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23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 08:45
Je fais un rêve. (I have a dream).

Photographie : Robin Lebon.

"Un jour il y aura autre chose que le jour."

Boris Vian.

I have a dream - Je fais un rêve.

C'est un matin de claire lumière. Le jour est à peine levé et les collines sont encore dans la nuit. Dans sa pesanteur, son ventre souple. La Lune moissonne les étoiles de sa faucille dorée et, bientôt, les hommes seront dans l'éblouissement de ce qui va advenir. Une clarté est là qui fait sa juste mesure parmi l'ombre portée des arbres. Les arbres surpris dans leur sommeil qui, déjà, commencent leur course sur l'adret inclinant à se décolorer. Belle est la clarté dont les mystérieux attouchements métamorphosent la face des choses. C'est comme un hymne coulant depuis le ciel jusqu'à la courbure de la terre. Cela fait des ondes, des vagues, des susurrements à peine plus élevés que le chant du courlis dans les hautes herbes. On se retourne sur sa couche, on se dispose en chien de fusil, on plie son corps au rythme du nycthémère, on ploie sous la palme lisse des derniers rêves. On existe au centre de soi-même comme si une faveur des dieux était soudain descendue de l'Olympe. Par la croisée filtre un halo que cernent quelques traits plus soutenus dans le genre d'une cendrée. Il y a tant de certitude heureuse à exister alors même que le monde se dispose à être. Dans la simplicité. Comme un enchaînement d'images lentes dépliant leur secret dans la pureté de l'aube.

L'air est si diaphane, aérien, impalpable. De grands oiseaux blancs glissent parmi les nappes d'écume et leur voilure est un mystérieux langage fait de paix et de sérénité. A peine une incision de l'azur, une simple coulure étonnée d'elle-même et, déjà, le chant du ciel se peuple d'autres passages, d'autres mouvances parlant à l'âme leur indicible présence. Au loin, dans une brume légère, émerge le fil de cristal des montagnes. On pourrait le toucher de la main tellement il nous assure de sa constante réalité. Et les glaciers, ces étonnants fleuves immobiles au centre desquels sourd une musique bleue, intense, une poésie de cristaux et de gemmes immaculées faisant leurs reptations de moraines. Cela se déplace si majestueusement, à la manière d'une immense baleine venue du plus loin des profondeurs marines. Beauté sans faille de cette glaciation immémoriale que les Existants portent en eux comme une faveur de la Nature. L'ayant approché une seule fois, l'immense glacier, l'on peut souder ses yeux : des milliers d'images surgiront et peupleront la nuit de cataractes blanches, d'éclats solaires, de percussions de givre. Se laisser aller simplement à la joie de cela qui nous dépasse et nous enjoint toujours à estimer notre propre mesure !

I have a dream - Je fais un rêve.

Partout, sur le cercle de la terre, dans les immenses forêts pluviales, au cœur des villes les couleurs sont là. Elles nous parlent. Elles nous disent le grand étonnement de vivre. Elles font leurs gerbes, leurs murmures, leurs hymnes polychromes. Le bleu, ce signe si impalpable à force d'une discrète présence nous enveloppe dans sa toile souple. Bleu poncé du ciel au zénith; bleu outremer au nadir lorsque les premières étoiles commencent à scintiller ; bleu-nuit, encre si dense et la vie pourrait s'y abîmer comme dans l'extinction d'un dernier souffle. Bleu-goutte; bleu-sphère disant depuis son intérieur l'urgence, pour les hommes, de la poésie, de sa méditation au cœur de l'inconnu, au plein de la dérive mondaine. Bleu des yeux où se perdre comme dans un ultime saut afin de connaître cette altérité qui, toujours, nous interroge et nous intime de nous pencher sur elle. Bleu aquatique de l'Océan aux vagues hauturières cernées de blanc; bleu abyssal coulant jusqu'à la frontière ultime de notre inconscient.

Il faudrait aussi dire le rouge de la muléta dans l'ombre des arènes, rouge de sang qui dessine la dramaturgie humaine; dire le beige tellement lié à nos fondements, à cette terre dont nous sommes les visibles excroissances, les témoins de limon et de glaise. Dire le jaune du soleil, son éclatement dans l'univers de Vincent, là, sous le ciel de Provence qui, déjà, affûte ses couteaux dans les lames mortifères du tournesol. Dire les couleurs apocalyptiques d'Edvard Munch lorsqu'il peint les éjaculations hurlantes du "Cri". Dire la fête des tons chez Matisse, les ambiances polynésiennes chez Gauguin, les dialectiques de Minotaure chez Picasso, les percussions tonales chez Emil Nolde, dire le tout des couleurs comme une explosion de vie, de sang, de sperme, comme un expressionnisme vital qui nous traverse de son fleuve impétueux alors que nous n'en retenons que quelques gouttes éparses. Il faudrait dire le noir, cette si belle faveur rendue à la sombre élégance, cette parution devant nos yeux de ce qui fait écran à notre insatiable curiosité. Car le noir, par définition, est indépassable, pareil à un immense mur de bitume qui nous interdirait l'accès à des connaissances cryptées. L'énigme est une telle essence impénétrable qu'il nous faut renoncer à en décliner les subtils harmoniques. Seule La Mort le pourrait, mais nous sommes en-deçà et demeurons rivés à notre condition terrestre. Et le gris, ménageant cet admirable espace de médiation entre la fermeture de l'obsidienne, l'ouverture exponentielle de la blancheur, cette livide silhouette à la face aussi lisse que le Néant dont elle dessine l'archétype à l'extrême frontière de nos corps. Et le violet de l'améthyste, cette couleur de la pénitence et de l'affliction qui nous ouvre l'espace fécond de l'imaginaire. La roue infinie des nuances, il faudrait en dresser l'inventaire jusqu'à devenir nous-mêmes, cette figure grisée ou bien parfois écarlate, ou bien plongeant dans le goudron selon les inclinations de notre âme à la tristesse, à la passion ou à la réclusion dans quelque aporie. Ainsi pourrait apparaître la condition humaine, laquelle se confondrait avec les glissements et les superpositions d'un étonnant kaléidoscope. Nous sommes tous vêtus d'habits d'Arlequin.

Les couleurs se sont mêlées. les couleurs sont devenues arc-en-ciel accrochant les collines, les montagnes, les monticules de terre à l'espace infini du dôme céleste. Partout une grande fête, partout une intime fusion de ce qui divisait et fragmentait. Car les couleurs ne sont que d'habiles catégories classant nos perceptions, les ordonnant selon un cercle chromatique les portant au-devant de notre intellect afin qu'il puisse s'en saisir.

Je fais un rêve. (I have a dream).

Le cercle chromatique dessiné par

Goethe en 1810.

Source : Wikipédia.

En réalité, rien n'est séparé, en réalité les choses se disposent devant nous avec l'évidence de la clarté. Observant un beau paysage, nous ne percevons pas de teintes juxtaposées, seulement la courbe de la mer, la ligne souple des arbres, la haute falaise, le vol du goéland décrivant son parcours aérien. Autrement dit, se présentent à nous une pluralité de significations, de sensations, de percepts que nous nous hâtons d'archiver dans les plis de notre mémoire. Mais ce bref discours sur l'opportunité de fondre les teintes dans un même creuset n'aurait guère de sens s'il n'était rapporté à l'humain. Car ce sont bien les couleurs de l'humain qui ont à se fondre, à faire unité à l'aune d'un beau et pacifique métissage.

I have a dream - Je fais un rêve.

Sur les terres du monde, au pli des cinq continents, dans les cannelures des rues, sur les vastes agoras des villes, sur les pentes abruptes des favellas, dans la complexité des slums, sur l'aire libre des plateaux andins, près des Montagnes Rocheuses, aux confins de l'Orient, aux latitudes boréales, sur la ligne courbe de l'Équateur, une seule couleur symbolique figure la belle harmonie du métissage. Tous les peuples, ceux à la peau couleur de nuit, à la peau évoquant le safran, ou bien la neutralité de la neige, ou bien la teinte de la brique, tous ces peuples donc unis dans un lien indéfectible. Regardons, ouvrons nos yeux. Partout sont les confluences, les rencontres, les discussions. Non, les hommes n'ont pas gommé leurs couleurs. Et, du reste, comment le pourraient-ils ? Ce qu'ils ont fait, tout simplement, c'est de ne voir dans la peau que la trace d'un destin dont l'origine s'évanouit dans les lointains du temps. Non d'y percevoir une quelconque mesure par laquelle une couleur aurait précellence sur l'autre, aurait des droits alors qu'une autre partie n'aurait que des devoirs. Je fais un rêve. La Beauté est toujours à portée de la main, dans les ramures de l'arbre, dans le jour qui pointe, dans le clou de l'étoile enfoncé dans la toile de la nuit, dans le grand manège polychrome des Peuples. Écoutons-là, regardons-là faire ses mille floraisons. Nous n'avons pas d'autre chemin pour expérimenter notre humanité !

I have a dream - Je fais un rêve.

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