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4 décembre 2015 5 04 /12 /décembre /2015 07:41
Le bonheur du jour qui vient.

Photographie : Gilles Molinier.

Finlande - Étude.

Il y a si peu d'être encore et le monde est en oubli de lui. La glaise de la nuit est immobile, couchée dans ses plis d'ombre. La conscience des hommes est une flamme éteinte en attente du jour. On n'entend ni le glissement des montagnes dans l'aire libre du ciel, ni le moutonnement de la mer et les brins d'herbe sont debout dans leur tunique étroite. Le gel est partout qui fait ses taches bleues et, au profond des vallées, les nappes de brouillard scintillent à l'abri des étoiles. Au fond du corps, à la lisière de la couche de toile, on sent de lentes reptations, de souples mouvements venus nous dire l'imminence de la lumière. Alors on se ramasse sur son ombilic, alors on soude son âme à la pliure des choses. C'est si douloureux le dépliement et la gangue des os crisse sous les coups de boutoir de la volonté. C'est toujours dans l'occlusion que tout surgit et prend sens. Jamais dans la pure ouverture comme révélation. Il faut une tension, il faut un étirement de soi jusqu'aux limites de peau, il faut le bord du précipice, les lèvres de l'abîme. On est là, cloué dans son imaginaire, on est là sur l'arc dilaté de l'intuition et on attend.

Quelque chose va venir, quelque chose va surgir et cela chante son bruit de source dans le corridor de la cochlée. Et cela fait sa clarté de porcelaine sur la boule de la sclérotique. Et cela tire sur les fibres de myéline jusqu'à l'extrême limite de la blancheur. C'est du-dedans de soi que tout part, tout rayonne. On est la réserve de la nuit, la plainte sourde de l'aube, le jour et sa promesse de plénitude. Cela on le sent comme donation ultime, indépassable et l'on se dispose à l'événement et l'on déroule sa langue et l'on fait sa courbure colorée aux yeux du monde. On est caméléon et les teintes d'argile et d'émeraude ricochent sur l'aire des écailles avec la patience de la source à paraître, avec la tranquillité de la fleur de lotus à déployer l'écume de sa corolle. Le noir est là, encore, on sent ses battements d'obsidienne juste au-dessous de l'horizon. Cela attire, cela convoque au passé, cela ouvre le puits des réminiscences. Mais on se refuse à errer dans le labyrinthe de la mémoire, mais on pousse dans la pénombre les griffes de la douleur, mais on dissimule dans les tiroirs du temps les bogues urticantes et les jets de lapillis. On est là, sur le point de renaître à soi, d'étendre ses rémiges, d'ouvrir son œil de rapace, de s'élancer au milieu des lames d'air et de planer longuement. Soudain, tout semble s'éteindre, tout semble renoncer à être, aussi bien les hommes, aussi bien les rivières et l'arrondi des collines. Mais le ciel réclame, mais les lourds nuages gris font leur bruit de râpe, mais l'arbre est planté comme une écharde dans l'encre marine et l'horizon fait son étrange lueur, son "inquiétante étrangeté". Tout serait-il commis à disparaître et plus rien ne serait ? Peur immémoriale des hommes, infinie trémulation plongeant ses racines, loin, dans l'aventure anthropologique. Grande frayeur de l'Homo erectus entendant le tonnerre, apercevant le ciel griffé d'éclairs. Mais nous avons perdu notre front hérissé de bourrelets, mais nous nous sommes redressés et notre tête s'incline sous le poids de l'intelligence et notre cimaise brille des feux de la conscience.

Alors nous partons de cette demeure inaperçue, là, tout en bas de la colline, nous gravissons la pente avec la certitude de l'arbre à s'élever dans l'espace, nous écartons les lèvres de la faille de rocher et de lichens et, bientôt, c'et la lumière qui se met à ruisseler, à pousser son hymne à la joie. Oui, nous venons de loin, de nous-mêmes d'abord, de nos lointains ancêtres qui craignaient aussi bien le jour que la nuit. Partout les pièges pouvaient s'ouvrir, partout le prédateur pouvait reconduire dans la glu mortifère, dans l'étroitesse des limbes. Nous, les hommes-debout, nous portons sur nos fronts, dans les paumes de nos mains, dans le germe de nos sexes, à la fois ce constant désarroi, à la fois l'arche ouverte de cela qui va advenir et ne le fait jamais qu'à l'aune de la lumière. La lumière, ce mot magique, cette empreinte de la raison dans la croûte malléable des choses, cette ouverture dans la nuit de la folie. Oui, la nuit est celle par qui tout advient, aussi bien le langage, aussi bien la poésie et le miracle de l'art. C'est parce qu'il y a le doute nocturne, la menace de l'ombre que nous nous mettons à proférer, à créer des poèmes, à tremper notre pinceau dans l'huile et l'encre afin que subsiste une trace de cet être que nous sommes dont nous souhaitons qu'il ne demeure simple hiéroglyphe scellé sur son secret. Posant ce beau et émouvant paysage devant nous, c'est à cette entreprise de surgissement du sens que nous nous attelons. C'est pourquoi l'image, plutôt que de la laisser à sa mutité originelle, il faut l'inciser et aller au-delà de sa surface têtue. Le monde est toujours cela, une roche compacte contre laquelle nous buttons, que, souvent, nous faisons rouler devant nous avec l'imperturbable énergie de Sisyphe. Mais à ne faire que cela, pousser la boule de basalte sur sa pente, avec obstination, nous usons notre patience, nous fermons ses possibilités de révélation.

Car ne s'ouvre jamais que cela que nous questionnons. Or cette photographie, outre son incontestable dimension esthétique, porte en elle, par sa nature même, par la dialectique qu'elle installe entre une perte et une parution, porte donc une question essentielle à laquelle nous ne pourrions nous dérober qu'à l'aune d'une inconnaissance de soi, de l'autre, de l'univers qui nous entoure. Rien mieux que l'aube ne pose la question de l'être-au-monde avec une telle acuité. Notre bonheur est d'en prendre acte et d'y demeurer ! De ceci nous serons capables tant que des "hommes de bonne volonté" porteront au-devant de notre regard la pertinence des images exactes, leur incomparable beauté, leur infinie disposition à la germination. Oui, nous serons ces hommes aux yeux ouverts qui scruterons la nuit afin d'y trouver la lumière, qui regarderons les nuées des étoiles et donnerons au jour l'amplitude qu'il mérite, à savoir de nous questionner afin que de cette inclination naisse ce qui toujours attend et jamais ne se dérobe, à savoir le pur bonheur d'exister !

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
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