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16 août 2014 6 16 /08 /août /2014 07:53
L'aile d'un papillon.

Photographie : Katia Chausheva.

Etait-ce seulement l'effleurement du jour qui m'attachait à vous, ce lacet noir que vous portiez au cou, cette aile de papillon qui faisait son tremblement sur la plaine claire de votre épaule ? Etait-ce la lumière, son poudroiement de cendre grise ? Etait-ce le doute dans lequel vous me laissiez de vous, comme sur le bord d'une lagune solitaire, le ciel faisant sa courbe d'infini ? Etait-ce donc cela l'air de Dubrovnik, une presque apparition, comme un étain sur le point de s'effacer ? J'étais arrivé la veille, dans la brume solaire de fin octobre, pensant trouver, dans la vieille ville de Raguse, la fraîcheur et, surtout, le calme auquel j'aspirais. Ma légendaire naïveté s'était rapidement teintée d'une amère déception, la foule était encore là qui faisait ses confluences dans les artères de la ville close. Comme un lent étouffement, une imperceptible reptation dont je ne ressortirais qu'avec de bien pénibles meurtrissures. Cette houle des curieux anonymes, leurs yeux globuleux comme ceux des pieuvres, leurs tentacules qui, partout, déployaient leur viscosité dans le lacis des ruelles, près des monuments d'antiques pierres, il fallait m'en distraire à jamais. J'étais rentré de bonne heure faire une retraite entre les cloisons fraîches de ma chambre, rideaux tirés sur le jour. Au travers de la percale, j'apercevais, comme dans une brume bienfaisante, les luisances assourdies de la mer, l'émergence d'une île coiffée de verdure, le balancement d'eucalyptus sous la brise du large. Distraitement, j'avais ouvert un livre, "Palomar", d'Italo Calvino, ouvrage que je tenais toujours à moins de deux coudées de ma conscience. J'aimais sa fraîcheur, sa spontanéité, la façon de vivre de Palomar et sa manière de voir le monde, avec la lucidité qui convient aux âmes simples, en même temps qu'elle participe à leur constant agacement.

"Monsieur Palomar, homme nerveux vivant dans un monde frénétique et congestionné, a tendance à réduire ses relations avec le monde extérieur et, pour se défendre de la neurasthénie générale, il cherche à contrôler le plus possible ses sensations."

Suivait la méditation de Monsieur Palomar au sujet d'une vague dont il essayait d'inventorier tous les mouvements, afin que cette patiente observation parvînt à renverser le temps, l'ordre du monde et à installer, dans son âme, la sérénité qu'il cherchait à y trouver. Mais ses persévérants efforts se soldaient, toujours, par un échec, résultant de la fausseté du raisonnement doublée d'une belle ingénuité. Le soir venu, alors que la brume de mer se levait et que l'air fraîchissait dans une belle teinte d'indigo, je gagnai la terrasse d'un restaurant donnant sur le vaste horizon. Des passants y déambulaient mais dans la juste mesure du crépuscule. La houle des touristes était devenue mer presque étale, en même temps que mes mœurs s'adoucissaient dans un genre de douce écume. Il ne me déplaisait pas de penser que Dubrovnik, par je ne sais quel miracle du temps, était redevenue l'antique Raguse, blottie dans l'enceinte de ses remparts, genre d'île hors du monde et de ses rumeurs. Les réverbères de la ville s'étaient allumés, faisant leurs halos verts et la nuit venait à pas comptés, laissant derrière elle les copeaux blancs du jour et leurs agitations étoilées. Quelques rares passants - dont je pensais qu'à cette heure tardive, ils s'intéresseraient plus au sens des choses qu'à leur simple réverbération -, déambulaient dans les ruelles de la cité déjà prises d'une encre profonde. "Plus on se rapprochait des abysses, plus on avait de chances d'échapper au tumulte du monde", formulais-je à mi-voix comme si, par distraction, j'avais endossé les habits de Monsieur Palomar.

Quelques égarés, entrés par la porte ouest, arrivaient sur les pavés de la place Paskova Milicevica, tout près de la fontaine d'Onofrio dont j'admirais les macarons sculptés dégorgeant une eau fraîche et limpide. C'était presque le silence et un air de religiosité, de recueillement, semblaient s'être posés sur l'antique citadelle, la reconduisant, peut-être, aux rives de sa fondation, bien en arrière du temps. Cette très ancienne fontaine - elle avait échappé au séisme de 1667 -, à défaut de m'intriguer, me comblait d'aise en raison de ses dimensions parfaites, de la régularité de ses seize faces, de l'équilibre que son dôme de briques complétait de sa tranquille puissance. Il y avait si peu de bruit et les vagues de la nuit déjà avançaient. J'avais terminé mon périple circulaire et m'apprêtais à quitter la place, lorsque dans la perspective de l'Église Saint Sauveur, s'inscrivit, dans son porche d'ombre, la pure beauté d'une vision qui, désormais m'habiterait longuement. C'est vous, l'Invisible, qui aviez investi le champ de mes yeux pour ne plus le quitter. Des Déambulants parmi les dalles claires, je crois que j'étais le seul à vous avoir aperçue, à moins que je n'aie été le témoin de quelque hallucination. Dans le dernier rayon de clarté qui, à cette heure, frappait le porche, vous apparaissiez la tête légèrement inclinée vers je ne sais quelle pensée secrète, vos cheveux en buisson cendré faisant leur tache légère. Votre cou était celui du cygne séduisant la belle Léda. Le haut de votre dos luisait à la manière du galet lissé de l'eau du songe. Votre bras, le bas de votre corps chutaient dans un genre de neige grise, éteinte, alors que, sur le dessus de votre omoplate un papillon d'encre s'était posé dont je croyais entendre le doux bruissement, voir la rapide vibration des ailes. C'était comme d'assister au miracle de la métamorphose, de surprendre sa dernière mue, son stade terminal d'imago et l'esprit s'embrumait déjà du brouillard dense de l'imaginaire. J'ai quitté l'aire de la fontaine dans un simple glissement. Ma translation dans l'espace était devenue si floconneuse que nul, sans doute, ne s'aperçut de mon déplacement, me retrouvant dans l'instant sur le parvis de l'église, puis dans le secret refermé de son narthex où je pensais vous rejoindre. Mais, à cette heure indécise où le chien se fondait dans le mystère et la sauvagerie du loup, il ne restait rien de votre apparition, sinon le rythme des prie-Dieu dans la pénombre de la nef, les effigies dorées du chœur, les vitraux presque éteints de l'abside.

C'était si étrange, d'approcher de si près la pure beauté, de tendre ses mains vers l'avant à la manière de l'aveugle qui tache de saisir la lumière cependant que ne demeurent entre ses doigts médusés que quelque filament de doute et la pluie du désarroi. On est là, démuni, nu au milieu du désert, on est pris de tremblement, on croise ses doigts dans la forme de la prière, on s'agenouille devant l'icône, on implore mais rien ne se passe que le vide et la solitude qui fait son sifflement de vipère. Puis, la tête basse, le dos courbé de chagrin, les poings serrés sur le vide, on sort du porche, on sort hors de soi, on maudit la mer à l'horizon, on injurie les sautes de vent, on frappe les pierres de ses mains calleuses, puis on disparaît, quelque part derrière les collines avec d'éternels regrets de ne s'être pas connu. Car c'est bien cela qui était au centre du jeu. Se connaître enfin, se posséder de l'intérieur, de l'extérieur, comme on le ferait d'une sublime jarre soumise au feu du regard. L'intérieur, Nous; l'extérieur, Vous qui êtes apparue pour nous dire la totalité, la complétude, l'achèvement de l'être dévoilant ses deux faces, l'entièreté de ses nervures. Le côté face au jour qui réverbère la pure lumière, Soi sous le regard de l'Autre, puis l'Autre sous le regard de Soi. Au croisement des mondes. Le mien qui ne vit qu'à l'aune de l'apparition de qui vous êtes, belle Disparue qui me prive de moi, qui m'offense de son retrait. C'est si brusque, cela fait si mal de se retrouver orphelin, là, sur la Place où ruisselle la rivière nocturne de la lune, dans l'esseulement de soi. C'est comme si, soudain, les étoiles s'absentaient du ciel, que les fleuves arrêtent leur cours, le sablier l'écoulement de ses paillettes de mica. C'est si douloureux dans la fuite du jour cette dissolution de l'exister, un simple papillon prenant son essor dans la nuit claire de l'angoisse ! Cela vrille l'ombilic, cela s'invagine jusque dans l'antre de la bouche, cela fait ses effusions dans la moindre cavité, cela colonise le sable des pensées, cela fait tarir la source des idées, cela résonne dans la gorge étroite, cela ligature la voix, cela se greffe sur les nodules usés de la parole, cela dissout le langage, cela vit de la vacuité du silence éternel. Cela s'arrête longuement dans la plaine que seul le vent parcourt de son haleine acide. Alors, on fait demi-tour, on rebrousse chemin, pris de l'agitation de qui ne sait plus qui il est, où demeure son espace, ce qu'est son temps. On est dans le plein de l'exister, dans le dense mais le non encore advenu, on est soi dans la désertion de sa propre essence, on est cette simple larve qui, jamais, ne trouvera le chemin de la chrysalide, la sublimation de l'imago, le surgissement sur la scène libre de l'être, on est unique perdition dans les fragments de soi, on est autiste plié sur son éternel noyau d'incomplétude, on est sans être vraiment, on est sur le seuil de quelque chose qui, constamment se cèle et nous dit son mot d'occlusion, le seul cantique par lequel, désormais, nous serons audibles et préhensibles si, d'aventure, une main se tendait, une lèvre s'ouvrait, un papillon consentait à venir se poser sur le bourgeonnement que nous sommes et que nous demeurons.

On rentre à l'hôtel, on replie son maroquin couleur de sang séché, on y dépose Palomar, ses utopies, ses secrets désirs, ses plans sur la comète, son Mont orienté vers les étoiles. Déjà, au travers des vitres teintées, Dubrovnik n'est plus qu'une cendre à l'horizon, une antique Raguse que sa fontaine irrigue des eaux claires du songe. Jamais on ne reviendra dans la ville close, là où les papillons disparaissent avant même d'avoir pu butiner le nectar qui faisait vibrer leurs désirantes antennes. Ici, la parole s'éteint qui demande le repos. Ici est le retrait qu'offenserait toute parole. La véritable beauté ne se révèle qu'à l'ombre de son propre miroir. Demeurons les yeux fermés. Là quelque chose arrive et nous attendons …

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