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8 mars 2015 7 08 /03 /mars /2015 17:07
Pour faire suite à mon article sur « Soumission » de Michel Houellebecq.

Source : Vosbooks.

Je reproduis, ci-dessous l’intégralité du commentaire d’un lecteur sur mon article paru dans les colonnes d’Exigence Littérature le 20 Février 2015 :

« C’est un beau devoir ! Vous voulez dire que vous seul avez une réelle compréhension, vous ne manquez évidemment pas d’évoquer tous vos écrits, il y a toute une trame que vous pouvez sans doute appliquer à chaque lecture d’œuvres différentes (un chemin vers la transcendance, une sortie de soi en direction de la littérature, là où le paradis est retrouvé, le monde réenchanté, surtout ne pas oublier l’amphore, ce vase sacré dont la tension des parois est plénitude, habitée par le dieu qui n’offre la libation à l’homme que s’il est digne de recevoir ce message de l’Olympe, comme vous... !). On avait déjà compris depuis longtemps que vous y croyiez, à cette sacralisation, à ce vase dont vous n’êtes pas sorti ! Pour vous, la frontière est ténue entre l’art, la littérature ou la religion, pour vous l’art est la religion d’un intellectuel, l’aire de jeu de ces élites qui pensent autrement ! Oui, vous voulez par ce texte d’abord nous dire que vous êtes de ces élites, vous pour qui seule l’amphore est signifiante ! Ce n’est pas parce que c’est très bien dit que c’est forcément très pertinent ! Justement Houellebecq, dans le passage que vous citez, dit que peu importe que ce soit bien ou mal écrit, ce qui importe est la présence de l’auteur, de l’être humain qu’il est, dans son œuvre ! Or, dans ce que vous écrivez, on vous retrouve plus vous que Houellebecq ! Houellebecq, je ne sais pas si la littérature est pour lui une passion, quelque chose d’élitique, je ne pense pas que ce soit un moyen de ré-enchentement du monde, il ne quitte pas le réel, au contraire il y reste et trouve le moyen fictif de l’aménager, mais est-ce vraiment un paradis, on en doute, il satisfait le temps d’une intelligente fiction un désir d’autrefois dont il ne peut faire le deuil. Vous, vous sacralisez la fameuse amphore dont on entend très bien ce qu’elle représente, Houellebecq dans une sorte de misère sexuelle dont de manière géniale il a réussi à faire à la fois sa source d’inspiration et aussi son fond de commerce, quoi qu’il en dise (on appelle ça un bénéfice secondaire), se débrouille pour que des femmes soient disponibles, que ce soit dans un tourisme sexuel, la polygamie dans cette fiction islamique, etc... Ce n’est pas parce qu’on fait, très bien, de la littérature, que ce qu’on produit ne s’apparente pas à une sorte de fantasmatique très infantile. Vous, vous dites transcendance... Ah l’amphore sacrée, pour ceux qui le méritent ! Ah les belles femmes, l’éternel féminin, les belles photos... Houellebecq ne se pose pas trop de questions sur ces femmes soumises, sans doute amphores sacrées pour vous, qui dans l’islam pourraient rester d’éternelles petites filles toute leur vie, aurait-il, le temps d’écrire sa fiction, très réussie, pu ramener sa mère soixante-huitarde auprès de lui sous la forme de ces trois épouses que la France islamique lui octroie parce qu’il le vaut bien ? La fiction, la littérature, et sa notoriété lui ouvrent l’espace où ses fantaisies peuvent se déployer de manière littéraire, mais l’être humain que l’on sent effectivement si bien dans cette œuvre reste un homme dans une misère sexuelle infinie ! Comme il dit, peu importe qu’il écrive bien ou pas, ce qui compte est cette misérable tentative œuvre après œuvre de faire revenir un objet d’amour infantile, ce qui le rive bien sûr à une solitude radicale ! Vous parlez d’amphore sacrée ? Dans "Soumission", la sacralité est soumise à rude épreuve : le narrateur fait mourir sa mère toute seule, et être enterrée avec les indigents parce que son fils n’a appris sa mort que trois semaines après ! Détail biographique ou pas, en tout cas, quelle vengeance ! C’est sûr que dans l’islam, ces femmes qui peuvent rester des petites filles ne courent pas le même risque ! A ne pas jouer ce que vous nommer l’amphore sacrée, voilà ce qui arrive ! Voilà cet être humain-là, avec sa fêlure et aussi un désir de vengeance discrètement inséré dans l’œuvre, pour lequel la littérature est beaucoup moins une affaire de beauté du style, de musicalité des phrases, que la possibilité pour lui d’une île. »

Signé : AG. 2 Mars 2015.

Ici ma réponse au commentaire de ce lecteur :

Eh bien vous avez parfaitement le droit de faire une lecture selon vos propres sentiments, inclinations et penchants intellectuels. Cependant il convient de rétablir quelques vérités et je souhaite que ma présente réponse contribue à insérer un coin dans le catalogue d’idées reçues que vous distillez à l’envi tout au long de votre beau commentaire. En préambule à ma réponse, je vous ferai seulement remarquer que vous parlez de l’individu Michel Houellebecq, nullement du fond de son œuvre. Est-ce une simple omission ou bien une « soumission » à un principe qui consisterait à prendre le relatif pour l’absolu ? Etrange manière, tout de même, que la vôtre qui prend l’attelage pour la fonction locomotrice. Mais ici s’arrêtera mon humour que vous n’allez pas tarder à habiller d’un prédicat que je pressens aussi succulent que pertinent !

D’abord ne parler que de soi. Mais, bien évidemment nous ne parlons jamais que de nous. C’est un truisme que d’énoncer ceci, une apodicticité dirait le philosophe. Lorsque je fais la critique du livre, c’est moi qui la fais, avec mon propre langage, ma propre compréhension de l’œuvre, mes propres arguments. Faisant votre commentaire, vous ne faites pas autre chose que de traduire vos propres sentiments, vos pensées intimes, vos réactions immédiates. Argumenter plus avant une telle évidence ne serait que pure coquetterie. Il y a mieux à dire.

Pour ce qui est de cette si belle amphore qui paraît vous tracasser, sachez qu’elle est simplement la métaphore de la création, la muse, et du créé, l’œuvre. Or, si je ne m’abuse, celle qui chantait à l’oreille du poète, lui dictant ses plus beaux vers, était une déesse, non une mortelle habitant la contrée aride du réel. Donc nous parlons bien d’une transcendance s’originant dans l’empyrée et trouvant une issue dans une contingence, l’œuvre, mais cette dernière porte, entre ses flancs, la marque insigne de cela qui y a été déposé, à savoir un fondement, une signification ultime.

Lisant « Soumission », si je peux me permettre, vous êtes resté à l’extérieur de l’amphore, sur sa face contingente, ignorant la tension qui l’animait de l’intérieur et qui était la recherche fiévreuse, hallucinée, pathologique d’une signification qui la dépassait - la transcendance -, afin que d’un supposé réel (il s’agit bien d’une fiction, n’est-ce pas ? Ce n’est ni un récit, ni une autobiographie, alors laissez donc Houellebecq s’arranger avec son existence qui, du reste, ne le regarde que lui) et focalisez-vous sur ce qu’il y a à apercevoir : la place du religieux et de la transcendance dans la société actuelle, question dont est nécessairement préoccupé l’homme postmoderne après que les valeurs se sont effondrées, ce que Nietzsche a énoncé dans sa thèse du nihilisme : la très significative « mort de Dieu ». En réalité vous avez lu de la littérature à l’aune de ce qu’elle n’est pas, une simple aventure existentielle d’un individu aux prises avec ses propres problèmes. La littérature, comme toute forme d’art ne peut se comprendre qu’à partir de ce qu’elle est : l’essence du langage en quête de ses propres fondements. Or interroger le religieux, cet universel, à partir d’un destin singulier, fût-il simplement fictionnel, c’est faire œuvre de transcendance, c’est porter à l’essentiel ce qui se dilue dans la quotidienneté, la mondanéité qui rend les hommes aveugles, ces derniers se confortant dans cette cécité. De cette manière ils font l’économie d’une insupportable douleur. La vérité est plus lumineuse que mille lampes à arc pour l’énoncer en termes lecléziens.

Ce vase, dont prétendument je ne suis « pas sorti », si je vous ai bien lu, soyez persuadé que, pour votre part, vous n’y êtes nullement entré. Du livre de Houellebecq vous avez fait une lecture périphérique, demeurant en satellite autour de la belle amphore déployée dans cette œuvre, laquelle nous reconduit à notre propre finitude et nous confronte au problème du religieux (mais aussi bien de l’art, de la littérature) par lequel l’homme pourrait retrouver une raison d’espérer et de se projeter dans un avenir qui ne soit une simple fuite en avant, consumériste par exemple. A ne lire que de cette manière exotérique, à demeurer soudé à la lettre du texte, à défaut d’en percevoir les assises véritables et les riches interprétations ésotériques - la véritable compréhension est à ce prix -, on demeure ébloui par l’écume, ne percevant jamais les courants venus des abysses, lesquels possèdent la seule clé herméneutique pertinente. Toute lecture est recherche constante de cette fameuse « chair du milieu » qui est, modestement, ma marque de fabrique - plus de 3000 pages ont été écrites autour de ce sujet -, cette chair somptueuse qui ne se découvre, comme la vérité aléthèiologique des anciens Grecs, qu’à la mesure d’un constant et acharné dévoilement. La bogue de l’oursin, il faut en ressentir la venimeuse piqûre avant d’en découvrir et d’en déguster le merveilleux corail.

Vous me dites « élitiste ». Je ne me livrerai pas ici à ma propre introspection. Oui, la culture est nécessairement « élitiste ». Voyez les musées, les cinémas d’Art et d’Essai, les bibliothèques. Et alors, quand bien même ? Ma vision du monde est volontiers platonicienne. J’ai bien conscience que le platonisme est un paradigme de la connaissance comme un autre. Pourquoi pas ? Je le trouve en tout cas extrêmement éclairant et l’exercice de la dialectique est un merveilleux art de raisonner, mais aussi bien, par simple homonymie de « résonner » avec ce monde plein d’éblouissement si nous savons en soulever un coin du voile, fût-il modeste. La Māyā, ce voile de l’illusion, obère bien trop souvent une juste perception des choses.

Sans doute n’accepterez-vous un conseil que du bout de l’oreille. Cependant je vous le donne comme j’offrirais un précieux viatique à l’inconnu rencontré au coin du chemin afin que, sa lanterne éclairée, il puisse sortir de la caverne et s’émerveiller de la belle lumière partout répandue. Lisez donc « Voyages de l’autre côté » du très génial Le Clézio - sans doute un autre « élitiste » - et devenez, au moins l’espace d’une lecture, cette étonnante Naja Naja, cette belle incarnation du Mythe (le tutoiement de la transcendance y est hautement lisible), cette héroïne faite de vent, de feu et de langage, cette contemporaine Lilith qui peut traverser toutes les parois du monde pour atteindre cet « autre côté » où meurent les contingences, où naissent les rêves infinis qui font les yeux brillants des hommes et des femmes alors que restent à écrire tant d’œuvres essentielles. Mais il y faut l’exigence de l’art. A défaut de ceci ne se laissent percevoir que les coutures et les desquamations qui habitent le revers des gants en agneau glacé. Apprenons à regarder, ne nous contentons pas de voir.

Avec mes remerciements pour cette occasion que vous m’avez donnée de placer au centre du débat ce qui seulement mérite d’y figurer, l’élévation de l’homme en direction de ce qui le constitue, ce langage dont il faut se saisir avec subtilité. « Du-dedans du langage, la littérature » pour citer l’un de mes articles afin que le procès en immodestie que vous instruisez à mon encontre soit mérité. Je mérite bien pire, continuez donc à me lire. Je suis pour l’exercice d’une pensée radicale. La seule à pouvoir regarder la littérature sans concession. Bien à vous. JP Vialard pour ne pas rester anonyme !

PS : « Du-dedans du langage, la littérature ». Afin que cet énoncé ne demeure trop elliptique et crypté, il cherche seulement à faire signe en direction de ceci : c’est du dedans de l’existence que se révèle l’essence. Vous y reconnaîtrez, sans doute, une posture très sartrienne, sinon marxiste. Mais ici, il s’agit de ne pas faire de contresens : du-dedans de l’existence de l’œuvre (non de l’auteur), en direction de l’essence du langage qui nous détermine en propre et recouvre l’ensemble du destin humain.

« Car je ne saurai mieux dire », pour paraphraser un bel écrivain, Romain Gary qui obtint le prix Goncourt pour « Les Racines du ciel », s’il fallait un dernier commentaire pour clore la parenthèse de la transcendance !

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Published by Blanc Seing
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