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11 juin 2016 6 11 /06 /juin /2016 07:58
Dans l'ombre du désir.

Photographie : Katia Chausheva.

Comment l'idée m'était-elle venue de faire ce voyage vers d'aussi nordiques horizons ? Je ne saurais le dire. Sans doute un vague désir né d'une rencontre avec une lecture oubliée - était-ce le fameux "Voyage de Nils Holgerson à travers la Suède" que j'avais lu à l'orée de l'adolescence - ou bien la simple vue d'une photographie, un songe entrevu sur les pages glacées d'un magazine ? Mais, peu importait le motif à l'origine de ce lointain dépaysement. J'avais pris la route qui, jamais ne semblait finir, une matinée d'août, alors que déjà les jours déclinaient. Il ne me déplaisait pas de voir la lumière baisser et je présumais qu'à cette époque de l'année, déjà, les rues devaient se remplir d'ombre peu après le passage du soleil au zénith. Cette brusque plongée dans l'arrière-saison avait toujours eu, pour moi, valeur initiatique, comme si, de la froidure tôt apparue, devait sortir quelque règle de vie hivernale, apollinienne à souhait, faisant déjà signe vers l'amorce de quelque plénitude. A vrai dire le trajet n'avait été qu'une péripétie sans grand attrait sauf le passage par les polders de Hollande, les faubourgs d'Utrecht à la nuit tombante et déjà cette manière de vivre qu'à défaut d'autre nomination, j'appelais "boréale", libre de contraintes, ouverte sur l'espace, que les appartements éclairés avec quelque chose comme une volupté traduisait avec un rare bonheur. Ce que je venais chercher en Suède, en réalité je ne le savais pas très bien, si ce n'est par une manière d'antiphrase qui, d'emblée, éliminait toute image d'Épinal, qu'elle apparût sous la figure de ces filles blondes et grandes à la réputation aussi brûlante que les feux de la Saint-Jean, mais aussi bien sous celle des vastes forêts plantées de mélèzes qu'un chapelet de lacs ponctuait de loin en loin. Je savais ce que je ne voulais pas, mais ne savais pas ce que je voulais. Simplement laisser le quotidien amener son lot de contingences.

Pourquoi, ensuite, avais-je décidé de m'amarrer à cette ville de Linköping, sans grande originalité - c'était tout simplement un mystère comme la vie de tous les jours en offre à foison. Je logeais dans un hôtel confortable - avec cette lumière "boréale" qui m'avait déjà attirée en passant à Utrecht -, lisais des journaux, fumais de longues cigarettes blondes, bouclais des articles, me promenais au hasard des rues. J'avais adopté le style de vie nordique, prenais mon petit déjeuner - jus d'orange et œufs au bacon -, au milieu de la matinée, me dispensant volontiers du repas de midi pour me retrouver attablé, vers 16 heures, devant un ägglåda, cocktail d'œufs au plat, de fromage, de tranches de saucisse nappées de crème. Je restais parfois des heures à rêvasser, perdu dans la fumée du tabac et l'ambiance lénifiante de ce lieu où se retrouvaient la plupart des inactifs de cette ville de province. Il avait pour nom "Göran Dyk", griffe que l'on retrouvait sur des assiettes armoriées représentant une miniature paysanne du XVIII° siècle. Les jours coulaient à la manière d'une facile ambroisie, si bien qu'une aimable léthargie eût menacé de m'envahir, parmi la houle des chevelures blondes et les ballets de jambes gainées de soie. Je finissais par ne plus voir que la forêt des talons hauts et les clairières de jupes tendues sur des croupes savantes.

Heureusement mon regard distrait, un jour, a rencontré votre silhouette. Si discrète, il faut bien le dire. Vous ne faisiez pas plus de bruit que la chute des feuilles sur le sol d'automne et si peu de mouvement, la plupart du temps dissimulée dans un coin de la salle, à la limite de l'ombre et de la lumière. Je crois même qu'au début je n'avais pas remarqué les larges lunettes noires que vous portiez, les posant, parfois, comme d'un geste las sur la table, fumant presque sans arrêt, isolée dans un genre de brume floconneuse. Ce qui m'étonnait, votre allure si modeste, la robe de toile que vous portiez d'une façon si sobre et, surtout, ce casque de cheveux bruns, à la limite du bitume, quelques mèches s'échappant sur le côté du visage. Cette singularité que vous manifestiez - votre retrait du monde, votre silence, cette peau mate et comme teintée d'orient -, voici ce que j'étais venu chercher à une latitude presque polaire alors que mon Sud regorgeait de ces trésors, filles généreusement habitées de soleil, au sourire éclatant, souples comme le vent de la mer. Mais pourquoi aller chercher si loin ce qui se trouve d'une manière évidente dans l'air que vous respirez tous les jours, tout près de votre souffle, à portée de votre corps ? Rien ne justifiait cet égarement dans un pays que, bientôt, je quitterais sans espoir de retour. Je ne savais pas très bien pourquoi, mais ce personnage distant que vous tendiez aux autres, comme par l'effet d'une pure convention sociale, ceci me plaisait hors de toute mesure et m'attirait sans qu'il soit besoin d'une justification. Parfois, dans la rumeur ambiante, perçaient des propos de jeunes éphèbes dont je savais qu'ils vous étaient destinés - leurs yeux étaient vissés à votre personne avec l'impudeur caractéristique de cet âge -, j'en comprenais la teneur pour avoir pratiqué autrefois la langue de Pär Lagerkvist, teneur peu amène, vos yeux profondément cernés - ils contribuaient à votre charme évident - étant prétendument la conséquence de nuits dépravées, raison pour laquelle vous vous affubliez de ces verres noirs : ils étaient censés dissimuler votre naturelle inclination au plaisir, sinon soustraire à la vue des curieux une coupable dépravation. Ceci, à défaut de m'amuser recevait mon indulgence. On ne critique jamais mieux que ce que l'on désire et ne possède pas. C'était étrange, tout de même, ces yeux brûlants enfoncés dans la cendre noire d'un cratère. Ce caractère voluptueux que l'on vous prêtait correspondait si peu à votre allure de femme honnête et rangée et, association d'idées aidant, je ne pouvais que songer à la très stricte Simone de Beauvoir ! C'est vous dire à quel point l'ambiguïté était vacante, prête à faire de vous un personnage fatal comme on en rencontre dans les feuilletons ordinaires. Pourtant, l'évidence faisait sa lueur indéfectible, vous étiez la dépositaire d'une élégance rare. Pour le reste, les supputations de quelques jeunes en mal de nuits sereines après les tumultes de l'amour, je dois avouer qu'ils m'incitaient plus à sourire qu'à prendre leurs déraisons au sérieux.

A vous regarder vivre dans cette glace éphémère, dans ce bloc de résine dense, je pensais pouvoir vous définir comme située dans le désir de vous-même ou bien dans une sorte de désir sans objet. Une pure hypothèse du monde ne trouvant jamais d'appui ferme, une approche seulement. Tout ceci, cette architecture du doute, cette visible insularité, suffisaient à expliquer votre éloignement, à circonscrire le promontoire qui vous accueillait dans les infinis remous du silence. Mais comment donc vous approcher, sinon à l'aune de ce qui s'apparentait à un viol, à une intrusion dans cette citadelle si bien protégée ? Pourtant, un matin, alors que la salle du "Göran Dyk" faisait son bourdonnement de ruche - des groupes de jeunes hirsutes y avaient débarqué -, j'ai osé l'impossible. Soudain, vous vous étiez levée, sans doute pour rejoindre les toilettes, y contrôler la profondeur de vos yeux, les ourler d'une ligne de khôl, relever une courte mèche rebelle. A mon tour j'ai quitté ma table, comme mû par l'étrange main d'un destin arrimé à mon dos, me poussant vers un geste d'incroyable audace, en même temps que de sublime naïveté. J'ai saisi la longue cigarette qui se consumait sur le bord du cendrier, les lunettes noires aussi, dans un genre d'activité hypnotique à peine consciente d'exister. Les portes franchies, l'air frais, plutôt que de me dégriser, agissait sur moi tel un narcotique.

Votre cigarette entre les lèvres - une odeur de benjoin et de myrte s'y étoilait -, lunettes dans le profond des poches, j'ai rejoint ma chambre d'hôtel. Bientôt les faubourgs de Linköping n'étaient plus qu'un amas de maisons de briques brunes s'enlevant sur le fond vert sombre des arbres et le scintillement des lacs. Longtemps j'ai roulé en direction du Danemark, longeant les fantaisies du Tivoli de Copenhague. Combien tout ceci, cet air de fête refroidi, ces stupides structures de métal dressant leur vacuité vers le ciel, me paraissaient vains. Votre image en surimpression effaçait tout, jusqu'à la conscience que j'avais de moi-même. J'ai traversé Utrecht dans l'autre sens, mes yeux abrités par la vitre sombre de vos lunettes - je devais avoir l'air bien étrange ! -, la lumière "boréale" se teintant de la pierre noire d'une lueur déjà bien méridionale, accrochée aux pierres de la garrigue et au moutonnement des taches de serpolet. J'ai roulé longtemps avec cette impression léthargique, à la limite de l'évanouissement. Mais qu'avais-je donc de si urgent qui me faisait m'éloigner de cette Suède qui m'avait accueilli avec indifférence alors que vous, la Secrète, m'aviez à peine lancé un regard tout au long de ces journées tissées d'ennui ? Était-ce mon menu "larcin" qui me poursuivait ? Mais ce n'était pas de cela dont il s'agissait. Ce geste inconsidéré était la résultante d'une passion qu'à votre corps défendant vous aviez instillé dans le creux le plus intime d'un voyageur égaré, sans véritable but. Tard dans la nuit, je suis arrivé chez moi. Les collines commençaient juste à bleuir sous les premières poussées de l'aube. Assis sur le canapé du salon j'ai longuement fumé, face à la démesure du jour à venir. Dans l'air tendu comme une lame, soudain, la sonnerie du téléphone a retenti. Un bref moment mon cœur a battu plus vite. Subtilisant vos lunettes, j'avais posé sur votre table un papier griffonné à la hâte avec mon numéro de téléphone. Trois sonneries, seulement, comme l'épellation de trois syllabes venues du plus loin de la nuit … Lin … kö … ping …, puis plus rien, comme une flamme qui s'éteint. J'ai pris, sur l'étagère, un livre de Lagerkvist, "Aftonland"; "Occident ou la terre vespérale". J'y ai lu l'un des derniers vers du recueil : "Je suis celui qui continue - lorsque toi tu t'arrêtes." Bientôt le jour se levait qui blanchissait toutes choses.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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