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13 mars 2015 5 13 /03 /mars /2015 17:18
La littérature : lieu de l’œuvre.

Marcel Proust en 1900.

Source : Wikipédia.

Préambule de l’article :

Ici, je souhaiterais m’inscrire en faux contre tout argument de lecture d’une œuvre selon son auteur plutôt que selon ce qu’elle est, l’œuvre elle-même en son unicité. Enonçant ceci je m’inscris, tout comme Proust dans son « Contre Sainte-Beuve », dans une vision centrée sur l’ego de l’écrivain lui ayant donné forme. Il s’agit toujours d’une esthétique singulière, intimiste, inscrite au seuil du moi profond de son créateur sans que son comportement social puisse, en quelque manière, être pris en compte comme mesure de ce qui y est exprimé. « La Recherche » est l’œuvre de l’individu Proust, lequel fait venir le monde dans sa chambre et l’organise à sa manière, qui lui est personnelle, donc non reproductible. Nul autre que Proust ne pouvait donner lieu et temps à ces pages célèbres. La « Petite Madeleine » est comme la concrétion même du Jeune Marcel qui la retrouvera bien des années plus tard et lui donnera existence après qu’un long métabolisme en aura décidé la résurgence.

Cet avertissement est à l’intention des lecteurs qui voudront bien se pencher sur la nature de la théorie littéraire. Une profonde divergence de vues m’opposant personnellement aux critiques du Site Exigence-Littérature, à propos du Livre de Michel Houellebecq, « Soumission », il était nécessaire que certaines idées concernant la création littéraire soient énoncées. A la suite du 3° article publié sur ce Site, je vous propose de prendre connaissance du point de vue de Penvins, ensuite de celui que je lui oppose afin d’instaurer un dialogue constructif au-delà de bien naturelles divergences.

L’article de Penvins :

« Voilà, tout est dans le titre, bien sûr : le héros de Houellebecq se soumet. Conformément à son habitude Michel Houellebecq présente un anti-héros qui pourrait évidemment être la figure du mal, manière à lui de dénoncer l'attitude de ses contemporains prêts eux aussi à se soumettre. Houellebecq ferait ainsi le portrait d'une France aveuglée (inconsciente du danger islamiste) qui telle celle de 1930 reste persuadée qu'Hiltler « [finira] par revenir à la raison »1.La comparaison est sous la plume du héros-narrateur ! L'auteur se cache derrière son héros et par cette position maintient de bout en bout l'ambiguïté, il peut toujours dire François, c'est mon personnage, ce qu'il énonce c'est lui qui l'énonce. A défaut d'être complexe, le « pitch » est plutôt simple, en 2022 la France élit un président musulman modéré. Ce roman joue sur un fantasme largement partagé par son lectorat que l'auteur actualise comme pour mieux s'en défendre. Ce faisant il s'en prend aux universitaires (tiens pourquoi, donc !) Les études universitaires dans le domaine des lettres ne conduisent comme on ne le sait à peu près à rien, sinon pour les étudiants les plus doués à une carrière d'enseignement universitaire dans le domaine des lettres - on a en somme la situation plutôt cocasse d'un système n'ayant d'autre objectif que sa propre reproduction [...]2. Conclusion les universitaires seraient prêts à se soumettre à ce qu'ils n'ont pas vu venir ! On peut légitimement se demander pourquoi les enseignants sont ainsi la cible explicite de celui qui ne parvient pas à être reconnu par eux !

Ce anti-héros fascine Houellebecq, il est à la fois celui à qui il aimerait tant ressembler et celui qu'il faut à tout prix ridiculiser !

Pourtant, la pire soumission n'est pas là, car si pour se faire entendre un écrivain doit nécessairement en passer par les lois du marché, liberté lui est donnée de combattre, non lâchement en se soumettant à la langue commune qui véhicule nécessairement les idées communes, mais courageusement avec sa propre langue, celle qui va à contre-courant, qui dit, non la soumission de l'homme, mais sa révolte et invite à le suivre. Parce que la véritable soumission de Houellebecq est là, non seulement sa langue n'invente rien, elle se contente de mettre en scène avec brio le fantasme le plus commun, mais l'auteur n'hésite jamais à soutenir son récit au moyen des ficelles les plus grosses de l'érotisme le plus élémentaire. La fellation est devenue après la peur de l'islam, le fantasme le plus éculé de ce début de vingt-et-unième siècle.

Il faut bien entendu lire ce roman par-delà les attrape bobos qui le composent, écouter ce que l'auteur dit de lui-même. Il nous enjoint même de le faire : un auteur c'est avant tout un être humain présent dans ses livres, qu'il écrive très bien ou très mal en définitive importe peu3 (tient donc quel aveu !) : Curieuse définition de la littérature tout à fait à rebours de ce que la critique de ces dernières décennies tente de mettre en avant. Ici l'auteur dit au fond, ce que j'écris et la manière dont j'écris, laissez tomber, ce qui compte c'est qu'à travers mes romans, vous entriez en contact avec moi. Si le lecteur ne comprend pas, au moins Houellebecq aura été clair, la fiction islamophile qu'il nous sert, ce n'est pas le vrai sujet du roman !

Le vrai sujet encore une fois est dans le titre, dans cette découverte que [...] le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue4. Cette soumission c'est bien sûr un abandon de tout libre arbitre, une régression totale qui place le héros à l'intérieur de la grandeur de l'ordre cosmique5 en situation non seulement de n'avoir plus rien à décider, mais également de garnir sa couche de plusieurs femmes sans même avoir besoin de les choisir et encore moins de les séduire. Ainsi trouve-t-il par cette conversion à l'islam la fin du danger de vivre. De la même façon que sur le plan économique avec le programme de Ben Abbes, on assiste au retour de l'entreprise familiale : La forme normale de l'économie y était l'entreprise familiale 6, ce que recherche François, c'est avant tout ce cocon qui protège l'enfant-roi et lui donne tout l'amour auquel il aspire. La conversion au fond que ce soit celle de Huysmans ou celle de François, c'est toujours cela, la certitude absolue d'appartenir à une grande famille qui quoi qu'il arrive vous aime.

A travers cette fable, ce que Michel Houellebecq donne à voir, lui qui se moque de l'aveuglement des intellectuels, mais n'oublie pas de rappeler que l'auteur c'est avant tout un être humain présent dans ses livres, c'est la tentation qui nous guette et le guette lui aussi bien sûr, sinon pourquoi en faire un tel sujet de préoccupation, d'abdiquer notre liberté au profit du confort sexuel et intellectuel de ceux qui ont accepté une fois pour toutes l'ordre du monde. Bien évidemment n'a peur que celui qui se sent fasciné par ses fantasmes. En ce sens le héros de Soumission doit sans doute beaucoup à son créateur et l'ironie agit-elle comme un processus de défense

Michel Houellebecq encore une fois aura fait un succès de libraire, il n'aura pour cela lésiné sur aucun moyen, ni sur une campagne médiatique savamment orchestrée, ni sur un sujet de roman provocateur, mais fantasmé par une large partie de son lectorat, ni même sur la tentation de se faire passer pour un brillant spécialiste universitaire de Huysmans, fût-il un anti-héros. Mais l'écrivain aime tant endosser la figure du lâche, cette fois aussi il parvient à créer un personnage parfaitement odieux qui se laisse entraîner sans résistance vers la si confortable servitude. »

1 p 56

2 p 17

3 p 13

4 p 260

5 p 298

6 p 202

Mon commentaire :

Bien entendu, mon long commentaire ne vous étonnera pas. A l’évidence votre critique ne pouvait demeurer sans réponse.

Je vous cite : « L'auteur se cache derrière son héros et par cette position maintient de bout en bout l'ambiguïté, il peut toujours dire François, c'est mon personnage, ce qu'il énonce c'est lui qui l'énonce. »

« L'auteur se cache derrière son héros » : mais quelle est donc cette subite intuition qui vous permet de lire dans l’esprit ou bien l’âme d’un autre ? Houellebecq vous aurait-il fait des confidences à ce sujet ? Etonnante hypothèse aussi épidermique que proximale qui prend une fiction pour une réalité. Il y a de quoi s’inquiéter sur l’objectivité avec laquelle vous entreprenez une critique pleine de présupposés qui, à l’évidence, ne sont que des pétitions de principe personnelles.

Le rôle de la critique, si elle n’est pas d’encenser un auteur, ne saurait avoir pour mission essentielle de l’accabler de tous les maux. « La figure du mal » dont vous parlez laisse assez habilement supposer qu’elle est celle de l’auteur. Mais voilà un manichéisme facile qui place les bons d’un côté, les mauvais de l’autre. Comment se faire le procureur d’un individu alors même que celui-ci n’apparaît pas dans l’œuvre en question ? Si la personne sociale de Houellebecq est, en quelque manière, hors la loi, c’est au pouvoir judiciaire d’en décider ou bien à l’Histoire de lui demander de rendre des comptes.

Confondre fiction et réalité manque pour le moins du plus élémentaire discernement : qui donc vous assure que l’écrivain Houellebecq (qui, soi dit en pensant, a obtenu le Prix Goncourt) adhère aux propos de son héros ? Vous avez une fâcheuse tendance à prendre la pipe de Magritte pour ce qu’elle n’est pas, à savoir une bouffarde en bruyère et écume de mer.

« Ceci n’est pas une pipe » qu’en la matière nous pourrions traduire par « François n’est pas Houellebecq ».

Vous semblez attacher une importance toute particulière à la vie de l’écrivain, à son influence dans l’œuvre, comme si cette dernière, l’œuvre, était un simple facsimilé de ses faits et gestes. Enonçant ceci vous commettez l’erreur de Sainte-Beuve qui pensait pouvoir expliquer l’œuvre en sondant la vie de son créateur. Mais ceci est une position si erronée que cet éminent critique avait tenu pour négligeables aussi bien Nerval que Baudelaire et que son appréciation concernant Stendhal se résumait à cette assertion hautement risible :

« Je viens de relire, ou d’essayer, les romans de Stendhal ; ils sont franchement détestables. »

Avec Balzac, l’erreur était la même qui plaçait Sainte-Beuve en dehors de l’œuvre, la jugeant à l’aune de ce qu’elle n’était pas :

« [avec] Balzac, [il] fait comme toujours. Au lieu de parler de la femme de trente ans de Balzac, il parle de la femme de trente ans en dehors de Balzac. » (Contre Sainte-Beuve, p 219) -

Et Proust d’ajouter à l’appui de son argumentation :

« [la méthode de Sainte-Beuve] méconnait ce qu’une fréquentation un peu profonde avec nous-mêmes nous apprend : qu’un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestions dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices ». (Contre Sainte-Beuve, p 127).

L’auteur de « La Recherche », véritable initiateur du roman moderne, souhaitait une critique formaliste, appuyée sur un style, centrée sur son objet, à savoir l’œuvre à soumettre au lecteur sans qu’intervienne jamais quelque élément extérieur, fût-il lié de près aux us et coutumes de son auteur :

« L'homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n'est pas la même personne »

« On doit admettre que même si Sainte-Beuve parvenait réellement à fixer par écrit la personnalité d’un auteur, il ne s’agirait pas de la biographie de la vie intime de l’écrivain, mais de sa vie sociale. En effet, les seules informations qu’on puisse recueillir sur un homme sont des faits mondains, car il est impossible, en tant qu’ego, de se mettre à la place d’un autre, de lire ses pensées, de deviner ses désirs les plus secrets, de revivre son passé comme lui seul peut le faire. (…). En fait, rien ne sert de faire le portrait d’un auteur pour comprendre son œuvre, car l’homme qu’il présente au reste du monde, son moi social, n’est pas le même qui crée l’œuvre d’art, son moi profond. Ici se pose la question qui guide toute l’esthétique proustienne, à savoir : quelle est la relation entre la réalité et l’artiste, entre l’artiste et son œuvre d’art ? »

(Source : « Le contre Sainte-Beuve de Marcel Proust : entre réflexion et création » - Emilie Turmel - Le crachoir de Flaubert.)

Et quand bien même vous vous référeriez à la biographie de l’auteur, il s’agit de demeurer dans les règles de la bienséance. Quand, à propos de ce même livre et de son auteur, Alice Granger, sur votre même Site, se permet des appréciations aussi « approximatives » que celles du genre (je la cite) :

« Houellebecq est sans doute un écrivain qui sait avec un grand talent faire avec sa névrose, et il est aussi très bon pour trouver le truc provocateur qui va assurer le fond de commerce ! N’empêche que, comme un simple être humain, comme il apparaît dans son œuvre, ce n’est pas un joyeux, il a quelque chose de misérable. »

« La fiction, la littérature, et sa notoriété lui ouvrent l’espace où ses fantaisies peuvent se déployer de manière littéraire, mais l’être humain que l’on sent effectivement si bien dans cette œuvre reste un homme dans une misère sexuelle infinie ! »

eh bien on est plus proche, ici, de ce que je qualifierai de « littérature au faciès », ce qui ne saurait se justifier entre personnes souhaitant s’exprimer au sujet de l’art et de ceux qui lui donnent vie. En tout cas ce n’est pas ma conception des « arguments » dignes de figurer dans un Site consacré à la littérature « exigeante » qui plus est.

Et puisque je parle de votre collaboratrice, je me permets de citer une confusion regrettable qu’elle a faite entre la métaphore de l’amphore en tant que lieu dans lequel la muse dépose l’inspiration destinée au poète et le « réceptacle » maternel comme lieu premier d’existence avant que la naissance n’ait lieu. Il est vrai que dans nombre de mes écrits le thème récurrent de ce que je nomme la « conque amniotique » (et non « l’amphore ») est présent. Mais l’essence de ces deux lieux symboliques est trop éloignée pour être confondue, à moins de jouer sur des registres fort éloignés et nullement miscibles par nature. Tout ceci amalgamé à une vision toute particulière des usages islamiques au regard des femmes. Mais cela ne mérite guère de développement plus avant !)

Tout artiste, par destination, est nécessairement subversif, ce que Houellebecq a très bien compris. Vous êtes tombés, vous et Madame Granger, dans ce piège avec une belle naïveté. Cette dernière pût-elle vous exonérer de bien pires déconvenues. La littérature contemporaine est décomplexée au cas où vous ne l’auriez pas aperçu. Quant aux lecteurs de Monsieur Houellebecq que vous semblez assimiler avec quelque dédain à des « bobos » décadents englués dans de bien sinistres fantasmes, sachez qu’un tel jugement n’est pas digne de figurer dans les colonnes d’un Site qui se doit de respecter tous ses lecteurs, y compris ceux dont les opinions ne convergent pas avec vos propres idées. Cette même réflexion s’appliquant aux critiques dont les supports théoriques sont différents.

Avec le salut de l’amitié comme disait le Philosophe pour refermer cette longue parenthèse houellebecquienne. J’espère que vous aurez l’élégance de publier mon commentaire dans son intégralité. Ainsi seulement certaines choses deviendront-elles visibles.

Littérairement vôtre. JP Vialard.

PS : Je me permets de me référer aux points de vue très éclairants d’autres critiques :

Nathalie Crom - Télérama. Participe à France-Culture et France-Inter.

« C’est alors que, insensiblement, le roman glisse vers son dessein profond : s’interroger sur la place du sentiment religieux dans la modernité occidentale, sur le nihilisme et la mort de Dieu, et énoncer à travers l’itinéraire spirituel du narrateur, la possibilité d’une rupture collective et historique majeure. »

Emmanuel Carrère - Le Monde des livres.

« Ce renversement radical des perspectives, c’est ce qu’en termes religieux on appelle une conversion, et en termes historiques un changement de paradigme. C’est de cela que parle Houellebecq, il ne parle jamais d’autre chose (…) comme s’il avait accès aux livres du futur -, et c’est pour ça que nous le lisons tous, médusés. »

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Published by Blanc Seing - dans LITTERATURE
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