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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 08:03
L’Amour n’existe pas.

Œuvre : Eric Migom.

Les peaux.

Nous regardons ce couple enlacé, dans la position de l’amour, et, d’emblée, nous sommes ailleurs que dans le présent concret avec ses habituelles coordonnées existentielles. Nous sommes exilés. Et d’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement, puisque confrontés à un abîme, au néant, à l’irreprésentable ? Comment faire face - réaliser notre épiphanie humaine, s’entend -, et demeurer sur le bord du vertige sans risque de s’y engloutir et de n’en jamais revenir ? Car il y a danger à voir et à persister dans la confrontation. Il y a, tout simplement danger de brûlure, puis de disparition. Alors s’offrent à nous quantité d’esquives salvatrices. En premier lieu, le refuge dans les arcanes d’une morale judéo-chrétienne postulant la culpabilité et l’interdiction quant à l’accès aux choses de l’amour dès qu’elles deviennent immanentes, tombées dans le siècle. Car il y a toujours du peccamineux qui rôde dès que s’éveille la chair et la braise qui l’anime sous les espèces de la volupté. Mais serait-on davantage avancés si, d’aventure, nous nous inscrivions dans l’espace d’une libre-pensée s’affranchissant de ces codes moraux ? Professerions-nous une allégeance à la gaudriole rabelaisienne, une adhésion sans faille à l’ouverture libertaire, serions-nous quittes pour autant, abandonnerions-nous les chaînes et les rets imposés par des siècles de civilisation, d’empreintes culturelles ? Autre parade, feindre l’indifférence et se draper dans un orgueil qui transcenderait les aventures de la passion. Combien ici, on le sent, l’on s’absenterait de cette nature profonde qui, à bas bruit, anime de ses flux et reflux la cadence de notre propre sensualité. Tous, toutes, autant que nous sommes, apparaissons comme des calices n’attendant que d’être butinés afin que, pollinisés, nous puissions nous ouvrir à la subtile efflorescence de la vie. Certaines urgences, on ne peut les éviter ; certaines inclinations on ne peut les renier qu’à la condition de sortir de son essence et de se comporter comme un étranger sur son propre sol.

Alors, ne s’offre plus à nous qu’une seule alternative : celle de détourner le regard et de s’en remettre à la première occupation venue qui canalisera notre naturelle énergie dans une autre direction que la sexuelle puisque, en réalité, ce n’est pas de nous dont il s’agit, simplement d’une image, certes avec de nombreuses résonances et échos, mais d’une image avec sa charge de fantaisie, d’imaginaire, d’émotion. Et peut-être plus que cela, la métaphore d’un événement fondateur, d’une puissance originelle qui nous traverse de fond en comble depuis la nuit des temps. Car surgira bientôt, à la manière d’une épine traversant la conscience, l’espace clos et infiniment intrigant de la « scène primitive », celle par laquelle nous sommes au monde en attendant de nous en absenter. Si la « petite mort » est en présence, à l’évidence, dans le coït parental, elle n’en dissimule pas moins, dans les plis de sa puissance, la « grande mort », la définitive, celle qui clôt notre présence au monde, dernière biffure, dernière parole avant l’éternel silence. Scène primitive : le règne de la violence pure est installé dans ce qui, pour l’enfant, est viol de la mère et, dans une certaine mesure, disparition du père. Confluence des archétypes : celui de la puissance phallique paternelle - ce pieu solaire - ; celui de l’énergie vulvaire maternelle - songeons au mythe archaïque du vagin denté dans des civilisations primitives -, dans laquelle tout s’abîme avant que de renaître.

Originairement, et avant toute rationalisation, l’acte sexuel s’érige donc comme une manducation réciproque des amants, comme si, de cette action de phagocyter, identiquement au Phénix, quelque chose pouvait apparaître à l’aune d’une disparition. Alors, ayant éclairé les fondements qui traversent de telles images, nous sommes en mesure de comprendre combien l’exposition au plein jour de cela qui ne peut vivre que de dissimulation, devient très vite insoutenable. Nous sommes tentés en même temps que nous nous résolvons à nous absenter de ce qui nous fait face, cela qui, en définitive, nous origine et nous porte au-delà de nous-mêmes dans cet événement hors du commun qui se nomme « exister ». Le rôle de l’artiste, expert en subversion - l’art transgresse toujours ce qu’il représente - est de nous conduire aux limites du réel afin de faire apparaître dans le visible ce qui, d’ordinaire s’en absente, à savoir l’invisible qui se dessine en arrière de nos fronts soucieux et a pour noms : Amour, Beauté, Absolu. Tout ceci avec des Majuscules, ce qui, du reste, éclairera le titre de cet article. « L’Amour n’existe pas », veut simplement dire que, jamais nous ne pouvons nous en saisir comme nous le ferions d’un absolu, seulement quelques nervures existentielles, seulement quelques oboles fondant dans la résille étonnée de nos doigts. Toujours un sentiment de dépossession, toujours la marque d’une perte. « Post coitum omne animal tristis est ». Si la jouissance était le miroir de l’absolu, la tristesse en est le terrible envers, la faille par laquelle nous nous précipitons dans la bonde de notre finitude. Aucun garde-fou, fût-ce celui de l’amour, ne préserve de cette aporie. Constamment ballottés entre l’Amour-majuscule de l’Absolu et l’amour minuscule de l’existence, nous flottons infiniment dans les vêtures ontologiques toujours trop grandes pour nous : jamais on ne parvient à emplir l’amphore de la plénitude. Ses flancs sont une perpétuelle démesure. Ce sentiment de constante dépossession, de perte à jamais, de fuite irrémédiable est rendu à merveille par Marguerite Duras - cette subtile et grande amoureuse -, dans « Les petits chevaux de Tarquinia » :

« Il n’y a pas de vacances (entendons : « de remède » ou bien de « vacance ») -, à l’amour, dit-il, ça n’existe pas. L’amour il faut le vivre complètement avec son ennui et tout, il n’y a pas de vacances possibles à ça ».

A partir d’ici, il faut avancer une brève thèse quant aux différentes qualités du regard qui est porté sur l’amour en général et en dissocier l’essence et l’existence. Si, tous, toutes, nous rêvons, parfois en termes non voilés, à cet Amour d’exception qui nous transcenderait, en même temps qu’il transcenderait l’autre, portant les amants que nous sommes dans une même fusion, sur les rives du sublime, il nous faut bien nous accorder à reconnaître les trajets contingents et les chausse-trappes qui ne manquant jamais de ramener la passion sur les berges d’une exacte raison. L’amant, l’amante, dans leur corps à corps, leur peau à peau, leur chair à chair, s’exonèrent tellement du réel que leurs pupilles affectées de mydriase - cette immense dilatation de la vision -, ne perçoivent plus les berges herbeuses, les lianes, les végétaux qui en compliquent le cours, mais seulement le somptueux fleuve durassien - il y a toujours un fleuve chez Duras -, avec ses reflets et ses fascinations « ce fleuve était incontestablement admirable. La réverbération de la mer l’éclairait tout entier, jusqu’à ses premiers tournants, au loin, et il brillait comme un orient sauvage ». Mais le problème de tout fleuve, s’il est un orient, c’est, dans le même empan de son parcours vers l’estuaire, de dissimuler cette sauvagerie qui, d’une certaine manière, le configure tel qu’il était à l’origine, si près de la source, avec ses bondissements indomptés. Alors la brillance disparaît, alors les feux baissent, amenant le regard à de bien plus modestes considérations, cette myose pupillaire qui ne laisse plus passer qu’un étrécissement du jour, comme pour dire la perte et l’impossible résurgence. De L’Amour à l’amour, il y a toujours ce renoncement à être qui s’impose à nous, à notre insu, fussions-nous attentifs à en conserver l’éclat originel, celui du moins dont nous le revêtons comme s’il était le bien le plus rare, et sans doute l’est-il !

Et, maintenant, nous ne pouvons faire l’économie d’envisager cette figure de l’Amour-amour sous les auspices de l’art et de quelques déclinaisons célèbres, à commencer par la mise en scène de Jeff Koons portant en gloire la Cicciolina, dans un acte subversif autant photographique que social et politique. Ces icônes d’une « irrecevable beauté » sont alors nommées par l’artiste « Made in Heaven » (« fait au paradis »), comme pour dire la mesure de l’absolu qui semble s’y inscrire.

L’Amour n’existe pas.

Source : Kunstkritikk.

Avec Jeff Koons et son « Made in Heaven », il semblerait que l’on soit allé à l’extrême pointe de ce que l’art est capable d’oser afin de nous exonérer de l’espace-temps pour nous conduire en un site où, jamais, nous ne sommes allés. Comme si le fantasme - par nature non symbolisable, il est pure évanescence -, pouvait prendre corps et chair, se fondant à même le subjectile, en même temps qu’il déborde l’entièreté de notre conscience.

L’Amour n’existe pas.

L’Origine du monde.

Gustave Courbet.

Et pourtant, en 1866, Gustave Courbet peignait déjà « l’impensable » avec sa célèbre « Origine du monde » dont Jacques Lacan, ce sondeur de l’inconscient, fut un instant l’heureux possesseur. Ici l’anatomie est livrée dans sa plus grande nudité, on pourrait parcourir la peau nacrée du bout de ses doigts désirants, on pourrait humer l’odeur capricieuse et secrète du sexe, perdre son visage dans la douce forêt pluviale disposée à l’accueil de cela qui va clore l’insoutenable dialectique du plein et du vide. Car la dénudée est entièrement offerte, dans l’attente d’être comblée, de recevoir de l’amant ce qui lui manque pour parvenir à l’entièreté de son être. Jamais l’être n’est recevable dans cette tension du désir qui le soustrait à son propre accomplissement. Souvent l’on a parlé du manque et du désir, en termes abstraits, en concepts sophistiqués, en postures intellectuelles. Mais il n’y a qu’à regarder - c'est-à-dire interroger jusqu’à la mydriase l’œuvre de Courbet - pour, à son tour, vivre l’insoutenable, à savoir cette partie de soi orpheline de l’autre, celui, celle qui, par sa présence amoureuse comble la faille laissée vacante, béante par la décision de notre naissance. Décision qui, bien évidemment, ne nous appartient pas et nous dépose conséquemment, sur la rive abrupte de l’incomplétude. Nés, nées, nous sommes en attente de cet événement de l’amour seul à même de recréer l’envoûtante dyade primitive dont nous fîmes l’expérience semi-consciente au sein même de la grotte amniotique et dont, toujours, à notre corps défendant, nous sommes les irréfragables porteurs. C’est inscrit en nous comme le tilak fait briller sa braise rouge sur le front de l’Indienne. Cela brûle de l’intérieur, cela fore en nous, de profonds sillons qui vont jusqu’au vertige d’exister. Être désemparé, c’est cela, être séparé et n’avoir plus de fanal auquel attacher son regard de naufragé. Vivre et ne pas aller au-delà, c’est cela, être pur phénomène biologique à défaut d’exister, avoir une âme et s’y attacher comme la barque à son môle de pierre.

Tous les errants sur terre l’ont connu ce désarroi de la perte de l’autre, sinon de l’impossible rencontre, de l’attente vaine, celle qui, dans le pli de la nuit, pousse son hurlement de chacal. La solitude est si terrible lorsque l’écho de soi n’est plus possible, qu’aucun miroir d’altérité ne nous renvoie plus notre image de Narcisse penché au-dessus de l’onde maléfique. De là naît le fantasme, cette manière de canard boiteux qui se gave d’images inconsistantes et fuyantes comme le songe. Il ne reste jamais, entre les doigts, qu’un peu de brume, les contours d’une perte et l’immense plateau du monde sur lequel souffle un vent acide. Alors, comment s’étonner du souhait très ancien, contemporain de l’Antiquité, d’accéder, symboliquement au moins, à l’état d’androgyne, cet être hybride qui recherche, à tout prix, l’unité originelle. Selon le mythe, au commencement, les êtres étaient doubles, femelle/mâle, mais les humains ayant provoqué le courroux de Zeus, ce dernier les sépara en deux moitiés, chacune vivant comme une tragédie son statut d’orphelin. C’est toute la teneur du discours d’Aristophane dans « Le Banquet » de Platon, que de nous faire ressentir cette vibrante et éternelle nostalgie :

« Éros est issu d'une déchirure, d'une coupure originelle, d'une séparation radicale de ce qui nous rendait complets et unis, mais il est en même temps le remède à cette coupure en ce qu'il nous pousse à retrouver, autant qu'il est possible, l'état le plus proche de la perfection. Il nous sert en nous menant vers ce qui nous est apparenté, il soulève en nous l'espoir de rétablir notre nature (autant que possible) et de nous donner ainsi, mieux que toute autre chose, la félicité et le bonheur. »

Source : Wikipédia.

Courbet va plus loin dans le drame de la séparation que ses successeurs contemporains, Koons et Migom réunis, pour la simple raison qu’il sépare les amants, n’en gardant que « la moitié », cette femme entièrement livrée à son désir, dont on ne perçoit pas l’objet qui pourra la satisfaire, la délivrer de ces étonnantes fourches caudines qui menacent de la réduire à néant. Car il en est ainsi du désir, sa violence est telle qu’il supplante tout pour ne laisser debout, au centre d’une plaine livide, que la turgescence d’un monolithe levé dans l’éther, cadenassé dans son innommable solitude. Elle, cette femme nue n’est qu’attente et insoutenable tension et ceci est tellement fort, puissant jusqu’à la démesure que l’artiste en a biffé la subtile épiphanie humaine, ce visage qui donne forme et sens à toute destinée. Ici, dans le bouillonnement des draps, dans les tumultes d’une convulsion blanche, sur la couche où n’apparaît plus que la tache sombre du pubis sur l’écartèlement du sexe, ici est le lieu d’une disparition ou, à tout le moins, d’une « crucifixion en rose » pour reprendre le titre de la célèbre trilogie millerienne. C’est en raison d’une subtilité de la représentation picturale que Courbet parvient à ses fins, à savoir interroger notre âme bien au-delà de l’habituelle stupeur des apparences. Car c’est un invisible qu’il nous donne à voir. L’absence de l’amant, son inscription en creux est bien plus opératoire que ne le serait sa présence effective. Subtile mise en scène de ce manque qui, jamais n’apparaît mieux que sous le masque du désir.

L’Amour n’existe pas.

Le baiser.

Constantin Brancusi.

Source : amour.ro.

Mais s’arrêter à Courbet, à ce vertige non comblé, serait amputer l’amour de ce qu’il est en réalité, une chose parfois saisissable et belle. L’absolu n’a pas le monopole de la beauté. A considérer « Le baiser » de Brancusi, nous reprenons espoir, nous inscrivons dans les mailles d’une possibilité la sublime donation de deux êtres dans une même fougue passionnelle. Par rapport à Courbet-Koons-Migom, ce que « Le baiser » nous montre, c’est tout simplement le ressourcement dans la dyade primitive, fusionnelle. Les amants enlacés dans leur gangue de pierre profèrent le culte de l’unicité et d’un atteignable hors de soi dans le site sublime de l’autre. Bien évidemment, la représentation brancusienne propose une sémantique bien différente de celle que proféraient les toiles précédemment évoquées. Nous sommes passés, soudain, du registre d’une pure génitalité à celui d’une oralité : ce baiser qui mobilise les lèvres, la bouche, la langue et, en définitive, le langage. Ce que Courbet-Koons-Migom énonçaient dans une prose luxuriante, hautement charnelle, généreusement polymorphe, Brancusi le propose en un poème à peine plus haut que l’ébruitement silencieux du granit. Cependant aucune des représentations n’est plus remarquable que l’autre. Seulement des points de vue différents qui mettent à jour les strates de la passion humaine. Les lèvres n’ont ni plus ni moins raison que les architectures du sexe. Chaque vision, à sa manière, nous invite à regarder le réel selon une perspective particulière.

L’Amour n’existe pas.

Le baiser.

Pablo Picasso.

Source : PAINTING PALACE.

Ainsi, le « vieux Picasso », dans sa version pathétique du « Baiser », nous invite à penser ce que depuis toujours nous savons, à savoir que le Minotaure, parfois, renonce à être, se disposant à la mort, la seule issue possible. Toujours, sous le sexe, sous le baiser, sous la caresse, le visage de la mort et l’intime tragédie qu’elle imprime en nous. Si la mort était pure abstraction alors l’homme n’aurait peut-être pas inventé l’amour. Certaines questions, à simplement être posées, non seulement sont aporétiques, mais parfaitement insolubles. Mais ceci nous le savions avant même de naître.

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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