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30 août 2014 6 30 /08 /août /2014 08:14

[ Ce qui voudrait tenter de se dire ici, sur "Trois paroles de silence", c'est l'urgence à se doter d'une lange poétique, laquelle s'exonérant du noir néant, aussi bien que de la blanche brûlure de l'être, voudrait se médiatiser dans le GRIS, cette couleur par laquelle le monde nous apparaît dans sa plénitude et nous porte au-delà de nous-mêmes, dans la contrée des évidences absolues.]

Le poème : retour à l'essentiel.

( Quelques extraits de

"Trois paroles de silence"

de Nathalie Bardou.)

"Ecrire

Trois paroles de silence

[…]

Il n'y a pas de hasard

A l'instinct des lumières

Seule

Ta voix

Qui m'approfondit

Lorsqu'inexorablement

Au seuil de la seconde

Je glisse à la vitre du dedans.

[…]

Il est écrit

Que nous engendrons

les ciels

Nos sangs sont invisibles.

[…]

Enduite de ton verbe

Et cimentée à ton souffle

La poitrine crépitant

Au feu de l'ombre

J'étais

-la paupière aux aguets-

Le temps que prend la veine

Pour jaillir du marbre."

Nathalie Bardou.

Trois paroles de silence, comme on dirait trois mots de l'origine par lesquels tout viendrait à la signification.

La première parole, Noire, pareille à la nuit, au néant, parole non encore parvenue à la profération. La nuit est une ombre, une ébène dense, une gangue sourde à l'abri de laquelle le verbe se tait, demeure dans le pli du silence. Les yeux sont dans le flottement du doute, révulsés, tournés vers la caverne intérieure et la conque d'os ne résonne que de son propre vide. Dans le corridor de la tête soufflent les vents glacés et les icebergs dressent leurs dents aiguës vers les meutes d'obsidienne. Bruits de crypte, éboulements de moraines, suaires de cendre liés autour de pertes ossuaires. Où la lumière, où le mince rayon de clarté et les doigts révulsés dans le geste du saisissement ? Où la sortie au plein jour avec les montagnes hautaines mordant l'éther de leurs lèvres blanches ? Où la couronne solaire, son fleuve étincelant sur la courbure du jour ? Où le seuil à franchir et la sombre caverne demeurant dans la densité du non-dit, dans l'avant-parution des girations mondaines ?

La seconde parole, Blanche, portée à l'incandescence, faisant ses orbes dans l'espace sans limite. Alors, on porte sa main devant les boules dévastées de ses yeux, alors on saisit son outre de peau que l'on dresse à l'encontre du jour. Le vent s'est levé qui, jamais ne s'arrêtera et les mots tournent leur vent de folie et la carlingue des os est longue vibration, tellurisme cosmique. Partout, sur les margelles des fontaines, sur les chapiteaux des temples, dans l'enceinte des arènes sacrées, les mots sont armés, font leur sourde détonation. Cela résonne dans l'antre aigu du cortex, cela vrille le limaçon, cela fait gonfler la cochlée sous la poussée arbustive du langage. Car, ici, c'est le Langage Majuscule qui s'est déployé, qui a foré les murs de l'incompréhension, a abattu les fortifications du doute. Une seule clameur piégée entre terre et ciel, une seule arche blanche disant la royauté de l'être, sa demeure dans l'aître des choses, sa vaste dispersion sur les agoras où habitent les hommes.

C'est ainsi : ou bien les mots se terrent dans leur gangue limoneuse et alors se fait connaître le néant; ou bien les mots sont lâchés et alors se fait connaître l'infini qui était en recel, l'absolu que l'on cadenassait dans les nasses étroites du non-savoir. Car, ouvrir la cage des mots, c'est accepter de les porter à la dignité de l'être, les faire voler sur le dos des baleines blanches, sur la boule de plumes de la colombe, sur la fleur immaculée des marais. Tout est partout en attente de cette révélation qui relie les choses à leur essence. Floraison sur le bord de son déploiement. Mais l'homme est toujours sous la voûte de rochers, près des signes pariétaux, apeuré du feu du ciel, un pied dans la grotte salvatrice, un pied dehors, sur la lèvre de la falaise qui reçoit les millions de phosphènes, la grande cataracte blanche de l'exister. Seulement exister est terrible. Seulement exister veut dire le renoncement à la première parole, Noire, renoncer aussi bien à la seconde, Blanche, laquelle est celle du dieu. Alors on renonce. Alors on s'enroule sur sa spirale d'helix aspersa, alors on rentre ses cornes, on replie ses yeux dans les tubes de verre, alors on rétrocède dans l'ombilic de la coquille jusqu'à devenir simple fossile. Alors on n'est plus.

La troisième parole, Grise. Le gris est le médiateur, la teinte par laquelle l'homme se fait connaître dans toute la contrée. A l'amante, à l'enfant, au paysage, à la terre, à l'eau, au feu, à l'air. La quadrature humaine est grise, pacificatrice et annonciatrice du SENS. Il n'y a pas d'autre secret. Le sens est Gris qui médiatise toute chose faisant tenir à distance, aussi bien la bouche ouverte du néant, que l'horizon sans limite de l'être. Le gris est écart, de la bouche à la bouche - et l'on dit l'amour -, le gris est écart de la main à la pierre - et l'on dit l'art -, le Gris est écart de la plume à la feuille - et l'on dit la poésie. Comment vivre et ne pas connaître le Gris, son urgence à nous féconder, à nous posséder de l'intérieur afin que, devenus gemmes, calcites habitées, nous puissions rejoindre cet autre - l'Autre, le monde, la belle âme, la belle peinture, le beau corps -, qui ne vivent qu'à le mesure de notre conscience ? Comment demeurer sourds, aveugles et paralytiques alors que tout s'agite en tous sens et concourt à instiller en nous le dire ouvert par lequel nous serons hommes. Nous avons besoin de nourritures terrestres, spirituelles, ontologiques, lesquelles ne s'annoncent à nous que dans l'espace de la relation. Tout est passage qui nous relie à notre propre statuaire. Tout est arche, pont, chemin nous intimant de demeurer en nous en même temps que nous sommes toujours ailleurs, fragment du monde et totalité. Puisque ce monde, cette fleur, ce poème ne feront jamais sens qu'à la mesure de notre juste regard. Le nôtre. Nous sommes ce microcosme qui reflétons le grand univers, ce macrocosme que nous redoutons alors que nous le portons en nous. Nous sommes des portefaix : de la paix mais aussi bien de la guerre; du rapprochement, mais aussi bien de l'éloignement; du doute, mais aussi bien de la certitude. L'être qui est en nous est cette "griserie" par laquelle les choses nous apparaissent sous la lumière de la raison, mais aussi de la passion. Décision verticale d'habiter ce qui nous entoure, mais aussi effusion en direction de cela, horizontal, qui nous fascine. Nous sommes toujours à l'intersection de l'ombre et de la lumière, du jour et de la nuit; nous sommes éternellement balancement du nycthémère; nous sommes hommes et femmes de l'aube; nous sommes traversés de poésie, ce dire qui ne connaît que ce clair-obscur, autrement dit cette vérité à mi-chemin de la caverne, à mi-chemin du soleil.

Car la vérité humaine est toujours affaire de médiation avec l'autre. Seul le dieu, seul le soleil peuvent être dans la brûlure de la vérité. Si tout, sur Terre, est affaire de demi-vérité, - le poète est un demi-dieu -, alors adoptons-là comme notre mode d'être le plus exact. Disons l'art, la poésie, la littérature comme des paroles prenant source à l'encre de la nuit et à la blancheur du jour; à la force du chêne et à la souplesse du roseau; à la touche légère de l'aquarelle et à la pesanteur de l'huile. Tout est dans le gris qui fait sa partition existentielle, aussi bien le beau rythme des corps dans l'amour; aussi bien la blanche sculpture extraite de sa gangue de pierre; aussi bien le flux et le reflux de l'océan par lesquels nous sommes au monde, que la poésie chante en mode subtil. Toute poésie est ce susurrement-là. Ou bien n'est pas ! Il n'est que temps d'entrer dans ce gris, un temps d'accomplissement !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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commentaires

Ren 31/08/2014 09:43

Oui et, alors, nous voguons dans le GRIS !

Ren 30/08/2014 19:05

oui, Nathalie a ce don de faire battre les sensations visuelles,
et sensations tout court, comme justement ces veines "jaillies du marbre"

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