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3 septembre 2016 6 03 /09 /septembre /2016 19:51
Scellée sur le jour qui vient.

Photographie : Katia Chausheva.

Votre photographie, je l'ai reçue par la poste ce matin. Un peu froissée, égratignée, avec les taches visibles du temps. Est-elle ancienne ou bien est-ce une simple négligence qui en aurait affecté la trame ? Mais, voyez-vous, je la préfère à ces images trop bien léchées, lisses et glacées qui ne disent rien d'autre que l'illusion et le mensonge. Ces griffures, ces accrocs sont la marque insigne de ceci qui a vécu, sans doute souffert et incline à disparaître. L'écorce des arbres, au fil des jours, se décolle de l'aubier, se couvre de vergetures. De rides, devrions-nous dire. Ces sillons qui disent, bien mieux que n'importe quel langage, la souffrance des heures, la maturité et les feuilles d'automne qui ne tarderont guère à tomber. Dites-moi, au moins, ces cernes qui vous installaient dans une manière de jouissance heureuse, l'étoilement de la peau à la pliure des paupières, cette légère fossette qui entaillait votre menton, tout ceci, vous l'avez bien conservé ? Vous n'avez rien gommé ? Ce serait faillir et tomber hors de vous que de vous laisser aller à ces enfantillages. Je vous sais droite, naturelle, concentrée sur la marche de votre destin. Nul ne peut progresser à côté de ses pas sans risquer de chuter et de ne point se reconnaître, une fois levé. C'est un tel bonheur de coïncider à soi, de voir, dans le miroir, son image inaltérée, pareille à un écho disant sa jeunesse, son enfance, son origine. Qui cherche à s'échapper de soi finit, inévitablement, dans l'errance, et, à tout le moins, dans l'erreur.

Mais je ne voudrais vous ennuyer avec ces considérations par trop morales et je vais me hâter de faire votre portrait. Vous êtes si belle dans la juste mesure des choses. Cela, vous le savez. Est-ce la raison qui précipite votre tête dans la douceur d'une précieuse modestie, dans le geste d'une esquive ? Vous êtes si discrète et c'est à peine si la lumière ose vous toucher. Un simple effleurement de palme. Une fontaine qui ruisselle vers l'aval et, bientôt, se confondra avec les eaux terrestres. A bien vous regarder, je retrouve ce retrait, cette permission de vous absenter, cette quête d'un lac intérieur. C'est si élégant le retirement de soi jusqu'à l'effacement, l'illisibilité. Un trait de libellule dans l'air qui vibre. L'aile du papillon à contre-jour du ciel. Mais ne nous laissons pas aller à ces faciles métaphores qui nous éloignent de notre objet. Vous, dans le creux de mes mains, vous dont je voudrais me désaltérer et disparaître dans le souvenir de vous et rien d'autre ne viendrait à l'encontre. L'osmose est une telle joie. Un don des dieux. La pure oblativité qui dissout le monde et se sublime dans les merveilleuses "affinités électives". Deux êtres fusionnant en un seul. Il fallait le génie de Goethe pour écrire ce roman et le porter à l'incandescence. Seul un génie. Mais à quoi bon disserter ? Votre image me tient lieu de nourriture intellectuelle et spirituelle si, par ce dernier mot, on entend la seule piété qui soit : l'amour porté à celle par qui la vie se métamorphose en existence. Et qu'importe la séparation, vous qui vivez loin, au-delà des monts, au-delà des mers. L'amour est-il plus fort quand les amants demeurent dans un boudoir ? L'amour aurait-il peur des frontières, des distances ? Nos sentiments sont intacts depuis cette séparation dont nous n'avons même plus le souvenir. Et peut-être le sont-ils en raison même de cet océan qui nous porte, chacun, aux limites du monde. Oui, je cesse ce discours oiseux, cette énumération de poncifs qui faisaient le bonheur des œuvres romantiques du XIX° siècle. Ou, plutôt, romanesques. Convenons-en, nous sommes des romans, à moins qu'il ne s'agisse de simples romances et nous nous perdons dans les trames de la fable, les remous de l'histoire. Nous avons mieux à faire. Je regarderai votre beau portrait et m'isolerai dans ce territoire. La vérité est là, dans cette image de vous qui vous détermine bien au-delà de ce que vous pensez. Vous êtes votre épiphanie, le reste est simple bavardage.

Que je vous dise. Vous êtes si troublante avec ce casque de cheveux sagement tiré vers l'arrière, comme s'il souhaitait demeurer dans l'ombre du passé. Et ce front bombé, lissé de clarté qui dissimule, j'en suis sûr, de bien belles pensées. Et cet ovale de nacre qui fait le tour de vous et se perd dans la souple éminence du menton. Les traits de fusain de vos sourcils aussi inapparents que le vol de l'abeille. Votre nez perdu dans la cendre. L'arc de Cupidon qu'effleure le bourgeonnement du désir. Mais en sourdine. Comme un clavecin bien tempéré. Votre bouche fermée sur les mots du poème, cela que vous proférez, comme un enfant susurre. Et la mer d'ambre de votre gorge que recouvre la neige d'un talc. C'est si étonnant la réserve de cette couleur, assourdie, qui paraît mutique mais qui dit, de vous, l'irréfragable présence. Pur acte de donation qui vous fait paraître, en même temps que vous vous retirez du champ de vision, de la curiosité anonyme, des complots qui tissent le monde.

Vous savez, vous me faites tellement penser à l'étrange beauté de la geisha, à son mystère, à cette discrétion ourlée d'élégance et de culture à fleur de peau. Vous en avez le charme subtil, l'apparence raffinée. Le haut chignon de jais que traverse une écaille blanche, le kimono de soie et sa large ceinture obi, les pétales de soie d'une rose, les mains de porcelaine, tout ceci est en vous avec tellement de naturel que vous en avez les attributs à seulement respirer, bouger avec souplesse, demeurer dans l'aire immaculée de votre corps. Et le regard de la dame de compagnie, s'il se détourne pudiquement de l'objectif du photographe, n'atteint pas la profondeur du vôtre, son éclipse, sa profondeur. C'est cela qui fait votre charme et trouble ceux qui vous rencontrent. Pensant vous absenter des désirs ordinaires, vous ne faites que les porter à la densité de la braise. Les yeux, ces "fenêtres de l'âme", dit-on, n'ont jamais autant de puissance qu'à être dissimulés. Dans ceux de la coquette l'on voit la danse de la séduction; dans ceux de l'effrontée la cerise de la tentation; dans ceux de l'impudique les prémices de la volupté. Dans l'absence des vôtres, l'on ne voit rien et c'est bien pour cela que l'on y voit tout. Scellée sur le jour qui vient, vous êtes le bouton de fleur, le germe que l'on rêve d'ouvrir mais qui se refuse au dépouillement. Ceci est votre force qui, pourtant, aurait l'apparence d'une faiblesse. Pour cette raison mon amour vous est acquis jusqu'à la nuit définitive. L'on n'aime jamais tant que ce qui, toujours, nous échappe. Votre photographie, je la cloue sur le mur de ma chambre, à l'envers, votre visage contre le blanc de la chaux. Ainsi, je n'aurais plus aucune raison de ne plus vous aimer. Votre absence en sera illuminée. Mais cela vous le savez, à demeurer seulement dans le silence de votre effigie. Qui est pure beauté. mais de cela aussi, vous êtes alertée. J'éteins la lumière, il y a trop de clarté. Le rayon de la lune suffira. Ne croyez-vous pas ? Mais à trop poser de questions je sais vous ennuyer. Dormons, si vous le voulez bien. L'océan qui nous sépare n'est pas si large. A peine une flaque sous le scintillement des étoiles. Prenez donc ma main, que je cueille la vôtre. Ainsi la nuit nous surprendra en flagrant délit de mensonge. Il faut bien savoir mentir, parfois …

Scellée sur le jour qui vient.

Photographe inconnu - Vers 1910

Source : MailOnline.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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