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21 mars 2015 6 21 /03 /mars /2015 09:12
Longtemps j’ai frappé …

Longtemps j’ai frappé aux portes et la ville était vide.

Il n’y avait pas de rumeur, pas de mouvement, seulement la fuite des trottoirs de ciment et le vent glissant aux angles des murs. C’était si étonnant ce silence qui faisait ses lentes alluvions et me reconduisait à une manière d’immersion. Comme si mon destin avait été celui de demeurer dans l’océan originel et de n’en point sortir. Vagues de calcaire mourant dans le blanc des murs. Et le flux se figeait identiquement à une résine lente.

Longtemps j’ai frappé aux volets et la ville était vide.

J’aurais simplement voulu entendre le bruit d’une conversation, des rires, des éclats de voix, un murmure, le chuintement de cartes glacées, le pétillement d’un feu, un soupir. Ou bien même la chute de larmes, une dispute, des imprécations. Ou bien une berceuse chantée à un enfant, avec une voix voilée pareille à l’écoulement d’une eau dans une gorge étroite. Ou bien le grésillement de l’amour, sa mince stridulation entre les boiseries d’un baldaquin.

Longtemps mes yeux se sont appuyés au clair des fenêtres et la ville était vide.

Ce que j’y attendais, sinon un signal amical, du moins une silhouette se confondant avec la cendre d’une intimité. Juste une apparition derrière un voile de tulle, l’éclair de lèvres rouges, la pulpe nacrée d’une chair, le tourbillon des cheveux dans la lumière déclinant, un geste que le clair-obscur aurait repris dans sa confondante ambiguïté. Mais rien ne se produisait que l’usure de l’heure et l’écroulement des secondes dans l’isthme étroit du sablier.

Longtemps j’ai longé les murs de pierre sombre et la ville était vide.

Des murs si gris qu’ils inclinaient vers quelque fermeture, sinon le pur néant. Je craignais de les voir tout absorber, de phagocyter le blanc - cette virginité, ce silence préalable à toute parole, cette méditation au seuil d’une connaissance -, de le manduquer jusqu’à ne plus laisser qu’une tache mutique sans relief, vide de sens. Penser cela, je le savais, était la prémonition de quelque folie, peut-être la perte immédiate de la raison. Mais que pouvais-je formuler, quel aliment fournir à mon esprit alors que des failles entre les moellons sortaient mille langues plus vives que les flammes de l’enfer ? Que des voix sinistres s’écoulaient jusque dans les grilles des caniveaux, que les mailles d’un langage incompréhensible lançaient leurs lianes autour du rocher de mon corps, granit sur le point de perdre ses grains, un à un, dans le lexique ininterrompu du monde ? Que pouvais-je faire d’autre que de demeurer et de chercher une clé qui me libère de la crypte de ce songe éveillé ?

Longtemps j’ai regardé l’arbre et la ville était vide.

L’arbre minuscule, simple boule à la frontière du jour et de la nuit, du blanc et du noir. L’arbre crépusculaire remis au mystère du temps. Il paraissait tellement inoffensif dans sa vêture pareille à une idée simple, à l’énoncé d’une évidence. De lui, de sa rassurante frondaison, je me suis approché jusqu’à en percevoir la sombre litanie. Ce n’était que grouillement de racines tel un nid de serpents, ce n’était que lutte et enchevêtrement de noirs rhizomes, longue diaspora de radicelles dans la touffeur du sol. L’arbre, j’ai dû l’éviter afin qu’il ne m’entraîne dans sa dérive terrestre. La ruelle, devant moi, montait en pente raide. Dans les muscles de mes mollets je sentais des gangues de plomb faire leurs sourdes reptations, leur métaphysique pesanteur. Je voulais échapper à cette fable grossière, à cette dérisoire et fallacieuse hallucination. Sur les dalles de pierre blanche, j’avançais à la manière des mimes, faisant du sur-place dans un mouvement qui n’en était pas un, seulement un genre de parodie. Je n’avançais pas. Les murs défilaient vers l’arrière, les trottoirs coulaient vers l’aval du temps. Des volets battaient dans l’air pris de furie. Des portes s’ouvraient et se fermaient avec des claquements secs. Des bruits de mâchoires, des heurts ossuaires, des étirements ligamentaires. Une pluie de squelettes a dévalé la pente du jour. C’était si étonnant de voir toute cette pâleur phosphorescente, cette netteté des os usés à blanc, cette délicate marche saccadée pareille à un carnaval dépouillé de ses couleurs. Là, dans cette gigue minimaliste que n’entravait nulle chair, que ne troublait aucun fleuve de sang, que n’animait ni passion ni ressentiment, je sentais, soudain, comme une vérité en train de tresser ses vrilles, les lancer à l’assaut des hommes et des femmes qui parcouraient les allées du monde avec la cécité dans les yeux, la surdité dans leurs pavillons hébétés, la paralysie au sein de leurs membres hémiplégiques.

Oui, j’avais rejoint le monde des morts, oui, je me dépouillais petit à petit de mes oripeaux. Petit à petit j’abandonnais les généreux prédicats de l’existence. Mon sang, j’en faisais le don à qui voulait à la simple condition qu’il en fît une ambroisie, un vin généreux chauffant l’esprit à blanc. Ma peau, je la destinais à devenir une simple outre destinée à recevoir les meutes serrées du langage, les beautés de l’art, l’amplitude du poème. Ma chair je la donnais afin que s’y impriment les stigmates de la joie, qu’y naisse le sens étoilé, la pure contemplation des choses. Mon esprit, mon âme, je les dispersais aux quatre vents chargés de la sublime connaissance. N’étant plus qu’architecture d’os, empilement de tarses et d’humérus, j’étais si proche d’une vérité qu’il y avait, tout au bout de mon absence au monde, une manière de mince boule incandescente. Le secret était là, je le savais, dans la lumière même, dans le subtil rayonnement, dans le recueil des phosphènes. Ce qui demeurait de moi : un simple feu-follet à l’horizon de l’être. Il n’y avait plus rien à chercher. Ceci s’appelait : LIBERTE.

Longtemps j’ai frappé aux portes et la ville était vide.

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Published by Blanc Seing - dans NEO-FANTASTIQUE
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