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16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 07:50
Petite royauté boisée.

Œuvre : Marc Bourlier.

Sur leur île, somme toute assez étroite, les Petits Boisés vivaient en bonne intelligence, s'accommodant de leur sort comme le font les simples au contact d'une nature généreuse. Leur nourriture - quelques fleurs sucrées, quelques bourgeons -, les sustentait avec délicatesse et nul embonpoint ne les gênait aux entournures. Tout se passait dans l'harmonie et bien qu'ils ne fussent atteints ni des envies, ni des minces gloires de leurs homologues de chair, parfois leur humeur s'irisait de quelques échardes dont il convenait qu'elles fussent extraites avec doigté, pour le bien de la communauté. Bien qu'usés par les glissements du sable et les caresses de l'eau, il n'en demeurait pas moins que, lorsque les Petits Liteaux se croisaient sur les chemins de poussière, leurs angles, pourtant émoussés, posaient problème, leurs frottements réciproques étant ressentis comme légèrement urticants. Pourtant l'on s'ingéniait à s'effacer devant l'autre, lui laissant toute latitude de disposer du sentier à sa guise. Mais rien n'y faisait et, la population s'accroissant de nouveaux arrivants, il convenait de prendre les mesures adéquates à la postérité d'une entente jusqu'alors sans faille.

Un soir de clair de Terre, on se disposa donc sur le rivage, en cercles concentriques et l'on s'exposa, mutuellement, les raisons de ce qui menaçait de devenir mauvaise humeur, dont chacun, ici, savait qu'elle finissait toujours par chuter sous forme de sciure. La réalité était là, sans doute cruelle, mais réalité incontournable. On n'avait plus assez de place pour loger éclisses et écorces, baguettes et voliges. Il était grand temps d'agir, avant que la situation ne dégénère, peut-être sous forme de guerre. Ils avaient tous les jours, sous les yeux, au bout de leurs lunettes, les agissements inconsidérés des hommes sur la Planète Bleue et ne souhaitaient nullement tomber dans de si fâcheux travers. Il fut donc décidé, d'un commun accord, d'imiter, les faits et gestes de l'humanité, uniquement dans ce qu'ils paraissaient avoir de bénéfique à la conservation de soi et à l'expansion d'un immédiat et perceptible bonheur. Prenant modèle sur les grandes bâtisses qui couraient le long des banlieues des villes, ils édifièrent une H.L.M. - Habitation Ludique Merveilleuse - dont ils pensaient, à juste titre, qu'elle résoudrait leur problème de surpopulation. Ils construisirent des étages, ils dressèrent des cloisons, ils occupèrent des cellules, y compris en position allongée. Au centre de l'édifice ils placèrent un Boisé-Roi - on le reconnaissait à sa taille légèrement exubérante - Roi débonnaire qui réglait les litiges avec le doigté qui convient à un Flotté longtemps exercé à côtoyer les rives de l'existence.

Le lecteur, la lectrice, inquiets, se demanderont par quel miracle le bonheur pouvait échoir à ces Petits Encloisonnés dont l'habitat, par de nombreuses similitudes, semblait singer ces boîtes dans lesquelles les hommes s'entassaient à Hong-Kong. Mais, penser ceci, c'était simplement confondre la placidité de ces Petits Flottés avec la hargne des humains à coloniser la moindre parcelle de terre. En réalité, il convient plutôt de se porter en direction des industrieuses abeilles - bien que les Petits Boisés fussent inactifs la plupart du temps -, en ce qui concerne leur discipline et le respect de la vie communautaire. L'on s'accommodait parfaitement de la Volige contiguë ou bien du Tenon jouxtant sa demeure de bois. L'on faisait son miel à seulement entendre le petit grésillement continu du voisin, le soupir d'aise de la voisine. L'on était proche du ravissement s'il fallait se serrer un brin et accueillir un nouvel échoué sur le rivage. Faisait-il froid et l'on se serrait les coudes. Faisait-il chaud et l'on mobilisait son souffle de rameau afin que les autres pussent profiter de cette brise végétale. Faisait-il tiède et l'on louait le climat apaisé de l'île. Cependant, certains verront la démesure avec laquelle le Roi occupe l'espace, comme le trait d'un caractère conquérant et le penchant vers quelque occupation impériale du lieu. Eh bien, qu'ils soient rassurés, le lieu était seulement symbolique et l'ambition du personnage inversement proportionnelle à sa taille. Tout de modestie et d'indulgence, la Roi rendait la justice dans la plus parfaite équité pour la seule raison qu'aucun litige ne mettait en opposition quelque Boisé que ce fût.

Et, maintenant, humains qui à présent vivons, et humains qui, demain, vivront, tous, nous sommes conviés à écouter une manière d'exhortation, sans doute bien sérieuse, certainement bien moralisatrice, mais c'est ainsi que s'expriment les Petits Descendants des arbres lorsque la tempête les menace. Et, ceci, ils le regardent d'un mauvais œil, nous en tenant pour responsables. Mais, peut-être, sont-ils dans une manière d'approche de la vérité.

"Parfois, lorsque le soleil brille et que l'air libre souffle sur l'île, nous, Petits Boisés, quittons nos cellules tellement semblables aux espaces de la ruche et nous nous répandons partout où il y a un lieu pour accueillir notre humilité d'écorce. Alors, nous retournant et considérant la planche sur laquelle nous semblons attachés pour l'éternité, nous n'apercevons rien d'autre qu'une aire libre de contrainte, un site où jouer éternellement. Humains, ce sont vos yeux envieux et vos mains désirantes qui feignent de nous river dans le cadre étroit d'une geôle. En réalité, Humains, vous ne faites que projeter sur notre Peuple Flotté vos manies terrestres. La boîte à laquelle nous semblons confier nos destinées est simple vue de l'esprit, illusion, poudre de perlimpinpin et miroir aux alouettes. Les cloisons dont nous habillons notre quotidien ne sont que méridiens de l'âme, mélodie de l'esprit, rythme des cœurs. C'est simplement dans vos têtes hallucinées que se dressent les barrières qui séparent les hommes, aussi bien celles que vous attribuez à notre modeste peuple. Jamais de diaspora, d'écartèlement qui divise, de frontière qui partage et sème la zizanie. Citoyens du monde, nous le sommes jusque dans la multiplicité de nos fibres, la simplicité de nos existences ordinaires. Si, parfois, guerre il y a, ce n'est qu'à l'aune d'une "guerre des boutons", nos jeux espiègles en étant le relief le plus immédiatement perceptible. Aussi nous vous disons : Peuple de la Terre, libérez-vous de vos entraves qui ne sont que des incapacités à vous regarder dans le miroir de la conscience, à considérer l'outre vide et outrageusement dilatée de votre corps de chair, à marcher à côté de vos propres certitudes. Depuis les cases où nous vivons avec l'assentiment et la sûreté que procurent les visées exactes, nous vous exhortons, peuple de l'errance, à nettoyer les verres de vos lunettes, il est encore temps d'accommoder votre vue aux infinies vérités qui sillonnent la terre tout juste sous cette poussière que, jamais, vous ne voulez soulever de peur qu'elle ne vous dise, à votre sujet, ce que vous ne voulez pas entendre. Mais voilà que vous bâillez et clignez des yeux comme de jeunes chiots venus au jour avec la truffe rose et le museau plein de lait. Dormez, nous vous réveillerons quand vous serez plus grands. Il sera alors temps de dilater vos pupilles et de faire tomber ces murs que, depuis la nuit des temps, vous vous ingéniez, vous et les vôtres, à dresser aux quatre coins de l'horizon, ces "murs de la honte" qui vous priveront bientôt de votre humanité si vous ne les abattez pas. Au moins dans vos esprits. Apprenez à vivre au milieu de la ruche humaine, si près des autres que vous vous confondrez avec eux plutôt que de les reléguer dans quelque étroite condition. C'est cela être homme, du moins depuis notre vue boisée que nous espérons pleine de sagesse. C'est cela être homme et nous ne vous en aimerons que davantage. Il faut que vous nous serviez d'exemple plutôt que de contraindre nos pensées à ne régner que sur de bien étranges ressentis. Humains, si vous nous aimez comme nous vous aimons, depuis notre centre qui porte le doux nom "d'âme", alors la Terre tournera rond et nous nous dépêcherons d'oublier tout ce qui blesse et réduit à l'impuissance. Peuple de la terre nous vous aimons parce que nous croyons en vous. Croyez en nous, aussi, parce que nous existons bien au-delà de ce que votre imaginaire peut échafauder. Nous existons et nous voulons de l'harmonie. De la paix. De l'amour. Est-ce donc si difficile, sur Terre, de dire "amour" et de le mettre en pratique ? Est-ce si difficile ? Nous, ici, sur notre planète boisée, nous nous assemblons en tenons et mortaises et, voyez-vous, nos liens deviennent indissociables, forts comme le chêne luttant dans le vent. Alors, devenez donc ces chênes aux ramures puissantes qui, un jour, donneront ces Petites Légendes qui succèderont à nos frêles silhouettes. Devenez ces chênes aux immenses racines terrestres et nous dormirons en paix."

La parole des Petits Boisés s'est effacée dans les tourbillons de l'air. Depuis la Terre nous les apercevons encore comme au travers d'un brouillard. Mais ont-ils au moins existé ou bien est-ce notre conscience qui les a créés de toute pièce afin que, nous aussi, puissions trouver le sommeil ? C'est difficile parfois de trouver le sommeil ! Alors …

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Published by Blanc Seing - dans Petits Insulaires.
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