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9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 14:08
De l’esquisse à la toile.

Œuvre : Barbara Kroll.

Esquisse s’était levée avant le jour. Pâle dans sa minceur, presque invisible dans sa texture, tellement sa peau inclinait au doute. D’être. De s’inscrire dans la figure du monde. C’était comme si sa parution dépendait de quelque chose qui la dépassait, peut-être la décision du ciel ou bien la volonté de la mer, son flux puissant à la face de la Terre. Parler d’Esquisse eût tenu du prodige. Tient-on un discours sur le vol du colibri, le glissement du nuage, l’ombre portée sur le lisse de l’étang ? Commente-t-on la dérive de la calebasse sur la rivière de l’ukiyo-e ? Ajoute-t-on sa voix au haïku pour dire la fragrance de la fleur de cerisier, la neige ceinturant le Mont Fuji ? Non, ce qui se dissimule et tient, sinon de l’invisible, du moins de l’ineffable, du discret, de l’inapparent, il faut lui laisser le temps de faire phénomène dans l’instant qui aura été choisi comme celui habité de vérité. Il n’y a pas d’autre lieu pour se manifester que celui des affinités, des correspondances, des harmonies. Le bruit de fond de la réalité est tellement assourdissant. Les mouvements désordonnés tellement douloureux pour la conscience. Ceci, cette perte de soi dans les remous mondains, Esquisse en était avertie depuis son destin à peine proféré, se déplaçant à la manière du fusain sur la toile ou bien la trace de l’estompe sur la feuille vierge.

Cependant, quoique farouche, portée par nature à se dissimuler derrière tout ce qui pouvait procurer abri, une tenture de lin, la mousseline d’un rideau, la paroi translucide d’un parchemin, Esquisse voulait silhouette et horizon, ombre et lumière afin de connaître le monde, afin de se connaître elle-même. L’aube la voyait marcher sur la pointe des pieds, ballerine discrète ne voulant effrayer ni le discret grillon, ni troubler l’onde des libellules, ni creuser l’air de galeries infinies. Aussi ses déplacements consistaient en de simples translations d’un vent à un autre, d’un nuage à la cime d’un arbre, d’une herbe à la pliure d’une clarté sur le bord d’une corolle. Et Esquisse était heureuse de cette vie simple autant que disposée à l’accueil de cela qui se présentait dans la beauté.

Mais exister ne consistait pas à fuir continuellement et à se dérober derrière un effacement permanent. Esquisse devait bientôt en faire la cruelle expérience. On ne vit pas d’idées et d’utopies. Vivre c’est entailler sa peau et forer son ombilic afin que les événements puissent, de leurs dards, vriller cette mince cloison qui nous sépare du dehors. Vivre, c’est retourner sa calotte et étaler ses viscères au plein jour. Vivre, c’est faire couler sa lymphe sur les aires de ciment afin que s’écrive la tragédie par laquelle nous portons au-devant de nous le destin qui est le nôtre. Rien ne servait de demeurer dans la cécité, d’enduire ses oreilles de cire, de faire de ses mains des égouttements hémiplégiques. En réalité, Esquisse était encore en attente d’une parole qui vînt la déflorer et la faire basculer de ce côté-ci du réel, non plus de demeurer dans la sphère close de l’imaginaire. Esquisse avait la consistance et la texture de la toile. Esquisse était le subjectile libre sur lequel, bientôt, se traceraient les stigmates de la relation, les accidents des jours, les minces efflorescences du sens. Esquisse était la page immaculée et, dans l’ombre, les yatagans veillaient, les dents aiguisaient leurs bords tranchants comme des massicots, les langues s’apprêtaient à cracher leur venin, les poings à lancer leurs assauts en forme de boulets.

Le matin est ceci : une vapeur diffuse posée sur les choses et rien ne s’affirme encore, sinon une vague clarté appuyée sur le cercle de l’horizon. Tout est au repos sauf la respiration des hommes, une brume bleue flottant sur leur poitrine. C’est l’heure hésitante que choisit Esquisse « entre chien et loup » -, pour inaugurer sa venue au monde, tracer son sillage réel au milieu de la grande dérive humaine. La porte à peine refermée et, déjà, la toile change de nuance, vire sous des teintes de cendre, des coulures d’argile. C’est déjà les premiers signes d’entrée sur cette vaste agora où le vent de la folie siffle de ses mille bouches, hydre agitant ses milliers de têtes, dont l’immortelle, celle qui, jamais ne vous lâchera. Rude est la chute qui fait d’Esquisse, une inconnue parmi d’autres, une promise à la grande dérive. Elle a tout à apprendre des hommes, des rues, des paroles, des mouvements, des idées. Elle s’offre au jour dans sa plus grande candeur. Elle vient d’un pays où rien n’est encore décidé, où tout est libre de s’informer ou de ne pas paraître, ou bien, alors, de le faire de multiples manières, ultime pouvoir de disposer de soi avant que l’ordre des nécessités ne vienne s’en mêler. Car, il y a peu, Esquisse était encore abritée dans le luxe de sa verrière, entourée de plantes vertes, de pots emplis de crayons, d’une impressionnante théorie de pinceaux, de brosses, de spalters, de récipients sur lesquels, telles des larmes de résine, s’étaient immobilisés des gouttes de blanc de titane, de bleu outremer, de vermillon, de noir de fumée.

Dans la pièce contiguë, un lit posé sur le sol, des tapis de laine, un vieux poêle en tôle, des revues ouvertes sur des images colorées, un cendrier plein, des monceaux de livre, une bouteille d’alcool, des traces de repas, des flacons, des bibelots, des toiles dont on ne voit que l’envers, le cadre de bois blanc, un carnet de croquis où courent des dessins, des feuilles disséminées tachées de couleurs, de traces de graphite, de pierre noire. Et, au milieu de ce capharnaüm, un corps de femme, comme si, lui-même, était un objet parmi les autres, peut-être un biscuit de porcelaine attendant une pellicule d’émail, peut-être une sculpture ébauchée en chemin vers l’âme qui va l’animer. Une femme encore pliée dans les vagues du songe, voguant sur les flux de l’imaginaire, nageant dans des phantasmes de création qui l’extraient du monde, la portent bien au-delà des réveils douloureux, des marches laborieuses vers un atelier, un bureau, un magasin où se déroule la « vraie vie », celle qui vous mord au ventre, vous courbe l’échine, vous réduit à l’étroitesse d’une partition existentielle inaudible.

Esquisse, cette oeuvre en voie de constitution, cette lente émergence des linéaments de la toile, encore dans sa blancheur native, dans sa naïveté originelle, sa pureté prépositionnelle, son être-en-devenir, Esquisse donc, a à être parmi les hommes afin que, possédée par leurs signes, conjuguée à l’aune de leur grammaire, pétrie du lexique qui est le leur, elle puisse, un jour, faire sens à l’aune d’une figure interprétable, dans laquelle, chacun, chacune, puisse se reconnaître, comme Narcisse se penchant sur l’onde qui le reflète, chacun, chacune, puisse projeter son image en tant que saisie du monde. Esquisse, déambulant parmi la foule, dans les couloirs du métro, dans les rues où s’ouvrent les lourds rideaux de tôle avec leurs drôles de grincements, dans les parcs où coulent les fontaines, sur les dalles de béton martelées de milliers de talons, poinçonnées de milliers d’aiguilles sur lesquelles sont juchés des milliers de jambes pressées. Esquive est cette sublime inconnue dont on ne prend acte qu’à ne jamais la croiser, seulement, parfois, un frôlement léger, une brise rapide, le glacis d’une couleur inaperçue. C’est si subtil, une œuvre d’art, si éphémère, simple vibration s’effaçant à même sa parution. Et, Esquisse, cette hésitation faisant son pas de deux, comment ne pas l’oublier dans l’ombre même qui est son intime nature, dans l’irrésolution d’être qui ne sait encore quelle sera la forme achevée de sa parution ? Pourtant, les esquisses sur lesquelles nous hissons nos frêles dérobades, nos marches inconsistantes, nos subits retournements, nos faussetés à paraître sont légion que nous nous hâtons de précipiter dans quelque fosse caroline.

Esquisse, jamais nous ne la voyons alors qu’elle nous porte en elle comme une faveur dont nous devrions faire notre miel. Esquisse est cette figure heureuse, cette émergence du néant qui ne demande qu’à briller, à tracer son chemin avec la belle assurance qui sied aux âmes libres. Elle est en devenir, non encore inféodée au principe de raison, aux jugements hâtifs, aux désirs de toutes sortes, aux machinations, aux combines, aux compromissions. Esquisse est comme sur le bord d’une plage immaculée avec l’écume d’une eau claire venant battre à ses pieds. Une île du bout du monde que nulle aberration n’a encore entamée de son insuffisance mortelle. Elle est au bord d’elle-même, dans le plus grand secret qui soit, dans la plus grande espérance. C’est cela être libre : se tenir au-devant des possibilités du monde et pouvoir les embrasser toutes, sans exception, sans se poser la question de savoir si l’une d’entre elles est meilleure qu’une autre. Une sérénité vis-à-vis de tout ce qui se présente et, originellement, n’est jamais affecté d’une quelconque faiblesse. Esquisse, regardons-là, tant la forme est déjà présente qui véhicule les prémices du sens. La tête est cette aire vide à l’infinie puissance. Rien n’ayant encore été proféré, tout est en attente de profération. Promesse de déploiement de l’arche infinie du langage, tenue d’un colloque illimité résonnant dans toutes les tours de Babel de l’univers. Et la si belle vision, l’ouverture à l’autre, au paysage, à l’œuvre d’art. Et l’incroyable polyphonie sur le point de se déverser dans la spirale de la cochlée. Et la myriade de goûts. Et les subtiles fragrances. Et les lèvres dans le geste du baiser. Esquisse, regardons-là dans cette réserve qu’indique la posture étroite des bras - ils embrasseront plus tard et avec quelle amplitude ! -, Esquisse aux jambes jointes dans le geste de la virginité, du territoire réservé qui, un jour, s’annoncera sous la figure de la généalogie à poursuivre -, Esquisse, regardons-là dans ses jambes presque inapparentes qui disent la modestie à être, la simplicité par laquelle s’annoncent les choses belles. Il y a tant de pureté, de mise à l’écart des mouvements désordonnés des foules, des bruits de la guerre, des agitations sur les dalles consuméristes des métropoles aux tours prétentieuses. Il y a tant à espérer de ceci qui reste occulté, en mode mineur, si près d’un absolu que tout demeure atteignable, d’un seul coup de pinceau, d’une griffure du crayon, de la trace d’un fusain. Car c’est bien d’une peinture en devenir dont nous sommes occupés, d’une œuvre à faire paraître, à accrocher, bientôt, aux cimaises d’un musée, sous la lumière des projecteurs, dans la clameur étonnée des esthètes, dans les critiques éclairées des hommes savants, dans les mines réjouies des mécènes, dans les gestes élégants des désirantes. Alors, la liberté aura été dépassée, la figure figée dans l’huile, la belle apparition monétisée, c'est-à-dire portée dans l’aire froide de la raison raisonnante alors qu’il y a peu encore, Esquisse, elle rayonnait du pur éclat de ses possibilités infinies. Ainsi l’Esquisse - que nous écrivons avec une Majuscule -, dans le retrait même de sa profération nous pose une question plus morale qu’esthétique : la « liberté-vérité » réelle - les deux ne sont pas dissociables -, n’est-elle pas, d’abord, une question de forme ? Le prélude et l’inachèvement participant à une manière de dignité dont l’aboutissement ne serait que la figure euphémisée ? Bien évidemment ceci n’est qu’une posture intellectuelle, un concept tâchant de faire émerger une réflexion. La tentation est grande, évidemment, de transposer cette vue formelle dans le cadre de l’anthropologie. Sommes-nous, les hommes, les femmes, plus libres et proches d’une vérité lorsque nous nous situons comme « esquisses » - entendons en voie de constitution vers notre existence, près de notre origine - alors que nous demeurerions dans une marge d’erreur avec la marche de notre propre temporalité ? Mais, ici, l’on sent bien la limite à ne pas dépasser. L’humain relevant d’une éthique, alors que l’œuvre s’affilie au registre de l’esthétique. Sans doute l’humour peut-il nous tirer de considérations qui, par nature, chuteraient facilement dans l’impasse de l’aporie. Faisons nôtre, provisoirement, ce titre d’un livre d’Eric Emmanuel Schmidt : « Lorsque j’étais une œuvre d’art ». De cette façon nous nous situerons sur les deux versants du Beau et du Bien. Rien ne saurait en faire l’économie. Si, en effet, je me considère comme œuvre d’art, ma nécessaire transcendance m’éloignera des contingences qui, toujours, ont partie liée avec l’idée d’insuffisance et de chaos, alors que l’art est mise en ordre d’un cosmos. Soyons donc des œuvres d’art !

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Published by Blanc Seing - dans PICTURALES.
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