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6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 07:34
La fille de la Côte d'Opale.

Photographie : Katia Chausheva.

C'était étonnant, cette fuite blanche des bouleaux vers l'arrière du train. Comme un passé qui refluerait vers son origine afin de ne laisser paraître que l'instant présent. J'étais seul dans le compartiment, entièrement livré à mes pensées, inclinant vers de douces rêveries. Pour la dixième fois, au moins, je relisais votre carte postale. Une écriture fragile, peu assurée d'elle-même, pareille à cette rumeur de novembre qui envahit le ciel et le dissimule à nos yeux.

"J'aimerais vous revoir, une dernière fois, avant de me retirer dans mon silence définitif. Je vous embrasse affectueusement. La Fille de la Côte d'Opale".

"La Fille de la Côte d'Opale". N'avait-elle été que cela, en définitive, une fille anonyme se donnant à plus âgé qu'elle afin de se soustraire à son propre ennui ? Quand nous nous étions connus, j'étais déjà dans la maturité alors que vous n'étiez qu'une adolescente en chemin vers son âge nubile. Une frêle silhouette. Je vous comparais, alors, à l'arche grise d'Etretat faisant son avancée sur l'eau grise de la mer. Nous y étions allés si souvent. Ce qui nous plaisait, sans doute, c'était cette communion de la craie et de l'eau à la limite de la lisibilité. Étais-je, pour vous, cette courbe de roche sur laquelle vous preniez appui, pareille à une eau éparpillée à la recherche d'un possible refuge ? Ma première découverte de vous, vous étiez alors une fillette aux jambes infiniment longues, au bassin étroit, aux yeux bleus si intensément rivés au-dedans du corps, avait eu lieu lors d'un séjour d'été sur la côte. Nous avions un lien de parenté, je ne sais plus lequel, en tout cas assez lointain pour qu'il permît une rencontre et l'éclosion d'une passion qui nous brula tous les deux, plus tard lorsque l'adolescence vrilla en vous la farouche volonté de séduire, banda l'arcature de votre désir. Car, malgré toute cette juvénilité apparente, malgré votre allure de cristal, c'est d'une obstination à posséder, dont vous étiez atteinte en votre intime. Conjonction en un même lieu de l'eau et du feu. Lunaire et solaire, le tout à la fois dans la plus étrange des polémiques qui fût. Vous étiez alors attirante, magnétique, et les hommes alentour étaient simple limaille de fer sous la puissance de l'aimant. Avec le recul, je dois bien avouer que j'en fus affecté. Votre succès m'ôtait tout ce que je désirais, ne briller qu'à vos yeux et, mes rivaux, je les aurais jetés du haut du Cap Gris-Nez sans l'ombre d'un remords. C'est tout de même étrange cette soudaine violence qui s'empare de vous lorsque, atteint par la démesure d'une amour naissant, vous devenez cet autre dont vous ne soupçonniez pas l'existence. Mais comme tout ceci est loin, aujourd'hui, et la passion d'antan s'est usée aux angles de la vie. Il n'en reste plus qu'une trace somme toute apollinienne, sans doute nostalgique, émergeant à peine de ce qui fut semblable à un grand tourbillon.

L'espace de quelques étés, sur les plages de sable clair, à l'abri des cabines de bain, dans le creux souple des dunes, partout où un lieu s'offrait à notre folie, nous nous laissions aller aux caprices de la volupté, souvent à sa tyrannie. Folie, certes, mais comme ces demeures éponymes des parcs bourgeois dont l'architecture extravagante leur valait cet amusant prédicat. C'était notre propre architecture qui était atteinte de déraison, mais nous y vivions sans état d'âme, plutôt un état du corps porté bien au-delà de ses propres limites. Quelque chose qui nous précipitait à notre périphérie. En réalité, je crois que nous étions absents à nous-mêmes, au monde qui faisait son bruit de toupie alors que nous ne l'entendions même pas. Nous n'étions attentifs qu'à notre rumeur intime. Le reste importait peu qui faisait ses girations désordonnées.

Déjà la Sologne n'est plus, ni ses bouleaux d'argent, ni ses lacs cernés de bruyère et c'est la morne plaine de la Beauce et ses étendues vides à perte de vue. Une personne est entrée dans le compartiment, une jeune femme inscrite dans la diagonale du jour. Elle me fait penser à vous, à cette lisière indistincte que vous offriez aux regards alors que la maturité s'installait en vous à la manière d'une arrière-saison qui aurait fait basculer les derniers feux qui vous animaient. Vous étiez entrée dans une langueur qui ne vous quitterait plus et, dès cet instant, nos rencontres, d'amoureuses qu'elles étaient, basculèrent dans des affinités littéraires qui comblaient un vide menaçant de devenir béant. La promenade du bord de mer, à Berck, devenait le salon dans lequel nous échangions nos passions respectives. Étaient-elles la lointaine survivance de ce qui fut ? Je ne saurais le dire mais nous y trouvions du plaisir à défaut d'y instiller quelque bonheur absolu. Vous me parliez de votre joie, le soir, lisant quelques pages de Pierre Jean Jouve, de vous retrouver au milieu du monde feutré de "Paulina 1880". Était-ce une identification à la passionnée Paulina, à son attirance ambiguë entre amour charnel et amour mystique, à sa précipitation dans la jouissance qui était aussi fascination et pulsion de mort ? Était-ce cela ou bien une naturelle inclination à entrer dans cette chronique italienne où se fondaient, dans un savant mélange, goût pour l'adultère le plus osé et attrait pour une rigoureuse mystique ? Vous étiez alors si désemparée, à la recherche d'une voie qui vous sublimerait, métamorphoserait votre énergie sexuelle en attrait pour une écriture dépassant la mesure étroite du quotidien. Quant à moi, je vous faisais part de mon admiration presque dévote pour "L'enfant de la haute mer" de Supervielle, pour cette petite fille flottant dans une imaginaire rue aquatique, métaphore d'une vie perdue, du songe fantastique d'un père à la quête de cette partie de lui qui l'a désertée. L'ambiance de Berck, sa large esplanade ouverte sur la mer se prêtaient admirablement à l'illustration de cette fable tragique dite dans une langue limpide.

Maintenant, les dernières houles grises de Paris dans le lointain et, bientôt, l'espace libre, l'immensité du ciel reflétant les eaux blanches de la Manche. Il n'y avait guère de distance de la gare à votre demeure, celle que j'aimais tant, dans le pur style architectural de la fin du XIX° siècle, cette haute maison coiffée d'ardoises, ses parements de tuileaux roses, ses fenêtres étroites aux cadres blanchis. J'ai franchi le perron, poussé votre porte que je savais toujours ouverte. Le soir avançait et ses brumes teintées d'argile. Je suis arrivé au premier étage sans faire plus de bruit que le vol de la sterne, je voulais vous surprendre. A cette heure avancée de la fin du jour, je présumais que vous preniez un peu de repos, un livre ouvert contre votre poitrine, rêvant peut-être. Et toujours cette lumière de patine antique, cette odeur de boiseries anglaises. Vous aimiez tant le confort de la blanche Albion, son luxe tamisé, son mystérieux air flottant comme l'effluve du Darjeeling. J'ai longé la longue coursive du couloir que teintait un air de mélancolie. Une lumière verte, comme surgie d'un aquarium venait de votre chambre. Dans le reflet d'un miroir je vous ai alors aperçue, allongée sur une méridienne, visage légèrement tourné vers la pénombre, comme pour un dernier repos. C'était à peine si votre buste se soulevait et vous sembliez en partance pour un irréel voyage, bien au-delà de vous. Un long moment, je suis resté dans la posture de celui qui observe à la dérobée et, soudain, je me suis rendu compte combien mon attitude était puérile, sinon indiscrète. J'ai hésité un moment, livré à une étrange irrésolution et j'avoue n'avoir pas eu le courage de troubler votre repos. Vous sembliez si bien, installée dans cette manière de non-lieu, quelque part, peut-être dans les arcanes de l'amour-sortilège de Paulina. J'ai attendu que les premières vagues de la nuit fassent leur apparition, redoutant votre réveil. Il fallait que tout demeure dans ce silence, dans cette discrétion. Les démons d'antan ne se réveilleraient pas. Il était bien trop tard et puis, à quoi bon faire resurgir sur la toile de la mémoire ce qui, déjà, commençait à s'y effacer ?

J'ai descendu l'escalier comme je l'avais monté, sans laisser la moindre trace de mon passage. Après tout, je vous avais vue, cela suffisait à clore une longue histoire et je ne suis pas si sûr que le fait de m'inscrire à nouveau dans votre présent aurait été salutaire pour vous dont l'état de santé paraissait si fragile. Une imperceptible buée à la face des choses. J'ai passé la nuit à L'Hôtel des Roches Blanches. De ma chambre j'apercevais la façade de votre maison, la fenêtre où vous reposiez. Cette lumière verte, si étrange, est restée allumée toute la nuit. Seulement au matin elle s'est éteinte, laissant la place à la pâleur de l'aube. J'ai repris le train en direction du sud, vers ce pays de garrigues que, depuis longtemps, j'ai adopté comme terre d'accueil. De nouveau la Sologne et son frémissement blanc : il me fait penser aux falaises de craie de la Côte d'Opale. Ces falaises qui, si souvent, avaient été le lieu de nos rencontres fiévreuses. Voici ce qu'il en reste, quelques rafales de vent, le crissement de pas sur le gravier, le glissement des galets dans le remous des bulles. A l'heure présente, alors que le jour baisse, vous devez être levée, une tasse de thé à la main, regardant le croisement incessant des mouettes sur la toile vide du ciel. Avez-vous au moins trouvé ce vieil album de photographies que j'ai déposé à votre intention sur le velours rouge d'un fauteuil ? Vous y figurez, à chaque page, dans la discrétion du parchemin. Vous êtes cette Paulina solaire, halée, se découpant sur le clair des falaises avec un sourire radieux. Vous êtes bien cette Paulina ? Je n'ai pas rêvé au moins, je n'ai pas rêvé ? Ce serait un tel désarroi que de vous perdre, là, dans ces brumes du nord si irréelles que, parfois, des bateaux s'y abîment, sans espoir de retour.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES

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