Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 août 2016 4 25 /08 /août /2016 06:54
Le corridor des solitudes.

Photographie : Katia Chausheva.

De toi, de ton image si altière - parfois je te comparais à l'effigie un peu raide de Marianne -, il ne me restait plus qu'une vieille photo en noir et blanc, pliée par endroits, scarifiée, avec des empreintes semblables à des traînées d'argile. L'image s'était usée, comme emportée par le temps. Étais-tu devenue cela même que le cliché ancien suggérait, une fille de l'ombre avec un regard absent, proche de l'encre, des lèvres étroites scellées sur un silence, et cette perte du corps dans cette densité grise, la médaille à ton cou comme l'étrange gong attaché à ton destin ? La première fois que nous nous étions vus, il y a de cela vingt ans, c'était sur la lande au cours de mes étranges pérégrinations dans ce pays non moins étrange. Était-il autre chose qu'une légende vivante, une savante mise en scène d'une mythologie se perdant dans les pierres diluviennes ? On avait constamment l'impression de flotter entre deux brumes, entre deux ciels, entre deux théories géologiques sédimentées dans une mémoire sans horizon. Ce qui te plaisait, précisément, c'était ce flou, cette indistinction, ce moutonnement des Highlands, hautes terres qui confinaient, toujours, avec la possible perdition. Ce qu'il te fallait, c'était disparaître parmi le mauve des bruyères, disperser ta tremblante silhouette dans la dentelure des fougères, te couler dans l'éboulis des rochers couverts de mousse. Et ces lochs aux eaux claires, froides, à la profondeur de glacier, tu n'avais qu'une hâte, y plonger le bas de ton corps jusqu'à la limite de l'évanouissement. Mais que signifiaient donc cette immersion, cette perte de l'esprit sur le bord d'une glaciation, cette chute de l'âme qui, jamais, ne semblait pouvoir remonter jusqu'à toi, animer ta conscience et la faire brûler dans l'aire de la passion ? Car, passionnée tu l'étais, mais sur le genre d'une secrète invagination, comme si ta tunique de peau s'était retournée, te conduisant dans des limbes inaccessibles. Mais pouvais-tu y déceler quelque chose comme une existence ? Ou bien y avait-il un jeu sacrificiel, une insensée provocation te laissant sur les rives proches de la mort ? Et la mort, quel goût avait-elle pour que tu t'ingénias à en chercher la compagnie à l'aune de ton propre effacement ?

Notre première rencontre donc, sur cette route de la haute Écosse, moi y progressant contre le vent, toi assise sur un rocher face à un lac cerné de montagnes violettes. Un large horizon, un ciel bas avec la pâte lourde des nuages, les taches blanches des moutons, de longs murets de pierre qui couraient parmi l'herbe rase. Je prenais quelques photographies pour illustrer mon prochain article et toi, comme en écho, dessinais le paysage, sa belle austérité, sa nullité sur laquelle inscrire, d'une touche légère d'aquarelle, la singularité des sentiments. En réalité, je crois que ton carnet de voyages relatait ton monde intérieur, plus qu'il ne traduisait une esthétique, fût-elle transcendée par le geste artistique. Tu avais accepté mon invitation de cheminer ensemble. Nous étions portés, tous les deux, par un commun désir de connaître cette terre si attachante, d'y inscrire nos pas dans le respect du simple et de l'immédiat dévoilement de ce qui se présentait, le sombre massif de Ben Hope et sa coiffe de brouillard, la vaste échancrure du Loch Eriboll et ses maisons de pierres, basses, au toit pentu, aux deux cheminées massives auxquelles était arrimé le pignon. C'est dans une de ces vieilles bâtisses transformée en pub que nos relations - de quelle nature étaient-elles ? -, ont trouvé une manière d'assise. Nous nous y retrouvions en fin d'après-midi, alors que le jour déclinait, seuls, avant que n'arrivent les natifs du village. Nous voulions éviter le bruit, la fumée, le mouvement, toutes choses qui auraient contrarié cette poésie blanche qui se dégageait comme par magie du sol des tourbières, de la plaque des marécages et s'élevait contre les falaises jusqu'à la lisière du ciel. Nous échangions peu, juste une impression entre deux crépitements de braises, juste une intonation pour dire ce qui s'annonçait au-dehors et nous parvenait dans la résille des vitres avec une douce irisation, un simple effleurement du monde. Un bavardage eût entamé cette harmonie et, seul, parfois, les sabots du patron sur les dalles de pierre venaient percuter le silence pareil au passage du vent sur le poli des galets.

Nous nous aimions par Highlands interposés, comme si cette inhospitalière nature, sa démesure, sa sauvagerie avaient scellé, en nous, des liens irréversibles, bien plus puissants que ceux de l'amour ordinaire. Nous échangions nos travaux, moi mes tirages en noir et blanc sur du papier baryté à la belle profondeur, toi tes esquisses au fusain, tes dessins à l'encre, tes douces aquarelles infusées du rythme du temps. Nous étions si bien, nos mains en coupe autour d'une tasse de thé brûlant, une vague odeur de tourbe et de bière imprégnée dans les dalles noires des murs, quelques effluves de tabac, une musique en sourdine qui semblait venir de la terre elle-même. Nous étions plus atteints d'une communion de l'âme que du désir des corps et je ne me souviens pas que nos mains se soient même effleurées. Nos esprits, oui, dans une sorte de démesure qui nous dépassait et nous conduisait, hors sol, dans un genre de flottement dont nous avions du mal à nous départir lorsque la porte ouverte, le blizzard soufflant, nous ramenait sur le dur sentier des réalités. Mais, jamais nous n'aurions accepté de nous y soustraire. Ici, l'existence était de vent, de pluie, de bourrasques, de brusques éclaircies, de rayons de soleil entre les nuages, de plaques de mercure des lacs, de maisons de bois au bord de l'eau, de fjords aux eaux si profondes qu'elles se teintaient de noir.

Aujourd'hui, sous la lampe, ta photo me paraît témoigner d'un temps si lointain qu'il semblerait n'avoir jamais avoir existé. Et, pourtant, ce temps vibre en moi comme le diapason dès que j'évoque ces hautes terres habitées de solitude. Carrefour des solitudes : de la mer, de la pierre, du lichen, du galet, de la bruyère, de l'air tendu comme une soie, du soleil si blanc qu'on dirait du brouillard, de la pluie faisant ses traits dans l'air gris, de la rosée crépitant sous la première lumière. Oui, je sais. Je crois que les stigmates portés par ta photo sont la résurgence de cette beauté-là. On ne peut l'oublier. Ce sont les falaises abruptes que sculpte la cimaise de ton front. Les lacs sombres de tes yeux. La lande de tes joues. La nervure de pierre de ton nez, pareille à ces murets se perdant dans le lointain. Le goulet de tes lèvres, cette métaphore de la flaque lacustre. La saillie de ton menton, promontoire faisant son surplomb au-dessus du vide. Les collines de tes épaules doucement visitées de clarté. L'aire blanche de ta gorge, comme cette eau de lagune qui palpite sous le ciel de cendre. En toi, dans les grains de l'image, dans les zones d'ombre puis dans le passage au clair-obscur, c'est toute l'Ecosse des Highlands qui a déposé sa force brute en même temps que sa réserve, et il me semble que te voilà, soudain, livrée à mon insatiable curiosité, à moins qu'il ne s'agisse de la résurgence d'un amour non-dit. C'est cela qui s'annonce quand la recherche de l'absolu, l'idée haute de la beauté, l'intellection prennent le pas sur la simple émergence de la chair. Mais la chair n'en est pas meurtrie, retardée seulement dans son empressement à dire ce que la passion aurait pu installer dans l'espace de deux existences. Je ne sais celle que tu es devenue aujourd'hui, si l'Ecosse te parle encore son langage d'encre et de lavis, si le pub si près du sol, tout contre les herbes rases et les ventres des nuages te parle en quelque manière, si le feu y crépite comme autrefois avec sa chanson de cornemuse, ses pleurs d'accordéon. Un jour, je reviendrai dans cette contrée si mystérieuse, si prenante que, jamais, le regard ne peut s'en éloigner longuement. J'emporterai ton image de papier et je ferai le chemin parcouru en ta présence. Je parlerai aux herbes mouvantes, je parlerai aux nuages filant sous le ciel bas, aux mottes carrées de tourbe, aux eaux de source. Je parlerai. Et ce sera soudain comme si le temps s'inversait, refluait vers ce passé à la consistance de brume. La surface glacée de la photo se déplissera, lissera ses vergetures, effacera ses traces jaunes, les couleurs du temps. Et alors, notre histoire commencée il y a vingt ans, pourra recommencer. Tu seras la seule à en connaître l'issue. Je te sais tellement présente à la beauté. Alors je reste les yeux grands ouverts, tout au bout de la terre de septentrion et je regarde le ciel où filent les étoiles.

Partager cet article

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher