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5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 07:36
Elle de beauté.

Juillet 2014© Nadège Costa. Tous droits réservés.

« Lorsque tu vins, à pas réfléchis, dans la brume,
Le ciel mêlait aux ors le cristal et l’airain.
Ton corps se devinait, ondoiement incertain,
Plus souple que la vague et plus frais que l’écume.
Le soir d’été semblait un rêve oriental
De rose et de santal. »

Renée Vivien.

[Nouvelle à partir du couple

Texte-image.]

Cela faisait six mois que je logeais en haut de cet immeuble, tout près du ciel gris de Paris. Pour voisins, les orgues monotones des cheminées, le vol lourd des pigeons, les gouttières de zinc, les façades pareilles à de hautes roches noyées dans la brume. De voir, ici, depuis le septième étage, c’était comme de flotter sur la peau de la mer et d’apercevoir la ligne courbe de l’horizon avec, parfois, simplement l’étrave de quelques îlots perdus dans une éternelle dérive. En réalité, je laissais les choses venir à moi plutôt que de chercher à m’en emparer d’un geste qui eût été de pur hasard. L’écriture de mes articles monopolisait l’entièreté de mon attention, si bien que tout ce qui y était extérieur, ne s’imprimait dans ma conscience qu’avec une singulière fugacité. Parfois, appuyé sur la rambarde de fer, cigarette faisant son filet blanchâtre, je regardais du côté des tours d’Italie ou bien l’avenue descendant vers la Seine. En bas, dans la rue, des passages piétons faisaient leur rythme noir et blanc. Des passants s’y imprimaient, rapides, comme emportés par des rafales de vent. Une station de vélos en libre accès. Quelques façades colorées de restaurants chinois. C’était cela mon quotidien, la page blanche et ses signes noirs, le ciel plombé, la vision distraite des gens qui couraient, pressés, vers on ne savait quel destin. L’été était là, avec ses nappes de chaleur, ses grappes de touristes accrochées aux monuments, ses avenues bruyantes, ses parcs accueillant, dans le frais des ombrages, des silhouettes fatiguées. Je sortais rarement, consacrant à ma tâche le plus clair de mes heures.

Face à ma fenêtre, de l’autre côté de l’avenue, il y avait un immeuble de pierres claires que surmontaient, comme d’aimables guérites, une théorie de mansardes encadrées de frises de plomb. Jusqu’à présent je n’y avais guère prêté attention. Parfois, j’y apercevais, sans pour autant chercher à y deviner quoi que ce fût, des ombres chinoises derrière des rideaux de tulle. A la proue du bâtiment, un genre de galetas, plus étroit, muni d’une petite fenêtre à un seul battant que recouvrait, en partie, une toile de coutil rouge. Un soir, alors que la chaleur encore visible nappait de vermeil un ciel exténué, je gagnai la fenêtre pour tenter d’y trouver un genre de rémission. Mon studio avait des airs de mousson. A peine étais-je installé dans l’embrasure que le rideau en face, rouge éteint en cette fin de journée, s’écarta sur une nappe lumineuse. Une lampe blanche y était allumée dont on ne voyait que l’orbe clair au plafond. Glissant au-dessus des bruits qui diminuaient à cette heure tardive, quelques notes de musique me parvenaient. Une sonatine de Diabelli. Tout au moins c’était ce genre d’hymne mélancolique et enjoué à la fois qui semblait flotter dans la pièce aux teintes adoucies.

Rien ne semblait plus immobile, plus serein et somme toute banal que cette vitre ouverte sur une impossible fraîcheur et cette musique tressant ses notes dans la chute du crépuscule. Je rêvais, pensant à la suite d’un article demeuré en suspens sur « Paulina 1880 » de Pierre Jean Jouve et, je ne sais pourquoi, cette vision, en face, m’installait, presque à mon insu, dans cet étrange roman. Comme si une arche temporelle avait réalisé la jonction entre une supposée inconnue et l’héroïne de la chronique italienne où la passion le disputait à une mystique. Ceci, cette association d’idées, provenait, sans doute, de cette atmosphère subtile de « rose et de santal » dont le rouge de velours associé à une absence sous le dais d’une lumière blanche semblait tracer les mystérieux contours. Cependant, la nuit commençait à déplier ses voiles d’encre et rien ne semblait pouvoir troubler ce spectacle dont j’attendais qu’il me fît l’offrande de quelques idées et de somptueuses images, lesquelles trouveraient place dans l’épilogue de mon article. Assis sur une chaise pour le moins étique, sans doute gagné par une légitime fatigue, j’avais cédé au sommeil, traversé des paysages vallonnés de la Toscane avec ses collines plantées de cyprès-chandelles. L’obscurité avait basculé, laissant place à une clarté brumeuse pareille à un cristal que serait venu troubler une persistante poussière. La chaleur avait décru, laissant derrière elle ces longs filaments grisâtres, genre d’algues flottant dans un air incertain.

Dans la pièce en face, la lumière blanche s’était éteinte, métamorphosant l’espace comme si une eau de lagune s’y était introduite avec des battements et des clapotis indistincts. De ce flux liquide s’élevait une manière d’île si peu visible, avec sa végétation, ses collines d’argile réverbérant la lumière, un minuscule lac au centre, genre de doline creusant sa cavité dans la densité du sol, des aires de rochers sombres, du basalte sans doute, une arche enjambant une vallée, des lignes d’arbres régulières longeant des crêtes, une végétation courte évoquant la dentelle, un genre de plage couverte d'un sable gris, si près de la teinte de la chair. L'île, tissée de rêve et empreinte d'une douce utopie ne laissait de m'inviter à une aimable rêverie. Mes articles étaient loin, dans une brume équivoque et le charme de Paulina - il ne pouvait s'agir que d'elle sur cette terre si mystérieuse - elle, Paulina, se confondant avec le sol dont émanaient, dans un même élan visuel, aussi bien l'idée d'une jouissance que d'une pulsion de mort, aussi bien le site d'une expérience religieuse que le tragique pouvant survenir à tout instant. Vous, Paulina, que je cherchais fiévreusement depuis si longtemps, voilà que vous me faisiez le don de celle que vous étiez, là, dans l'espace étroit de ce galetas, à portée de main, à portée d'écriture car, maintenant, il était urgent que je consigne tout cela dans l'espace de la page blanche.

Maintenant, la lumière est levée dans le ciel, amenant toute chose dans la présence. Faisant surgir des ombres de la nuit ce qui s'y dissimulait sous la figure de l'étrange, sous la poussée de l'imaginaire. C'est à peine si le rideau rouge a bougé et il y a eu, dans la pièce me faisant face, une soudaine illumination, une révélation. Cela que je prenais pour une île, eh bien c'était Paulina, telle qu'en elle-même, fécondée par le génie poétique de Pierre Jean Jouve. Alors que jusqu'ici, votre "corps se devinait, ondoiement incertain", voici qu'il paraît avec grâce et volupté comme dans un subtil écrin ne dévoilant de vous qu'une géographie parcellaire mais si étonnante, si voluptueuse. Lisant "Paulina", maintes fois, par la pensée, j'avais tenté de dresser votre portrait, d'en deviner les traits à l'aune de l'intrigue, des descriptions, des dialogues. Mais rien ne subsistait de vous qu'une manière de filigrane se dissolvant dans les fibres d'une toile insaisissable. C'est si difficile à cerner la passion, si complexe à percevoir un caractère fait de fascination, mais aussi d'attrait pour un violent amour charnel, d'inclination au scandale et au revirement soudain dans la claustration. Comment, par quel prodige pouviez-vous être tout cela à la fois et demeurer vivante et exister parmi les aberrations du monde ? Vous voici donc dans cette magnifique apparition qui, à la réflexion, correspond assez bien à l'esquisse que j'aurais pu tracer de vous si j'avais eu l'audace de le faire, jusqu'au bout, sans vous remettre aussitôt dans les arcanes de l'intrigue. Oui, vous êtes là et n’y êtes pas car vous demeurez dans l’ombre du mystère. Du reste, possède-t-on jamais une fiction, une image, une fuite parmi les pages d’un livre ? Votre séduction est à ce prix d’un évitement à paraître. Seriez-vous réelle, incarnée, cette jeune femme située sur l’autre rive de la rue et, aussitôt, vous chuteriez dans la vie ordinaire, ses remous, devenant une sorte d’Ophélie que le courant des contingences emporterait au-delà de vous dans de bien étranges compromissions. Une simple errance au milieu des tumultes du monde.

Cette offrande qui est la vôtre, depuis l’étroit galetas habillé d’incarnat, maintenez-là dans son linceul de pourpre, ne la distrayez pas de son objet qui est d’être une œuvre d’art tutoyant l’absolu. Et votre corps, son étrange apparitionnel, portez-le au-delà des événements, disposez-le à être « plus souple que la vague et plus frais que l’écume », toujours empli de belles mouvances, de surprises, d’étonnements sans fin. Le soir, lorsque l’air se vêt « de rose et de santal », posté à ma fenêtre, attiré comme le phalène par le cercle de lumière blanche, je demeure dans la connaissance de vous, "Paulina 1880", sublime apparition d’un passé à peine révolu. Vous connaître, c’est ceci : puiser dans les collines douces de votre corps la force d’exister, de penser à demain, d’écrire sur le papier des milliers de signes, d’offrir à mes yeux la merveille de la contemplation. C’est comme un rituel, une cérémonie, un acte rare qui menacerait de ne jamais se reproduire. C’est le tulle noir de votre caraco auquel s’accroche mon regard, c’est sa lisière sur la porcelaine de votre peau, ce que cette limite dit de vous, de votre vêture si près de la mort, si près de l’amour, le tout dans le même creuset dont l’étroitesse est le signe le plus patent. Votre nombril, cette pure dépression vers le centre d’où vous provenez, m’entraîne toujours dans des abîmes de pensée et il s’en faut de peu que je ne me mêle à votre propre provenance, dans un désir de m’effacer, me dissoudre en vous. Puis le triangle qui dissimule votre mont de Vénus, cette barrière que votre bras replié accentue dans un geste de naturelle pudeur, ce triangle disant la source des plaisirs en même temps que l’interdit d’y demeurer, ceci est plus troublant encore que ne le serait votre nudité. Et l’attache de vos bas, cette double tresse par laquelle le haut de vos jambes profère l’élégance du boudoir - seules les femmes rares peuvent se permettre le luxe de tels colifichets -, et ces hanches, ces cuisses s’inscrivant dans un ovale parfait. Paulina, vous êtes si précieuse que le silence du livre convient mieux que mon incontinent bavardage. Mais énonçons encore, juste le temps de donner au désir l'exacte mesure qu’il attend. Vous êtes si présente dans cela que vous montrez, mais aussi tout autant dans ce que vous dissimulez. Car votre habileté est de n’amener au jour que cette manière d’île dont une partie s’efface sans doute sous les eaux. Rien n’est plus souhaité que ce qui s’absente. Pour cette raison et pour mille autres encore, je pars à votre découverte. Au sens strict de « découvrir ce qui s’occulte ».
Votre visage, par exemple, est-il régulier, ovale, carré et volontaire, semé de taches de rousseur ? La pulpe de vos lèvres possède-t-elle une carnation proche du soleil au crépuscule ? Vos joues sont-elles de soie ou bien de parchemin ? Portez-vous de larges créoles comme les femmes métissées ? Vous maquillez-vous ? Dans la discrétion ou bien avec ostentation afin que nul ne puisse échapper à votre sensualité ? Votre cou est-il orné d’un jonc en or, d’un pendentif, d’une miniature persane en émail ? Votre poitrine dissimule-t-elle, dans son inaperçue échancrure, un grain de beauté, un tatouage discret, un scarabée à la tunique phosphorescente ? Vos genoux sont-ils aussi écumeux que votre gorge incline à l’albâtre ? Vos chevilles sont-elles ornées de bracelets, de fines attaches de couleur pareilles à des lianes ? Et vos pieds, que je suppute étroits et graciles, sont-ils chaussés de simples ballerines, d’escarpins aux hauts talons, de bottines lacées sur l’arrière ? C’est étonnant, tout de même, cette incroyable richesse que recèle, toujours, l’inconnu, l’invisible. Immense réserve de liberté qui nous porte à imaginer, rêver, divaguer parfois. Du continent visible que vous présentez, l’on peut faire une brève description. De celui, inaperçu, on pourrait disserter pendant des heures, tant le secret est propice à délier la langue, à faire s’épanouir les flots inépuisables de la parole.

Mais, Paulina, le jour baisse que la brume nocturne, bientôt, viendra recouvrir d’une taie légère. Je vais fermer mes fenêtres - la tentation est trop grande de disparaître en vous -, saisir mon stylo, noircir des feuilles. L’article sur vous, Paulina, je crois que je vais le laisser en suspens, inachevé, telle l’image que vous m’offrez qui paraît tellement pleine, indépassable, liée à la méditation. Jamais on ne saisit d’ombres entre les mains, seulement des réalités et nous demeurons cloués à ces étreintes définitives. Paulina, depuis la mansarde où la nuit coule maintenant, en pensée, je vous offre mon corps, entier le mien, sans mystère, presque sans ombre, mais peuplé de rêves. De rêves orientaux. Auront-ils, au moins, cette note « de rose et de santal », cette forme d’île de beauté, celle qui vous révèle dans une manière d’éblouissement ? « Elle de beauté », je vous attends, au moins jusqu’à demain ! Je vous attends depuis si longtemps !

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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