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21 août 2016 7 21 /08 /août /2016 06:17
L'inconnue de la Butte.

Photographie : Katia Chausheva.

"Aujourd'hui, de cinq à six heures, suivi la voisine divine. Restif disait "féïque". Pas osé lui donner les vers faits hier."

Guillaume Apollinaire - Journal - 14 avril 1903.

C'était avril et, déjà, l'hiver si près. Comme plié à l'angle des rues, l'air faisait sa lame simple aux arêtes des trottoirs. Un ciel gris, bas, parcouru de vent. Pourquoi donc, par ce matin de froidure, avais-je entendu l'appel de la Butte ? Qu'y avait-il donc à découvrir alors que l'espace était vide et l'aube à peine posée sur la cimaise des arbres ? Un moment, j'avais déambulé dans les ruelles désertes. Le jour sortait des pavés, gagnait avec lenteur la craie livide des façades. Dans la courbe qui montait, après l'Impasse du Tertre, votre présence s'était révélée avec la délicatesse d'une estompe sur la plaine d'un parchemin. Mais, plutôt que de présence, n'étiez-vous pas le simple reflet d'une absence ? Vous demeuriez l'apparition sans nom glissant dans la fente étroite du jour. Votre minceur, celle de la frêle abeille, vous inclinait à disparaître dans la brume naissante. C'était un peu comme si vous étiez née de ce fin brouillard, prête à disparaître au premier soleil. Je vous suivais à distance, mon improbable voisine, onduleuse, ophidienne, insaisissable feuille que le vent faisait sienne et reprenait dans ses doigts de verre. La Place du Tertre dormait, douce léthargie, les parasols des cafés repliés dans leur fourreau de toile, chaises empilées, alors que planait l'ombre des portraitistes qui, bientôt, feraient naître les visages au bout de leurs fusains. Mais quelle tête auriez-vous donc offerte à l'artiste afin qu'il vous fixât sur le papier pour l'éternité ? Aviez-vous les yeux de jais de Jeanne Hébuterne, le velouté des joues des modèles de Renoir, les cheveux de feu des femmes de Toulouse-Lautrec, la rigueur des autoportraits de Suzanne Valadon ? Ou bien étiez-vous tout cela à la fois, c'est-à-dire cette improbable beauté, cette ligne fuyante, ce parfum de grappe de glycine se dissolvant dans l'air bleu ?

C'était si indistinct, cette vue de vous, pareille à la vision sous-marine d'un poulpe aux yeux calots de verre. Votre longue robe, que je croyais deviner, avait des battements d'anémone, ses tentacules vibrant sous les courants d'eau blanche. Sur le point de devenir une Ophélie que l'air, constamment, reprenait en son sein. Vous marchiez à pas légers, à peine l'effleurement d'une bulle sur la vitre du marais. Parfois, au-dessus de notre étrange ballet, de notre équivoque pas de deux, le bruit d'une fenêtre qu'on ouvre sur la ravine étroite de la rue. Au détour des maisons, l'échancrure vers le moutonnement de la ville, la mélodie étroite des toits de zinc, le dôme du Panthéon sur la Montagne Sainte Geneviève. Ici était une île, une chaîne de monts glissant sous le manteau des neiges. Ici était le recueil du temps, la bogue fermée sur le silence des yeux. Plus nous avancions sous l'aile du destin, plus tout se noyait dans une touffeur de talc, dans une grise irrésolution.

Puis le déploiement d'un linge blanc d'un bout à l'autre de l'horizon et la perte de cet étonnant village dans des couleurs éteintes, n'irradiant que leur propre mutité. Le grésil volait au ras du sol avec la douce persistance de l'écume à faire sa floraison sur la mer. Nous n'avancions plus, nous faisions du surplace, à la manière des mimes sur la scène étroite du praticable. C'était si étonnant, cet effacement de tout, cette lente disparition du monde dans l'avenue du songe. Les façades, badigeonnées de chaux, ne laissaient plus apparaître que les plaques de leurs volets, mousses dans la densité de l'ombre. Les toits étaient muets. Les pavés dormaient sous leur taie de mystère. Au loin, les cubes indistincts des habitations, de simples pastels usés faisant leur apparition de lucioles. Un réverbère hissé sur sa tige de métal noir, sa lanterne coiffée de neige, ses verres givrés, était la seule présence qui rythmait l'écoulement lent des heures. Nous n'étions plus. Il fallait en faire le douloureux constat. Nous avions rétrocédé bien au-delà de notre naissance, dans un genre de mythe floconneux s'abreuvant à sa propre source. Nous étions devenus, à nos corps défendant, quelques lignes abstraites, des touches de blanc de titane, des verts Véronèse poncés, des jaune de cadmium végétant sous une lumière étroite, des gris perle si peu assurés de paraître au jour. Nous étions les personnages absents des tableaux d'Utrillo, la neige éteinte et le volet replié, la rambarde rouillée filant vers son étroit futur, la croûte blême des murs confiée à l'usure du temps. Étrangement, nous étions en-deçà de notre propre silhouette, feuilles se balançant dans le vent du doute, nervures à la recherche de leur limbe. De vous, de la Butte, de moi, il ne demeurait plus que cette toile aux frontières de l'irréel, cette teinte monochrome venue nous dire l'impermanence des choses, leur infinie disparition dans la ligne onduleuse des jours, dans le mirage du temps. Le langage polyphonique, la rumeur incessante de la ruche mondaine, les agitations bavardes, tout ceci avait soudain disparu, laissant nos mains livides et nos yeux semés de cataracte. Seule la poésie avait survécu, laquelle se disait en mode discret. Belle étrangère, nous étions réunis pour la vie dans cette noce serpentine qui nous conduirait aux rives l'un de l'autre. Il n'y avait rien d'autre à savoir que cette ultime rencontre avant que tout ne s'éteigne.

L'inconnue de la Butte.

Maurice Utrillo.

Impasse trainée sous la neige à Montmartre, 1944

Source : artfinding.com.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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