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30 août 2014 6 30 /08 /août /2014 08:35
Sous l'œil solitaire de la lune.

Photographie : Arslan Ahmedov.

C'est Bergerel qui m'avait donné l'adresse de cet hôtel dans lequel je descendais depuis quatre ans. Je logeais au septième étage, sous une marquise de zinc, la taie grise de Paris au-dessus de la tête, les zébrures d'un passage piétons au carrefour, tout en bas, près des restaurants chinois. Je me satisfaisais de cette géométrie rassurante, de la ligne verte des arbres qui descendaient vers la Seine, de la perspective de la Place d'Italie, des cubes de ciment érigés sur la dalle Baudricourt. Curieusement les bruits de la ville me parvenaient comme au travers d'une nappe de coton et je dérivais, là, en plein ciel, loin des hommes et de leurs agitations désordonnées. C'était une manière de havre de paix, un lieu de solitude, l'aire d'un aigle que rien ne pouvait atteindre hormis la course du vent et le glissement des nuages. Je passais de longues heures à rêver, planant au-dessus du bitume de la rue, regardant dans l'étroite ornière noyée d'eau le ballet intemporel des corolles de parapluies.

C'est dans cette dérive songeuse et hauturière que, la première fois, je vous ai devinée plus que je ne vous avais vue, tout en haut de l'immeuble en face, émergeant de la brume des ardoises à la lumière bleutée. Vous logiez dans une étroite mansarde à la proue d'un immeuble de pierres et j'avais l'impression qu'en tendant le bras j'aurais pu vous saisir comme l'on cueille la délicate fleur. C'était si peu ordinaire ce genre de castelet que vous offriez à ma curiosité, marionnette de chiffon ne laissant voir de sa figure que son image d'envers, la chute du dos noyée dans l'ombre, la rivière d'une chevelure rousse maintenue par la cage des mains, une anatomie tronquée qui en disait peut-être plus que sa forme entière, accomplie. Les fleurs fanées du papier peint montaient vers une lune opalescente pareille à une grosse boule de papier japonais. C'était difficile de dire ce qui se laissait apercevoir là, réalité pure ou bien image teintée d''onirisme. Je supputais l'astre de la nuit réverbéré par le miroir d'une vitre ou bien simplement descendu par l'ouverture d'une lucarne dont je percevais le cadre dépassant du toit. Mais que signifiait donc cette longue posture dans l'attitude d'une méditation, dos face à la ville, comme pour en dire la vacuité, le peu d'attention à lui accorder ? Ceci ressemblait tellement à une retraite, à un refuge à l'intérieur de soi, à une possible perdition que vos bras rassemblés derrière votre nuque tachaient de contenir. Mais il était si facile de se perdre dans le labyrinthe de faciles conjectures et, parfois, dans une manière de lassitude interprétative, je laissais ma vue couler le long de l'avenue, en quête d'un événement qui m'aurait distrait de mes songeries. Mais rien ne paraissait que quelque passants attardés, la fermeture d'un café, le glissement des feuilles sur le trottoir de ciment.

Chaque année, à cette période de la rentrée, alors qu'octobre charriait son cortège de brumes, je vous retrouvais, aussi fidèle qu'une cariatide soutenant quelque frise de pierre d'un antique chapiteau. Toujours sous l'œil de la lune, de sa sclérotique ronde parcourue des canaux courant parmi le lacis des cratères. Toujours dans cette pose tendue vers un improbable avenir. Un soir, alors que j'avais ramené un ouvrage de la Bibliothèque Nationale, feuilletant les pages des peintres romantiques d'Outre-Rhin, je tombais sur une reproduction dont je pensais, immédiatement, qu'elle me donnerait la clé de votre énigme. Un doux paysage y était posé dans des teintes d'un glacis rose, lumineux, presque féerique, simplement atténué par l'austérité du thème, par la symbolique à la troublante évidence. Ceci que j'apercevais était dans le genre d'une allégorie disant la désertion des choses privée de présence humaine. C'est vous qui aviez disparu de la toile de Caspar David Friedrich. La lune y était toujours présente mais avec plus de parcimonie. Juste une apparition à la manière d'un fin brouillard. Les arbres étaient la réplique des fleurs de votre intérieur. Le sombre portail, au premier plan, signait-il cette fermeture du monde qui semblait vous être destinée ? Mieux, même, cette barrière existentielle, n'était-ce pas vous, votre refuge dans le lieu hautain de la mansarde ? Cette barrière n'était-elle pas le redoublement de la cage de vos doigts enserrant un douloureux secret, peut-être un mystère, une incomplétude à jamais ouverte qui, à l'évidence, ne trouverait d'accomplissement ? C'était si troublant de vérité et les liaisons, dans ma tête, se faisaient avec le naturel qui sied au flux et au reflux que dirige la lune depuis son livide empyrée.

Sous l'œil solitaire de la lune.

Caspar David Friedrich.

Tableau à la mémoire

de Johan Emanuel Bremer.

Souvent, après cette vision du tableau, j'ai pensé à vous, à cette mansarde que l'air visitait avec l'assiduité qu'a un songe à faire votre siège. En quelque manière, vous étiez une fille de l'air, Sylphide s'effaçant à mesure qu'elle paraissait, génie se confondant dans les fleurs du papier, se coulant dans l'eau pâle de la lumière lunaire. Vous étiez si difficile à dessiner, sauf avec la délicatesse et l'évanescence des ardoises magiques qui effacent les images qu'on leur confie, dans une cendre innommée. Je suis resté plusieurs années sans venir à l'hôtel, toujours parti pour de longs voyages. Pour autant votre image demeurait présente, juste au-dessous de la ligne de flottaison de la conscience. Venant à Paris, bien des années après ma première découverte, j'ai pu vous retrouver, mais au prix d'une perte. La nacelle d'ardoise, la vôtre, voguait toujours sous la meute blanche des nuages, avec sa fenêtre ouverte sur l'horizon. Un rideau battait à la fenêtre, sur une pièce claire qu'illuminaient le feu et l'or d'une composition contemporaine. Souvent, les notes d'une musique gaie, entraînante, s'échappaient par la croisée. Il me fallait en convenir, ma muse lunaire avait disparu, remplacée par le simple éclat d'une étoile que je devinais sans l'apercevoir. J'étais certes dépité mais non meurtri avec, dans la bouche l'arrière-goût d'une amertume. J'aurais tant aimé vous connaître, vous inviter dans un de ces petits restaurants chinois, vous offrir une soirée de répit sous la lumière coiffée de papier calligraphié. Un voyage sans retour, sans doute, mais l'instant aurait importé bien plus que quelque projection sur la comète. Parfois l'événement dépasse en charme sa possible réitération.

Le jour avant mon départ, celui qui devait être le dernier - je n'ai jamais remis les pieds dans cet hôtel à contre-jour du ciel -, je suis allé flâner du côté de la dalle Baudricourt. Au milieu de la déambulation joyeuse des étudiants, des rires des voyageurs asiatiques, une exposition de peinture avait lieu. Je regardais distraitement les toiles exposées, de facture plutôt moderne, lorsque dans l'éclat d'un rayon de soleil, je vous ai reconnue. Certes, cette lumière zénithale vous changeait de la faible clarté lunaire. Mais vous étiez bien la même, tête retenue dans le croisement de vos mains, cheveux de rouille, fleurs à l'assaut du ciel, lune infiniment ronde dont le regard semblait vous fasciner. L'artiste, jeune, à l'allure de fille irlandaise épanouie a emballé la toile dans une feuille de papier de soie. Je suis revenu à l'hôtel. Les marches jusqu'au septième étage ne m'avaient jamais paru aussi légères. A l'aide d'un ruban adhésif, j'ai accroché l'œuvre, la vôtre, puisque vous en étiez le sujet, sur le mur qui faisait face à votre mansarde. Je l'ai longuement regardée, à la façon d'une amie que j'aurais quittée pour toujours. J'ai fermé la porte à double tour , donné la clé à la réception. Un taxi m'accompagnait à la gare. Tout le long du trajet vous étiez présente en moi, comme une accompagnatrice pour un voyage sans retour. Par les vitres du train je regardais l'automne faire sa belle avancée. Au-dessus de la hampe blanche des bouleaux, les feuilles prenaient la teinte d'un cuivre qu'un dernier feu aurait éclairées. Un instant, dans cette rapide lueur, j'ai cru apercevoir les reflets de votre chevelure. Bientôt j'arriverais dans ce pays que j'avais adopté, semé de pierres blanches. Ici on disait qu'elles avaient la belle pâleur de la lune. Le songe aussi qui, longtemps, me poursuivrait !

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Published by Blanc Seing
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