans l’incertitude de l’aube. Quelque chose va s’annoncer et nous faire naître à nous-mêmes, les hommes-dormants, les pliures de chair dans l’orbe étroit d’une lucidité de lampyre, d’une idée liminale. On le sent depuis la bille dense de l’ombilic. Cela fait ses petites révolutions internes, cela cherche à croître, cela s’ourle d’impatience : braise qu’alimente la curiosité d’être et de confier ce recueil au profond du massif de chair. C’est une comète qui s’essaie à tracer son sillage, à forer la cuirasse de peau, à sortir dans l’aire ouverte des significations. Ce n’est ni un texte, ni une phrase, ni un mot. Seulement leur signe avant-coureur, un souffle qui tient en tension les polarités de l’être. On est une outre de terre et nos flancs sont étroits et pourtant c’est le vide qui nous amène à paraître et bientôt les étoiles du jour brilleront dans notre intérieur, vaste firmament traversé de si belles intuitions.

Mais voilà qui vient de loin. Mais voilà qui s’éclaire dans les interstices des ténèbres et entre dans nos yeux avec la force d’une source première. La nuit-féconde, la nuit-au-ventre-lourd a distillé toute son énergie. Elle a puisé aux sources de la terre, à l’eau souple des fontaines. Elle a emprunté au ciel l’once de nuage et à la pluie en fine suspension. Et voilà que le prodige s’accomplit. Nos yeux s’emplissent de cette belle humeur vitreuse, ce langage du monde qui nous porte au-devant des choses et nous fait être au regard de cela qui veut bien apparaître. Les larmes en attente comme pour dire la beauté partout présente, la beauté en partage, il suffit de tendre nos mains, de dilater nos pupilles, de distendre le couloir de notre cochlée. Mais ce sont les yeux, surtout. Un fin brouillard s’en échappe, parti du-dedans du corps. Il touche tout ce qu’il rencontre avec la certitude qu’il y a à voir, infiniment à voir.

Le brouillard traverse l’espace avec lenteur et majesté. De ses doigts légers il métamorphose l’abeille et le rocher, la mousse et l’oiseau-lyre, l’enfant nouveau-né et la course arquée de l’arc-en-ciel. La brume, la si belle vitre diaphane sur laquelle l’arbre prend appui et déplie l’infinité de ses ramures, imprime le charbon de sa présence, étoile son chant polyphonique, la brume blanche ou bien grise et parfois bleue comme l’ardoise, la brume, c’est nos yeux, c’est nos larmes, c’est notre présence au monde qui se dit en mode rassemblé et écrit ce poème au bout duquel nous sommes et que, toujours, nous tremblons de perdre. Oui, de perdre. Voilà : il faut pleurer ! Et faire silence. Nous ne sommes que cette immense vacuité sous le regard de l’arbre, cette simple indécision sur le fil de la brume, ce vol surpris de lui-même. Et pourtant nous demeurons. Et pourtant nous aimons !

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos

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