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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 07:51
Autoportrait comme absence à soi.

« Autoportrait ».

Œuvre : Barbara Kroll.

L’autoportrait est toujours une tentative mystérieuse en ceci qu’il veut représenter l’irreprésentable. Mais, avant d’en développer la rapide thèse, il faut aller voir du côté des grandes figures de l’art, lesquelles ont tenté, tout au long de l’histoire, de questionner leur visage avec toujours la même constance, le même souci : c’est d’une tragédie dont il est question alors que tout semble, soudain, se refermer comme dans une étrange crypte. Mais voyons de plus près.

Dans le portrait de Léonard de Vinci, réalisé à la craie rouge, vers l’âge de soixante ans, nous apercevons un visage buriné par le temps, un regard vide, comme perdu dans le lointain.

Dans celui de Van Eyck, datant de l’année 1433, c’est aussi le regard qui frappe, son attitude de fixité, sa perte dans une manière de non-vision ou bien de vision paraissant traverser les choses sans y faire halte vraiment.

La peinture de Rembrandt, le représentant vêtu d’un manteau sombre, assis sur une chaise, quant à elle, nous propose l’image d’un visage sans joie qui incline même à la tristesse, posant sur sa face inquiète son glacis impénétrable.

En 1878, l’autoportrait à la palette de Manet est certes plus ouvert que les précédents mais c’est toujours la même préoccupation métaphysique qui se lit dans les yeux, comme s’ils étaient traversés de lumière forant l’âme plutôt que de la révéler.

Les nombreux autoportraits de Van Gogh, notamment celui de l’hiver 1886-1887, pose devant le spectateur de l’œuvre la physionomie d’un personnage tourmenté au regard profondément tourné vers un énigmatique intérieur.

La constante qui traverse tous ces autoportraits, hormis la proposition de visages figés, sans joie, paraissant aimantés par l’urgence d’une introspection abyssale, c’est le vide, la désertion du regard, sinon le néant qui les habite et les métamorphose en une sorte de chiasme, de retour à soi comme s’il s’agissait d’une rétroversion reconduisant à l’intérieur même du massif de chair, à une perception cloîtrée dans la bastide du corps. Et l’on n’est pas sans penser à cette curieuse monade leibnizienne sans « fenêtres par lesquelles quelque chose puisse y entrer ou sortir », comme si aucune cause extérieure ne pouvait en rendre compte - du sentiment soi - y compris son propre regard. Il y a comme une impossibilité à se connaître, sinon depuis la densité de cet îlot central, pour reprendre la métaphore de la bastide. Le problème est entièrement contenu dans l’aporie qui pourrait s’énoncer de cette confondante manière :

« Jamais tu ne pourras être ton propre observateur. Seuls les autres le pourront. Tu n’es pas en mesure de te percevoir en totalité. Tu es un continent dont la conscience de ses contours ne lui appartient nullement. Sauf à les halluciner. »

C’est de ceci, cette cruelle réalité dont l’artiste prend acte, se peignant et essayant de réaliser cette plénitude qui ne lui est pas directement accessible. L’unité n’est pas coalescente à son humaine condition. C’est essentiellement pour cette raison que la vision de son corps entier par une altérité lui est, en quelque sorte, une injustice et une aliénation que Sartre a pointées avec beaucoup de subtilité dans ses divers écrits. La vérité de l’individu est donc relative, vérité en partage. S’il regarde le monde, il est nécessaire qu’il soit regardé par lui afin de parvenir à cette synthèse qui clôt le cycle apparitionnel et ontologique. Nul n’arrive à son être s’il n’y est convié par quelque considération extérieure à ses propres fondations. Si la bastide apparaît comme une figure digne de sens, c’est d’abord par sa réalité intérieure, ses axes et îlots, mais sa propre configuration ne lui appartient pas en propre, elle est déterminée par les menaces extérieures qui l’amènent à paraître de telle ou de telle façon.

C’est comme si l’artiste, dans son travail de mise en forme du réel, s’apercevant soudain avec effroi de sa propre incomplétude, s’armait de ses brosses afin qu’une cosmologie existât : la sienne propre. A défaut de la représentation de cette épiphanie qui le détermine de fond en comble comme celui qu’il est, sa proche disparition, son chaos, sont bien plus qu’amorcés. Ce constat de l’absence de vision de son propre visage - sauf dans l’illusion et l’apparence du miroir -, le dépouille de cela qu’il croît posséder comme d’un bien inatteignable, de l’ordre d’une propriété personnelle. Cette brusque prise de conscience de la destinée en abîme du Dasein joue à la manière d’un hapax existentiel, d’un tellurisme intérieur dont il ne se relèvera un jour, du moins l’espère-t-il -, qu’à l’aune de ces fiévreuses et obsessionnelles représentations de soi que sont les autoportraits. C’est ceci que nous dit Barbara Kroll dans cette proposition plastique dont le visage s’absente comme pour mieux révéler son inquiétante présence. Toute beauté, dont le visage est l’insigne épiphanie, est affiliée au registre du tragique. Elle fonctionne à la manière d’un clair-obscur : la clarté disparaissant sous l’ombre.

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Published by Blanc Seing - dans Micro-philosophèmes
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