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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 15:34
Épiphanie distraite.

Œuvre : Barbara Kroll.

Brugge, Oostende perdues dans d'irréversibles brumes et la route à peine visible dans l'hésitation crépusculaire. Continuer sur cette lancée aurait été pure folie. Le capot de la voiture enfonçait sa proue dans une masse cotonneuse, filandreuse qui collait aux vitres. Alors, j'ai pris le premier chemin de traverse. Un instant, il m'a semblé franchir un pont puis arriver sur une sorte d'île que je ne connaissais pas. Comme si, dans un rêve - le temps s'était dilué dans de bien étranges perditions -, un chemin n'en finissant pas m'emmenait plus loin que mon propre corps dans un imprévisible événement. Je me suis arrêté sur ce qui ressemblait à un môle de pierre que surmontait la lame blanche d'un phare. À peine un clignotement syncopé dans le ciel pris d'une pluie floconneuse. À quelques mètres devant moi, l'étique et fantomatique silhouette d'un bâtiment presque ruiné, tel qu'on les voit dans les banlieues perdues des villes. Un décor de cinéma pour un policier ou bien un film d'avant-garde. Ou bien encore pour ces essais intellectuels de mise en scène de l'étrange. À l'angle de la bâtisse s'allumait et s'éteignait, dans une espèce d'évanouissement une enseigne dont quelques lettres avaient été effacées par le temps. Il n'en restait plus que ceci :

Épiphanie distraite.

Je n'avais guère à faire la fine bouche en cet endroit du bout du monde, lequel, du reste, ne figurait sur aucune carte, je devais bientôt en faire l'inquiétante découverte. Sur le parking, je devinais quelques antiques automobiles, la plupart rongées par la corrosion des brumes et du sel, du moins le supposais-je. Il s'agissait plus d'un cimetière de voitures - je me remémorais alors la célèbre pièce d'Arrabal vue, il y a longtemps, à Paris -, que d'une aire de stationnement. Cependant mes remarques paraissaient bien superfétatoires si l'on considérait la singulière situation dans laquelle je me trouvais. Je remontai le col de mon trench-coat, allumai une cigarette pour me donner du cœur à l'ouvrage. Mes pas, sur la dalle de béton, déposaient des empreintes grises telles qu'on les voit sur les premières chutes du grésil. Je me réjouissais déjà intérieurement à l'idée de rencontrer quelqu'un, un portier fût-il revêche, tellement la solitude commençait à poisser entre mes doigts gourds. La bise s'était levée qui faisait sa petite musique de nuit. Je devais me rendre à l'évidence, le progrès, ici aussi avait frappé, en cette Ultima Thulé, et l'hôtel n'était accessible qu'à l'aide d'une carte bleue. La porte pivota avec un bruit de charançon. Une coursive longeait le bâtiment sur sa longueur. Je devais me trouver sur la façade qui devait être orientée vers la mer. La chambre disponible, genre de box de béton était dans le plus simple appareil : un lit métallique, un chevet avec une lampe à l'ampoule nue, une chaise et, au mur, un miroir dans un renfoncement du mur. Il me faisait inévitablement penser à un mirador, enfoncé qu'il était dans la paroi de ciment gris. Et mirador, en quelque manière, il l'était. Constitué d'une glace sans tain, il donnait accès à la chambre contiguë. Cette disposition, pour étrange qu'elle fût, si elle me choquait, n'en piquait pas moins ma curiosité. Mais je décidai de différer ma contemplation de ce qui me serait donné à voir, dont je supputais la proche parenté avec la figure du néant.

Un réchaud électrique était posé sur une console en métal avec quelques sachets tenant lieu de petit déjeuner. Je dégustai donc un "délicieux" capuccino, envoyant en direction du plafond quelques volutes de fumée. Je ne percevais rien d'autre que le raclement continu du vent sur les arêtes de ciment. Cependant, parfois, à intervalles réguliers, comme le râle amplifié d'une respiration. Sans doute la fatigue, alliée à un imaginaire prompt à s'enflammer, justifiait-elle ce qui apparaissait comme de simples hallucinations. Persuadé de ne rien voir que de très banal, je me postai cependant à l'arrière du miroir. La pièce était faiblement éclairée, sans doute par une imposte ou un genre de meurtrière. Le temps que mes yeux accommodent puis apparut l'esquisse dont, à ma conscience, vous délivriez la tremblante image, pour ne pas dire fantomatique. Adossée au mur d'en face, vous disparaissiez dans une blancheur de talc, comme si vous sembliez en partance pour une mort prochaine. Combien ceci était confondant et proche d'un simple cauchemar. Mais, à défaut de m'inscrire dans un retrait - j'aurais pu vous tourner le dos -, je n'avais de cesse de creuser votre intimité jusqu'aux limites d'une possible vérité. Que faisiez-vous donc là, seule dans cet archipel du bout du monde, dévêtue alors que le froid gagnait certainement tous les pores de votre peau ? Quelle sinistre aventure vous avait contrainte à trouver refuge dans cette cellule quasi-monastique, aussi blême que l'espace du vide ? Aviez-vous été abandonnée au bord d'une route ? S'agissait-il d'une réclusion volontaire ? Faisiez-vous pénitence afin de vous laver d'un inavouable péché ? Le carrousel des questions frappait contre ma tête à la façon du maillet sur le gong. Il n'y avait aucune des hypothèses qui tenait. Étais-je l'objet d'une cruelle abolition de mon état de conscience ? Ou bien la folie commençait-elle à grignoter la fragile langue de sable sur laquelle je me tenais, alors que le flux montait ? Fallait-il que je me pince au sang pour retrouver un semblant de lucidité ? Il me fallait savoir et ne pas demeurer dans cet étrange pas de deux où, ni l'un ni l'autre, n'avancions, cloués sur le liège par la volonté d'un destin qui nous dépassait. Je demeurai un instant à faire votre inventaire, à commencer par cette étrange statue d'albâtre que vous offriez à ma vue dans une sorte d'offrande impudique. Corps fluet, seins menus comme ceux d'une fille impubère, dôme du ventre effacé, bassin étroit, jambes réunies devant vos mains qui se rejoignaient dans un geste d'impuissance plutôt que de protection. Une momie dans ses bandelettes eût été douée d'une vie plus visible. Du bout de l'ongle j'ai frappé plusieurs fois l'écaille de la vitre. Un clapotis de catacombe s'en est suivi qui, un instant, vous a fait tressaillir. Ô juste un frémissement d'eau sous la palme du vent. Tout de même j'étais rassuré. Il n'aurait pas fallu que je fusse la victime d'un mauvais songe. Cependant mon apaisement fut de courte durée. Voilà que, faisant glisser mon regard vers le haut de votre corps - une pénombre y faisait couler sa densité -, je m'apercevais que vous étiez dépourvue de visage. Comment ceci était-il seulement possible ? Un nuage d'encre ou bien une huile grasse, bitumeuse, l'avait recouvert d'un violent sédiment qui vous rendait invisible aux yeux des mortels. Et, pour mon plus grand désarroi, j'étais ce mortel envahi de ce "sentiment tragique de la vie" dont je ne savais guère, en cet instant, si je m'en relèverais jamais.

Combien il était aporétique de constater l'effacement de ceci qui donnait à l'humaine condition ses plus nobles assises. Visage contre visage. Face contre face. Cimaise contre cimaise. Ce si beau visage qui portait l'existant au faîte de ce qu'il était, à savoir pure transcendance et sortie du néant vers son probable destin. Mais voici que vous étiez annulée, réduite au cercle du vide, à l'absence totale, à la perte de votre identité. Épiphanie distraite d'elle-même qui reconduisait à la condition du végétal, au rythme immémorial de la pierre. À cette heure incisée de ténèbre, au milieu des brumes, je ne me posais même pas la question de savoir comment cela était possible, anatomiquement, physiologiquement. D'être sans tête, sans sémaphore dans lequel l'autre pût vous reconnaître en même temps qu'il procédait à sa propre reconnaissance. C'était si surréel cette situation, comme au bord d'un vertige, saisi d'évanouissement. Le vôtre, s'entend. Le mien par voie de conséquence. Biffée parmi la foule des signifiants. Les autres, les vivants sur Terre, les mobiles, les ténébreux, les commis de salle, les manucures, les éphèbes, les vieillards, y compris les valétudinaires, les vivants donc étaient assurés de leur être comme la mer l'est d'être parcourue de vagues. D'être balancée entre flux et reflux. D'être fouettée des longs cheveux des algues. Une existence sans doute bien végétative, mais une existence tout de même ! De vous regarder, cependant, je ne me lassais pas. Situé sur le bord de l'abîme qui fascine et ne cherchant nullement à y échapper. La sensation de perte suffisant à entretenir ce mortel suspens. Identiquement à celui qui devient gemme dure et solide sous le regard de feu du cobra alors qu'illuminent les écailles et que darde la langue érectile, que s'affûtent les crochets qui, bientôt, planteront dans la chair le poison définitif. Oui, je crois que le curare m'avait atteint au plus profond de l'esprit, au pli douloureux de l'âme. Votre secret, il me faudrait le percer, y consacrerais-je toute mon énergie, ce qui restait de la puissance d'un cerveau décidément bien malmené. A poser la chose devant soi et à l'examiner, voici ce qu'elle laissait apercevoir de son funeste destin. Les quatre fontaines par lesquelles s'annonçait le ruissellement humain depuis la source jusqu'à l'estuaire, il n'en restait qu'un simple égouttement indistinct, non perceptible, simple réminiscence s'épuisant à sa propre profération. Les yeux, recueil de la beauté du monde, étaient scellés. Les oreilles, conques largement ouvertes au poème, à l'ébruitement des odes de l'amour, demeuraient operculées dans leur cire native. Le nez ouvert aux fragrances, à l'odeur musquée de la peau de l'amant, à la douceur iodée de l'air marin, voici que n'y circulaient plus que l'air plombé de l'ennui et le renoncement à être. Et la bouche, la sublime bouche qui dit l'amitié, déplie les sonnets de la rencontre, sublime l'arche ouverte du langage, il n'en demeurait que l'abolition des lèvres et la gangue de la langue soudée dans un obséquieux silence. Comment pouvait-on porter un corps en avant de soi sans l'aide de ces sens qui donnaient lieu à la sensualité, à la plénitude du sensualisme, à la démesure de vivre parmi les touffeurs du monde ? À cette statue d'albâtre n'étaient plus confiés que ses bras afin de connaître et d'avancer. Mais peut-on seulement embrasser quoi que ce soit sans que des yeux voient, des oreilles ne saisissent des sons et des paroles, sans que des narines ne se dilatent sous la poussée des effluves, qu'une bouche pulpeuse et carminée ne se dispose à accueillir l'expérience définitive d'aimer ? Comment ?

La fatigue, métamorphosée en épuisement, a eu raison de moi. Je suis allongé sur le sol de poudre grise dans un drôle d'état comateux. Comme après une nuit entre potaches et des beuveries sans fin. La tête lourde, prise en tenailles. La mâchoire contractée. Langue collée au palais. Vision en strabisme où tout vacille à l'infini. J'attends que le monde autour de moi arrête de tourner, que la sarabande s'apaise. Je me hisse péniblement contre la falaise verticale du mur, mes doigts imprimant dans le plâtre la trace de l'effroi. La vitre est là, si proche qu'elle me brûle et vrille étrangement mon sexe comme pour dire la fin de la partie. La descendance qui s'arrêtera là, dans ce cube de béton, cette geôle étroite et silencieuse. Il fait si froid soudain et je sens, dans mes vertèbres, les coups de griffe de Thanatos. Il a gagné la partie. C'est l'évidence même. Ici, je ne l'avais pas encore compris, est la demeure d'Hadès celui qui a reçu les "ombres brumeuses ", et ouvert les portes de l'enfer. Déjà le roi des morts nous tient dans sa poigne. Cet hôtel était notre dernière demeure, laquelle, sur la carte, ne pouvait recevoir de lieu où figurer. Car la mort n'a pas de lieu puisqu'elle nous appartient comme l'ombre appartient au soleil lui-même. Le soleil a des taches qui témoignent, déjà, de sa lente extinction. Mais est-il l'heure de s'intéresser aux astres et à la marche des étoiles alors que le feu de vivre nous quitte et que la glace nous atteint en plein front. Oui, je comprends maintenant, cette impression de dévastation qui habite mon corps, le désert dans lequel ma tête se dilue comme la couleuvre des sables disparaît dans la dune. Voici comment la mort s’empare de nous, nous grignote de l’intérieur, nous déglutit jusqu’à ce que ne demeure que l’empreinte livide de son passage. Comme un tourteau que l’on débarrasse de sa matière blanche, de sa matière grise et il ne reste plus que sa carapace pour témoigner de ce qu’il fut. Le tourteau, nous, c’est pareil. La poussière aura fait son œuvre qui nous dissoudra dans le vent de l’Histoire.

Je me redresse lentement, mes ongles incrustés dans la nappe de ciment, je titube et parviens à trouver une pause me permettant de tenir debout. Encore quelques instants. Au-dessus de moi le vide et le vent du silence. Mon corps s’arrête au-dessus du moignon de mon cou, éminence ronde, phallique, rendant son dernier sperme, ses ultimes gouttes de sang. C’est l’autre côté de la vitre qui m’intrigue et me questionne. Mon double mortel, mon écho, mon alter ego de chair amputé de sa sève. Au travers de la feuille de verre, la lumière est basse comme dans un catafalque. Ma coreligionnaire n’est plus là. Simplement une flaque au sol : larmes de résine, pertes aquatiques, lymphe blanchâtre, grises desquamations. Epiphanie gommée de son sol ontologique, de sa statuaire sémantique. Même plus un lexique aphasique qui dirait, quoique le disant mal, la douleur d’exister. Je pousse le verrou de ma chambre. Le long de la coursive, des traces que je ne peux voir, ni sentir, pas plus que je ne peux en saisir l’odeur, en goûter le fumet. Quel goût a donc la mort ? Sucré, salé, acide, amer ? Ou bien un goût métaphysique ? Ou bien pas de goût du tout ? Ou bien un goût de revenez-y ? La clé, dans la serrure gelée et embrumée de la voiture fait un drôle de grésillement. Un peu comme des tibias que l’on frotterait l’un contre l’autre dans l’espoir d’en faire jaillir des étincelles. Le cuir des sièges est froid, mare gelée qui s’accommode de mon anatomie tronquée. Après tout les sièges sont si loin de ma tête, de ce qu’il en reste, cette bosse bleue, pleine d’ecchymoses et de souvenirs douloureux, de frustrations écloses et de désirs rentrés. Devant, dans le faisceau des projecteurs, une silhouette - une compagne, enfin -, fait du stop le pouce levé vers le ciel fardé de gris. Je m’arrête et elle s’assoit sur le siège frère, croisant haut ses jambes, dévoilant ses longues pattes de mante religieuse. Alors nous parlons sans voix. Alors, nous regardons sans yeux. Alors, nous écoutons sans oreilles. Alors nous nous donnons le baiser de la mort, sans lèvres, ni bouches, ni langues. Longtemps nous roulons sur le pont qui, jamais, ne semble finir. C’est long la descente aux enfers ! Au fur et à mesure des stations du chemin de croix, nous nous délestons de ce qui nous embarrasse et nous lie encore trop à la mesure étroite de l’humain. Une constante et langoureuse perdition de ce que nous sommes, ces corps de gloire qui se délitent sans que nous n’y prenions garde. Comme sur un tableau enduit de tragique et de désespérance, nous confions nos corps à l’aire de la toile. Du haut, partent de longues giclures d’huile comme si l’artiste - la mort ? -, avait voulu biffer cela même qui apparaissait et était inéluctablement voué, par essence, à la destruction. Le spalter, nous le sentons donner de vigoureux coups de queue comme l’espadon ferré par l’hameçon chargé de finitude attaque la chair qui sera métabolisée afin que quelqu’un vive d’une mort donnée, d’une mort nourricière, en quelque sorte. Chaque jour qui passe, nous mourons de vivre, nous vivons de mourir. Car tout est si subtilement emmêlé que, jamais, nous ne voyons dans nos corps existentiels, le territoire d’Eros, celui de Thanatos. Lutte immémoriale qui nous remet à notre intime nature, à notre seule vérité sur Terre : nés pour mourir. Tout comme l’œuvre d’art que l’on dit immortelle. Sans doute l’est-elle en principe, non en fait puisque toute matière porte en germe les racines de sa propre destruction. Oui, le jour baisse, oui le noir partout se répand, fait ses flaques, ses irisations de goudron, ses mares d’huile visqueuse. Le jour de la toile, qui n’était que lumière, étoile au ciel du monde, perd aussi sa clarté, plonge dans ces teintes sourdes qui ne parlent pas, ne sentent pas, ne goûtent pas, n’entendent pas la mort arriver sus ses pattes soyeuses comme le porc des pinceaux. La toile est noire maintenant, maculée de grandes zébrures qui disent l’impossibilité de l’art à nous faire demeurer tout là-haut, dans l’altitude altière de notre propre cimaise. Chaque jour nous perdons la tête pour un rien ou bien pour quelque chose dans la relativité des événements qui viennent à notre encontre. Nous perdons la tête comme ces personnages qui nous disent en mode pictural ce que nous, les hommes, les femmes disons en mode corporel. La lumière est éteinte dans l’atelier. Cette nuit il y aura du brouillard sur Brugge, sur Ostende, sur la mer du Nord, sur toutes les mers du monde, des voyageurs égarés, des hôtels sans retour, des rideaux tirés sur des exils définitifs. Fera-t-il jour demain ? Fera-t-il j…?

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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