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24 avril 2016 7 24 /04 /avril /2016 08:38
Le baobab contrarié.

Œuvre : Sandrine Blaisot.

Fahasambarana, qui voulait dire « bonheur », tel était le nom de ce jeune garçon de dix ans au visage rond comme une boule de glaise, aux cheveux d’étoupe, au nez légèrement épaté. Sa couleur était celle du pays qui l’avait vu naître, Madagascar, mélange d’ocre, de terre de sienne avec l’aplat des joues plus clair, couvert de lumière. Autour du cou il arborait un jonc de cuir noir. Il était vêtu d’un lamba mauve qu’il portait en pagne avec un pan retombant sur son épaule droite. Tous les jours que la nature faisait le voyait parcourir les sentiers de latérite rouge, les chemins de terre qui couraient sur les hauts plateaux parmi les herbes, près des montagnes aux ondulations violettes alors que le ciel roulait ses lourds nuages couleur de cendre. Fahasambarana était un enfant gai qui ne se s’éloignait jamais d’un léger sourire, lequel découvrait la barrière d’émail de ses dents, pure blancheur dans ce paysage accueillant qu’était sa physionomie.

Bien qu’il ne fût point sauvage, le jeune enfant ne fréquentait guère ses congénères aux jeux bruyants, leur préférant de longues errances sur les plaines où soufflait le vent. Parfois, au hasard de ses pérégrinations, il cueillait un bois usé, le couvercle d’une boîte de conserve, un vieux casier de planches, quelques crins de nylon et en faisait un instrument dont il jouait, s’asseyant sur un rocher, face à l’immensité de l’espace. Une petite musique aigrelette sortait de l’instrument improvisé, pareille au cri du criquet déchirant la toile du ciel. Alors il rêvait longuement, se laissant porter par les trilles qui sortaient de ses doigts comme des milliers d’insectes à la carapace chantante. Ce qu’il aimait aussi, c’était collectionner les pierres, celles, volcaniques, gonflées de bulles ; les noires comme de l’obsidienne ; les rouges pareilles à la crête du coq ; les mauves qui ressemblaient à sa peau lorsque l’aube l’éclairait, et parfois, quand la chance lui souriait, il mettait la main sur un galet de labradorite bleu, veiné, aux reflets brillants. Fahasambarana ne se lassait jamais de regarder ses cailloux, les portant au devant de ses yeux comme d’inestimables présents. Ses trésors, il les plongeait dans l’ombre d’un petit sac de toile qu’il portait accroché à son épaule libre, sa main gauche serrant, le plus souvent, le manche d’une mince lance dont son aïeul lui avait fait le don. La pointe de flèche, plus qu’une arme, était un symbole d’appartenance à une tradition, à un sol, une manière d’affirmer les vertus de son clan. Jamais il n’en faisait usage pour attaquer ou bien se défendre et prenait appui dessus comme il l’aurait fait d’un simple bâton.

Les animaux, aussi, il les aimait. Les chiens errants au dos fuyant, à la queue basse, les chats faméliques qui ondulaient dans les villages, entre les baraques de tôle. Les oiseaux, surtout les corbeaux et leurs cris dans l’air pareil à la lame d’un couteau. Mais ce que préférait Fahasambarana, c’était l’animal fétiche du lieu, le sublime caméléon à la robe vert émeraude, avec ses ocelles jaunes, sa queue en spirale, sa tête triangulaire dans laquelle bougeaient les yeux immensément mobiles, les pattes comme de gros gants pourvus de griffes, la marche hésitante, un pas en avant, une pause, un pas en arrière, puis à nouveau une mince progression, langue soudain projetée pour saisir un insecte. Il avait apprivoisé un caméléon, autrefois, il en avait joué, l’emportait partout avec lui, jusqu’au jour où il avait disparu dans les hautes herbes pour ne plus revenir. Fahasambarana passait ainsi de longues heures à l’extérieur de la cabane familiale, libre de ses mouvements, s’essayant à capturer, ici, un scarabée-girafe à l’échine rouge ; ici encore une grenouille verte tachetée d’argent ; là un gecko à l’allure de feuille. On l’aura compris, ce jeune Malgache était doté d’un tempérament passionné qui l’amenait à s’intéresser à peu près à tout, à condition que ce tout coïncidât avec ses affinités. Or celles-ci étaient plurielles et orientées vers la vie sauvage, ce que la nature de Madagascar lui offrait avec une infinie prodigalité.

Passionné par inclination, il pensait que la couleur de la passion était le rouge ; sa manifestation la lumière - il aimait la longue zébrure de l’éclair dans le ciel d’orage -, son bruit la foudre ; son dessin l’arbre qui faisait la jonction entre la terre et le ciel, deux éléments qu’il aimait entre tous. Il avait une sorte de fascination pour les grands baobabs, pour leurs énormes fûts orange dressés dans le bleu de l’éther et leur chevelure étique dispersée aux quatre vents. Il en connaissait la légende, le Dieu vengeur qui, voulant protéger sa création de l’orgueil, l’avait planté à l’envers afin que seules les racines soient visibles, autrement dit le versant de l’humilité. Près de son village était une clairière entourée d’une maigre végétation, arbustes ras, épineux rabougris, quelques rochers sur le sol à la couleur de feu.

Le baobab contrarié.

Au centre de cette désolation, un arbre étrange ou, plutôt, un enchevêtrement inextricable de ramures complexes, lesquelles se laissaient difficilement déchiffrer. On ne savait guère s’il s’agissait d’un végétal contrarié par le vent, d’un étonnant hasard de la croissance comme chez le torturé bonsaï ou bien d’un inexplicable phénomène de la nature. A seulement le contempler, sans bouger, assis sur une éminence d’argile, Fahasambarana méditait longuement, tentant de trouver, à cette manière de prodige, toutes sortes de justifications. Tantôt il pensait que l’arbre avait été tressé par un dieu-enfant souhaitant imprimer dans la matière vivante de l’arbre son éternelle empreinte. Tantôt il y voyait une simple excroissance du sol voulant imposer sa volonté à l’espace. Tantôt la marque d’un géant facétieux qui aurait voulu tresser quelque rameau afin de se désennuyer du temps. Et puis, le plus souvent, il se persuadait qu’il s’agissait d’un baobab fortement contrarié par la réprimande divine, baobab dont la colère l’avait tout simplement conduit à cette croissance désordonnée faite de nœuds et de bifurcations, d’aiguillages et de voies partant dans toutes les directions imaginables. Souvent, portant sa main devant son œil droit ou bien gauche, tirant parti des déformations d’une vision monoculaire sans relief, il fantasmait longuement sur les images qui frappaient sa rétine. Successivement, il voyait un genre de monstre sylvestre au caractère redoutable, aux yeux de jais dissimulés dans la conque des bras, au corps convulsif et tubéreux, aux membres si compliqués qu’ils paraissaient pris de folie, on aurait même cru aux prises de plusieurs individus se livrant une lutte terrible. Ou bien c’était un combat de lourds palétuviers dans l’ombre dense des mangroves. Ou encore un enroulement d’anacondas pendant la période de l’accouplement. Et il n’était pas rare que ces fantasmagories prissent la vêture du rêve, les meilleurs jours ; les oripeaux du cauchemar les nuits cernées de chaleur et parcourues du vent des orages.

Ces nuits-là, dans la baraque de planches, l’air tissait ses nappes denses au milieu des corps cherchant un peu de repos. Les moustiques vrombissaient. De rapides geckos glissaient le long des poutres du toit. Au travers des fentes de la tôle, Fahasambarana suivait le clignotement de la lune dans les trouées des nuages, le pépiement des étoiles, tout là-haut, si loin, et les éclairs, parfois, lançaient leurs étranges lueurs. L’intérieur était alors habité d’ombres mouvantes, de rapides ocelles qui ressemblaient aux glissements des caméléons sur les branches couleur de terre. Tout contre l’abri de planches un vieil arbre au tronc usé, aux rameaux disposés en faisceaux faisait son chant de râpe, sa cantilène de suie. Alors, un instant réveillé, Fahasambarana s’enroulait dans son linge blanc, tassait son corps menu sur la natte de feuilles et confiait son sommeil aux arbres du monde, quels qu’ils fussent. Peut-être étaient-ce les arbres qui étaient pris de passion que les hommes seulement regardaient, que le jeune enfant logeait au creux de son imaginaire comme le bien le plus précieux qui fût. Peut-être !

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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