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24 août 2016 3 24 /08 /août /2016 07:32
La nuit attentive.

Photographie : Katia Chausheva.

J'habite quai des Fleurs depuis six mois. Tout y paraît familier en même temps que lointain. Lorsque j'écris, souvent mon regard embrasse le paysage, depuis la sombre Tour Montparnasse jusqu'à l'Hôtel de Ville qui semble en être le lointain écho, le gris de ses ardoises fondu dans le ciel de Paris. Ma vie sans vous, d'abord, seul le cliquetis de la machine dans la rumeur des frondaisons et ces falaises blanches des façades, comme une limite à ne pas franchir, un point de non-retour. Quels mystères dissimulent donc les hôtels particuliers de Saint-Louis derrière leur austère froideur ? C'est si anonyme ces élévations de pierre que dissimule aux regards le cercle des arbres. Un retirement du monde, sans doute de hauts plafonds armoriés, des cheminées de marbre, des escaliers couverts d'épais tapis. Et un éternel silence opposé aux agitations mondaines.

C'était il y a une semaine, un soir, dans la montée des brumes. Je fumais dans le déclin du jour, ma vue flottant sur l'eau étale de la Seine que troublait, parfois, le passage lent d'une péniche. Il y avait si peu de bruit et l'on se serait cru dans la douceur d'une clairière sous la levée d'une lumière neuve. La lune commençait à briller dans la discrétion. Je ne sais comment votre présence s'est révélée, vous étiez si peu perceptible dans la pénombre. A peine une parole, un murmure à l'orée de l'aube. Vous étiez assise à la proue de l'île, sur un banc de pierre, dans l'attitude d'une danseuse se reposant d'une arabesque. C'était si troublant de vous découvrir à la mesure d'un éloignement, de ne percevoir de vous qu'une manière de presqu'île, d'horizon bleu et noir dans la densité des choses. Le haut de votre corps était douce phosphorescence qui s'abîmait dans la touffeur d'une vêture sombre, sans doute une jupe courte laissant libre cours à vos mouvements à peine ébauchés. Vous étiez quasiment immobile, sauf parfois la tension d'un bras, la cambrure légèrement accentuée de la jambe, le glissement d'un pied sur la dalle de calcaire. Il y avait comme le cercle d'un projecteur, un rond de lumière faisant de votre genou une colline lissée d'une onde souple, de votre bras une rivière avançant dans le doute de ses rives. Etiez-vous une solitaire venue se ressourcer dans la fraîcheur nocturne ? Ou bien une mystique méditant, poursuivant quelque idéal inatteignable ? Ou bien encore une romantique à la recherche d'un lieu qui la distrairait des autres, peut-être d'elle-même ? Vous, dans cette pose si élégante, tellement inclinée à la rêverie, je vous imaginais l'héroïne d'un tableau, par exemple "Femme sur la terrasse" de Carl Gustav Carus, dans l'attitude songeuse de celle qui cherche, dans la brume d'un paysage équivoque, sa propre parution sur la scène du monde. Mais pourquoi donc ce retrait dans les limites de l'exister, cette réserve dans l'encre avancée d'après le crépuscule ?

La nuit attentive.

"Femme sur la terrasse"

Carl Gustav Carus.

Source : Ellen And Jim Have A Blog, Two.

Cette vigie que vous figuriez, là, sur l'étrave de l'île, avait-elle vertu métaphorique ? Était-elle la pointe avancée de votre destin que vous vouliez confier à la divination des eaux, à leur vision songeuse de la vie, manière d'aruspice vous guidant au-delà même de vos pensées, peut-être dans les arcanes d'une utopie ? Et puis, comment dans cette époque de vitesse en proie aux convulsions des foules, pouviez-vous vous abstraire à ce point de la marche en avant du siècle ? A tout le moins il y fallait le décret souverain d'une âme bien forgée ou le retrait en soi alloué à quelque contemplation. C'était si bien, depuis le refuge de ma fenêtre, d'assister à ce qui, pour être le contraire de la sublime métamorphose, en constituait peut-être les prémices. Mais quelle chrysalide étiez-vous donc pour retarder ainsi votre surgissement dans l'imago aux luxuriants chatoiements. Quelle Uranie ? Quelle Belle de Nuit ? Je ne pouvais même pas vous dessiner sous les traits de l'Aimée attendant son Amant. Il y avait une telle intériorité autour de laquelle vous dressiez les images apaisées des certitudes ou bien des révélations. Vous étiez sur ce quai de pierres, comme inatteignable, retirée des agitations et des tremblements, si proche d'une amplitude de la conscience qu'un feu discret entretenait dans le silence de votre corps. Ainsi, la première nuit avait coulé avec la lenteur d'un glacier, avec les lueurs bleues qui, toujours, sont les reflets de l'âme. Ce n'est qu'aux premiers rayons du jour que vous avez abandonné votre assise, dans un mouvement si naturel qu'il paraissait naître des eaux et rejoindre le bouquet d'arbres dans une pure efflorescence. Un instant, vous avez longé le quai de pierres grises, vous fondant dans l'anonymat de ses teintes d'argile. Puis votre silhouette sur le quai de Bourbon alors que la nuit finissait de diluer son encre. Vous avez disparu dans le secret d'une porte cochère, dérobant à mes yeux le mystère par lequel vous vous étiez annoncée. Peu de temps après, dans l'échancrure ménagée entre les arbres, l'éclat d'une lumière au travers d'une croisée. Malgré la distance, j'y reconnaissais le gris-bleu de votre chemisier, la tache sombre de votre jupe, l'effusion claire de vos bras dans le jour naissant.

Je ne sais alors quel sentiment de terrible lassitude m'a envahi, peut-être la fatigue d'une nuit sans sommeil. Je me suis allongé sur le canapé, faisant monter vers le plafond de longues volutes de fumée. Vous y étiez entièrement contenue dans une manière d'étrange chorégraphie, lente comme les draperies boréales de ce Grand Nord qui me fascinait tant. Mais quelle danse aviez-vous donc introduit dans mes pensées, quelle magie de Sylphide pour être possédé à ce point de votre image ? Jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la négation de toute autre réalité. Il n'y avait plus, sur Terre, que ce pas de deux que nous exécutions avec l'arc tendu de nos corps alors que les hommes avaient rétrocédé dans une condition originelle, simples eaux faisant leurs clapotis à l'entour des marais. Chaque soir, à la manière d'un rituel, vous avez gagné votre scène au bord du quai, moi ma fenêtre dans l'attitude du guetteur. Il y a, entre nous, la marche inavouée d'un amour naissant. Je sais, depuis la braise de mon intuition, que vous ne vous postez là qu'à attirer mon regard. De chaque côté de l'eau, depuis nos rives désirantes, nous avons jeté cette belle arche qui, toujours, brillera. Notre éloignement, notre inaccessibilité seront les pierres de touche de ce beau sentiment nocturne, de cette infinie poésie qui, jamais, ne s'éteindra ! Il sera temps de dormir lorsque le jour pointera. Dans l'éclatement blanc de la lumière. Il y aura encore d'autres nuits, d'autres rêves. Nos mains n'attendent que de s'en saisir !

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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