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16 novembre 2014 7 16 /11 /novembre /2014 09:53
La petite Porteuse d’espoir.

Œuvre : Anne-Sophie Gilloen.

Dans ce monde terne et privé de couleurs, dans ce monde de dérision où les choses n’apparaissaient qu’à l’aune de leur capacité à briller et à répandre leurs illusions, dans ce monde clos sur sa bogue d’envie, il y avait, loin des yeux, loin des vitrines, loin des tumultes de la ville, un lieu si discret qu’il ne figurait sur aucune carte et nulle mappemonde n’en traçait les contours. Jamais on ne dessine l’invisible, à savoir l’exactitude à se couler dans la plénitude des choses, à se fondre dans l’inapparent, à faire se confondre son vol de libellule avec l’herbe qui vibre dans la fraîcheur de l’eau. Octavie - c’était son nom - n’avait ni la silhouette étroite de qui veut fouler les tremplins élevés de la mode, ni la distinction et la souple prestance qui permettent de briller dans les salons où se décide le destin de l’univers. Bien au contraire, Octavie était le dessin anonyme que l’on croise cent fois au hasard de ses pérégrinations sans que la mémoire en soit affectée en quelconque manière. Il en est des gens simples comme le vent, on ne les remarque qu’après qu’ils ont disparu, laissant derrière eux l’esquisse d’une impalpable mémoire. Mais, pour autant, ils n’ont pas déserté la Terre. Longtemps encore l’on entend leur respiration glisser le long des arbres, sur la rive fraîche des ruisseaux. Longtemps encore, ils font leur murmure de fontaine.

Octavie, qui parfois aimait à se nommer « O. » simple voyelle arrondie sur l’écran de la bouche, simple fuite de vent dans l’efflorescence de la langue, O., donc, parcourait le monde comme le fait la sterne glissant infiniment sur le toboggan du vent, l’aire libre du songe. O. était une apparition, la respiration du marais parmi le brouillard des tourbières, la chute de la feuille dans le silence d’automne. Et, bien sûr, l’on ne manquera de s’étonner de cette apparence si légère, souple, presque à la limite d’une disparition alors qu’Octavie se laissait percevoir à la manière d’une terre antique, sinon primitive, façon Vénus préhistorique, tant son assise terrestre s’informait sous la figure d’une densité plénière, d’une présence évidente à la face du monde. Elle n’était pas sans laisser penser à ces personnages De Fernando Botéro,

La petite Porteuse d’espoir.

© Fernando Botero, Danseuse à la barre, 2001, Huile sur toile.

Source : Boum ! Bang !

ce peintre colombien dont la magie consistait à faire émerger la grâce de corps pléthoriques - ce que certains nommaient avec pertinence « apologie de l’opulence » -, exemple cette danseuse exhaussant son lourd massif de chair de la surdité tellurique du sol à l’aune d’une pointe extrême que le chausson de danse mettait en valeur, subtil exergue du pur prodige de l’art qui métamorphosait le réel en un genre de rêverie fantastique. La dialectique opérante, la tension induite entre l’idée d’un envol chorégraphique et l’appartenance au lourd principe de la gravitation, tout ceci était affirmé avec tant de naturelle efficacité que le sujet de la peinture se trouvait, à son corps consentant, en lévitation et jamais le voyeur de l’œuvre ne revenait de cet événement inouï de l’absentement des choses à leur pure matérialité. Si le lecteur, la lectrice ont bien saisi le propos du génial Botéro, alors ils seront à même de pénétrer dans le monde secret d’Octavie avec l’aisance qui sied à la perception des choses naturelles.

O. habitait un non-lieu, une gentille utopie dont on aura une idée assez « précise » si, sur l’écran de son mental, l’on projette l’image arrondie d’une colline, l’épaule adoucie de la dune, la fuite blanche du galet, le filet d’eau chutant d’une calcite translucide, la vibration de l’aile du papillon dans l’air cristallin des jours de printemps. On imaginera un village perché sur une falaise grise, des rues tortueuses et pavées de pierres lisses, des écoles aux vitres chaulées, des cours avec des tilleuls vieillissants, des cris d’enfants joyeux, des maisons aux murs de torchis entre des poutres de bois, un chemin de cailloux clairs, le jaillissement d’une source dans la fraîcheur du cresson, un lavoir aux pierres bleues usées par le temps, un four à pain bâti en moellons brûlés, un moulin enjambant une rivière, des feuilles de nénuphar cachant des carpes gonflées d’œufs, un pont aux arches simples, la fuite de la rivière parmi les bancs de sable et le chant des gouttes d’eau dans le lacis des roselières. On imaginera cela et l’on oubliera qu’on est mortel, et l’on oubliera le cours du temps et ses bogues urticantes.

C’est le matin et le jour n’est encore qu’une promesse à l’horizon du ciel. Les villageois, tout juste levés, serrent entre leurs doigts gourds, le bol avec son café noir, brûlant. Dans les maisons, l’air est encore frais qui fait sa rumeur d’insecte. Les idées sont lentes, prises dans la gélatine du rêve, la difficulté à émerger dans l’heure native. Ni inconscients, ni totalement conscients, les hommes, les femmes, flottent dans une espèce de doux vertige, de dérive propice aux fictions, aux fabulations, aux poèmes suspendus, aux proses bientôt incisives qui découperont le monde en demi-vérités, en fausses certitudes. O. glisse sur les pavés avec aussi peu de bruit que le grésil dans l’air gris d’hiver. Sur la tête, elle porte un pichet qu’elle retient de sa main droite. Un fichu brun entoure ses cheveux. Une blouse couleur de terre, un pantalon rehaussé de fins liserés rouges, le bas avec un large empiècement couleur de lagune, ses chaussures inapparentes sous la longueur de la vêture. Comme chaque jour, elle emprunte le chemin qui la conduit près de la rivière. Dans les chaumières, les rideaux s’écartent, tirés par des mains curieuses, des doigts inquisiteurs. Mais que peut donc bien aller chercher O. dans cet étrange pichet qui semble être, au-dessus de sa tête, comme son prolongement naturel, une excroissance de ses idées, peut-être ? Que peut-elle … ???

Les matérialistes disaient : « Elle va chercher de l’or. C’est bien connu, il y a des pépites qui traînent dans le lit de la rivière, parmi les meutes de sable ».

Les inquiets disaient : « Elle va recueillir l’eau de jouvence et elle vivra bien au-delà de la centaine ! »

Les catéchumènes disaient : « C’est l’eau lustrale, l’eau purificatrice, l’eau donatrice du Ciel qu’Octavie va quérir dans la pureté de l’air immaculé ».

Les frustrés disaient : « De la rivière elle rapportera Dieu sait quoi qui la rendra immensément heureuse ! »

Les solitaires disaient : « C’est l’amour qu’elle rencontre au bord de l’eau, qu’elle ramène entre les flancs de son pichet ».

Les hédonistes disaient : « C’est de la joie, comme un ruissellement infini de gouttes pleines ».

Les romantiques disaient : « C’est la lumière du crépuscule au bord d’une mer silencieuse ».

Les alchimistes disaient : « C’est la pierre philosophale ».

Les millénaristes disaient : « C’est la formule secrète qui nous sauvera du naufrage ».

Les existentialistes disaient : « C’est l’essence qui, pour une fois, précédera l’existence ».

Les idéalistes disaient : « C’est l’intelligible fait pure ambroisie ».

Les gens disaient toutes sortes de choses, mais toutes étaient fausses ou bien bancales ou bien entachées d’une incoercible propension à maquiller, sous des apparences trompeuses, la nature même de ce qu’Octavie, du fond de sa simplicité, s’essayait à saisir sans bien savoir quel était l’objet de sa quête quotidienne. Peut-être n’était-ce que l’éternelle duplication d’une habitude, d’un geste qui ne servait à rien, était dépourvu de toute finalité. A la manière d’une eschatologie qui se serait exonérée de son contenu, n’attendant des « fins dernières » que leur récurrente reconduction, non un quelconque salut de l’âme. En réalité un « éternel retour du même » ne se ressourçant qu’à l’aune de sa propre profération. Car, voyez-vous, les hommes, les femmes, tous collés derrière leurs vitres dans l’espoir de débusquer quelque secret juteux, eh bien, tous ces pauvres diables s’escrimaient à faire phosphorer leur matière grise « pour du beurre », dans un vide quasiment sidéral, là même où le vent de l’espoir ne parvenait même plus à faire s’envoler le moindre duvet, la plus insignifiante poussière. Si les scrutateurs s’étaient ingéniés un seul instant à faire l’inventaire de leur propre vacuité, ils se seraient vite aperçus qu’il n’y avait RIEN à chercher, ni en soi-même, ni dans le discret et innocent pichet, ni dans le monde. Car tout était vide, immensément vide et c’était la seule pensée obsessionnelle des existants qui avaient fait naître toute une théorie d’étranges présences et de supposées idées. Entre les flancs de terre du pichet, il n’y avait qu’une simple tension qui les tenait éloignés l’un de l’autre, évitant qu’ils ne s’effondrent. Quant à Octavie elle-même, elle n’était que cette illusion à laquelle leur regard avait donné forme et architecture, couleur et intentions, projets et direction. Elle n’était pas. Elle n’était, tout au plus, que la rencontre des éléments, eau, air, terre, feu, dans les mains d’un habile potier qui en avait façonné l’être, de la même manière que l’on élaborait le sien propre à la force de ses propres désirs.

Car O. n’était la résultante ni d’une pensée calculante cherchant à en établir l’exacte quadrature, ni d’une formule alchimique destinée à en réaliser la quintessence. Les choses étaient bien plus simples que cela. Octavie était « sans pourquoi », tout comme la fameuse rose d’Angelus Silésius :

« La rose est sans pourquoi,

elle fleurit parce qu'elle fleurit,

elle ne se soucie pas d'elle-même,

elle ne se demande pas si on la voit. »

(Angelus Silesius, Livre I, 289).

Ce qu’était Octavie, aussi bien que la danseuse de Botéro, c’étaient de pures décisions de l’art, des manières d’émanations du Rien, des filigranes de l’absolu qui faisaient leur lointain clignotement, leurs signaux de comètes, leurs constellations éthérés, leur chant d’outre-vie, leur grésillement stellaire. Il n’était que de les regarder, de n’en rien dire, de ne pas s’égarer dans les corsets étroits de la raison raisonnante, les forceps de la conceptualisation. Octavie était « sans pourquoi ». C’est pour cela qu’on l’aimait, c’est pour cela qu’on lui demandait de paraître sous les auspices de sa belle simplicité. Il n’y avait rien à chercher au-delà. Vraiment rien ! Rien !

La petite Porteuse d’espoir.
La petite Porteuse d’espoir.
La petite Porteuse d’espoir.

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Published by Blanc Seing - dans Petits Insulaires.
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