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22 juillet 2016 5 22 /07 /juillet /2016 07:46
Fille des eaux.

Photographie : Katia Chausheva.

Cet automne était radieux, avec ses teintes fauves, sa lumière inclinée, ses nappes de brume, le matin sur les collines, le soir sur l'eau lisse de la Nive. Comme une arrière-saison de la vie et le prodige de la mémoire assemblant tout dans un même lieu. C'était si près d'un songe, d'un flottement imprécis pareil aux rivages d'un lac perdu dans le bleu des montagnes. Je me levais de bonne heure pour profiter de la première clarté, déambulais dans le grand parc aux teintes aquatiques. Les ifs taillés étaient immobiles et les éventails des palmiers tremblaient à peine sous la levée du jour. Sur les grandes jarres de terre cuite, l'œil glissait, n'en saisissant que la chute vernissée. De rares promeneurs apparaissaient au détour d'un massif, puis s'évanouissaient sans laisser plus de trace que le grésil dans le cristal d'hiver.

Une semaine déjà dans cette aimable station thermale du sud et rien ne s'était produit que de très banal. Une simple léthargie dans laquelle dissoudre quelque mal de vivre. Mais pourquoi donc le Docteur Carlson m'avait-il envoyé faire cette cure de remise en forme ? Certes mes nombreux voyages aux confins du monde, près des volcans éteints et des forêts de bouleaux m'avaient conduit, un moment, près d'une lassitude qui semblait ne vouloir jamais s'éteindre. Les paysages infusaient-ils, dans l'âme, une mélancolie dont ils étaient atteints depuis la nuit des temps ? Ici, dans cette nature lisse et lénifiante, sans doute le repos était-il assuré mais avec son inévitable lot de monotonie. La langueur pouvait-elle se résoudre à simplement côtoyer ce temps suspendu ?

Un matin, vous êtes apparue à la manière d'un vent léger, élégante dans votre peignoir blanc, genre d'élévation de neige si peu consciente d'elle-même. Votre déplacement devait avoir lieu à la mesure de celle que vous sembliez être, une pure distraction du temps que rien ne semblait atteindre. Vous vous êtes assise dans l'attitude de la méditation, le buste droit, les yeux à demi- ouverts, les mains pliées sur le linge immaculé. On aurait pu croire à une religieuse en prière ou bien à un modèle posant pour un peintre, déjà installée dans la juste mesure de l'œuvre à venir. Nous avons gagné deux cabines contiguës, presque simultanément. Il y régnait la vapeur caractéristique des eaux chaudes, une vague odeur de soufre et l'ambiance brumeuse du hammam. Alors que les premières ablutions commençaient, je vous imaginais dans cette belle posture marmoréenne, livrée aux mains de votre hôtesse. Je vous voyais sur cet écran blanc, allongée sur la table de soins, à la manière d'une déesse qu'on aurait apprêtée pour quelque cérémonie. Vous étiez couchée sur le ventre, une serviette nappant vos reins d'une écume blanche. Des mains brunes, fines comme des lianes, enduites d'huile, glissaient le long de votre nuque, pianotaient sur vos vertèbres, s'imprimaient sur l'amphore tendue de vos hanches, effleuraient la double colline de vos fesses, marquaient une pause puis entouraient le fuseau de vos mollets, finissant par l'arrondi des chevilles avec un geste si semblable à celui de l'envol d'un oiseau. Votre respiration était une simple brume posée sur l'étang et votre cœur battait avec calme, pareil à une eau de lagune.

Bientôt, je vous voyais, avec des yeux de somnambule, nébuleuse, inatteignable, hors du monde commun des regardants. Vous aviez fait, sur la dalle blanche, une simple rotation qui, vous dévoilant, vous livrait entièrement nue à celle qui prenait soin de vous. Sous la lumière rare de l'imposte, vous n'étiez qu'une ébauche à peine visible, l'écho d'un clair-obscur, une manière d'argile souple qu'un sculpteur se serait mis en devoir de façonner. Votre visage, abandonné au jour avec confiance semblait le recueil d'une heureuse plénitude, peut-être même, le signe avant-coureur d'une pure jouissance. Sur votre cou de faïence, la clarté faisait ses rumeurs presqu'inaperçues. Votre poitrine était le double événement d'une nature morte, deux grains de raisin opalescents que visitait la rosée. Votre ventre, une douce plaine versant en direction de la doline sombre de votre ombilic. Votre mont de Vénus, buisson étale sous les nuées de vapeur, se métamorphosait en une pluie soucieuse d'elle-même. Simple ruissellement de joie que la faille de votre sexe dissimulait bientôt au regard. Il y avait danger à scruter l'intérieur de cette œuvre en voie d'accomplissement. La plaine des cuisses s'éployait sous le vent d'un désir immédiat et vos genoux figuraient les récipients destinés à contenir la faveur de ce don. Les jambes se perdaient dans une cendre lumineuse que le rubis de vos ongles ponctuait à la manière de braises dans la nuit. Voilà l'apparition que vous étiez, que mon imaginaire fécondait pour mon plus grand désarroi. Comment être si près de la beauté - une simple cloison de verre opaque nous séparait -, et ne pas en être brûlé longuement ? C'était une telle démesure que de camper sur le bord d'une joie et de n'en pas saisir le mystère !

Mais, bientôt, le bruit décroissait, la vapeur se faisait simple buée; le verre livrant de vous, la forme indécise d'un paysage pris dans la brume d'automne. Quelques bruits légers, puis votre sortie, que ne tarderait guère à suivre la mienne. Dans l'atrium inondé de clarté, sous les bruissements d'une fontaine, vous glissiez, enveloppée d'un châle sombre, en direction de la salle de repos, suivie par la silhouette étroite de votre hôtesse. Fallait-il que vous fussiez au moins une reine pour être entourée de soins si empressés ! Vous vous installiez sur un fauteuil de velours rouge, votre bras gauche soutenant la chute de votre chevelure. Là, dans cette posture souveraine, vous sembliez à mille lieues des événements du monde, votre accompagnatrice veillant sur votre repos. J'étais à quelques coudées de vous, feignant de sombrer dans un demi-sommeil, alors qu'à la manière des félins, mon regard s'immisçait dans la fente étrécie de mes paupières. Un rêve digne des Mille et Une Nuits, trop bref. Un instant j'étais admis dans l'intimité de votre sérail, genre d'eunuque commis à vous servir de loin dans une passion qui me condamnait à un évident platonisme. Mais y avait-il mieux à espérer que cette vision du réel que l'imaginaire portait à son incandescence ? Peut-être n'étiez-vous qu'une personne ordinaire venue chercher quelque repos ? Il m'était si facile de me livrer corps et âme à ces sortes d'illuminations qui me visitaient avec la force des aurores boréales. Pure disposition au fantastique dont il faudrait bien, qu'un jour, je revienne. Mais c'était si agréable de se laisser aller à son penchant, de déguiser en princesse la première jeune femme rencontrée, de lui bâtir un palais de songe dont elle ne ressortirait pas, prisonnière d'une cellule de verre. Mais vous paraissiez tellement libre, en harmonie avec ce qui vous entourait. Céladon posé dans le bleu naissant de l'aube. C'est ainsi qu'il fallait que je vous imagine, sous la forme d'un objet rare naissant à la confluence des heures, sublime concrétion du temps. A vous halluciner, l'éternité apparaissait avec son tremblement de luciole, l'instant faisait son étincelle brillante, le passé se dissolvait dans les replis de la mémoire, l'avenir s'annonçait, dans le lointain, pareil à la flamme de la chandelle. Du temps, tout était dépouillé, sauf le présent qui vibrait comme la lueur du cristal. Mais, à bien y réfléchir, votre accompagnatrice ne m'avait-elle abusé ? N'étiez-vous pas, seulement, le reflet dans le miroir qu'une habile photographe avait cherché à immortaliser ? N'étiez-vous pas image et rien d'autre qu'un pur fantasme de papier ?

Demain, je reprendrais la route vers le nord, en direction de Bruges-la-flamande ou bien de Copenhague-la-danoise, peut-être d'Oslo-la-norvégienne. Mes maîtresses pour la vie. Décidemment, j'étais un homme du septentrion qu'un rien égarait dans les doutes et les approximations d'un réel flou. Il me fallait les paysages de lagune, le tremblement gris du bouleau, la fuite du renne dans les taillis de mélèzes. La route du sud était trop empreinte de sortilèges, de contes orientaux. J'irais voir Carlson. Ensuite un hammam, une immersion rapide dans les eaux du fjord. Ce serait une façon de renaître, de reprendre pied sur la terre ferme. A cette heure-ci on fermait les dernières cabines sur des rêves d'absolus. Un jour, peut-être, je reviendrais dans le pays des princesses orientales. Un jour … peut-être.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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