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11 juillet 2014 5 11 /07 /juillet /2014 08:38

Henri Miller - Tropique du cancer.

ou

la radicalité en littérature.

A propos de l'écrivain.

"Henry Miller est un romancier américain né le 26 décembre 1891 à New York où se déroule son enfance, et mort le 7 juin 1980 à Pacific Palisades (Californie).

Son œuvre est marquée par des romans largement autobiographiques, dont le ton conjugue à la fois désespoir et extase. Miller s'est lui-même qualifié de « Roc heureux ». Son œuvre a suscité une série de controverses dans une Amérique mécanique et pécuniaire contre laquelle Miller a lutté car, pour lui, le but premier de la vie est de vivre. Il fut largement édité et célébré en Europe, cependant il faudra attendre les années 1960 pour qu'il connaisse du succès dans son pays (surtout dans l'élite américaine francophile et éduquée).

Henry Miller a été durant sa jeunesse un grand admirateur de l’écrivain Knut Hamsun (prix Nobel 1920) ainsi que de Blaise Cendrars, qui fut également son ami et un des premiers écrivains de renom à reconnaître son talent littéraire. Sur son lit de mort, Henry Miller dira que, s'il a tellement écrit sur sa vie, ce fut uniquement pour l'amour sincère des gens et non pour la gloire, la renommée, la célébrité, etc."

Source : Wikipédia.

Révolte - Extrait 1 -

"Depuis cent ans ou plus, le monde, notre monde, se meurt. Et pas un homme, dans ces cent dernières années ou à peu près, qui ait eu assez de violente folie pour mettre une bombe au trou du cul de la création et la faire sauter en l'air. Le monde s'en va en pourriture, il se meurt morceau par morceau. mais il lui faut le coup de grâce, il faut qu'il soit réduit en poussière. Pas un seul de nous n'est intact, et pourtant nous avons en nous tous les continents, et toutes les mers entre les continents, et tous les oiseaux des airs. Nous allons transcrire tout ça - cette évolution du monde qui a trépassé, mais qui n'a pas été enseveli. Nous nageons sur la face du temps, et tout le reste s'est noyé, ou se noie, ou se noiera. Il sera énorme ce livre !"

Comment mieux dire le désespoir du monde, celui de l'homme qui lui est corrélatif qu'à utiliser ce style tendu, incisif, à la limite de l'incantation ? Car il y a urgence à ouvrir les yeux, à dilater le puits de ses pupilles et à imprimer sur la vibrante lame de la lucidité cette nécessité du surgissement de la vérité. Quitte à ce que cette effraction se fasse dans la douleur. Il y a toujours angoisse, perdition sans fin dans les corridors de l'incomplétude à poser la question de la responsabilité de l'individu. Chacun, en son âme et conscience, comptable de soi devant la foule des Existants. Mais aussi la masse profuse de ces Existants qui ne parcourent les chemins de leurs destinées qu'à l'aune du plaisir immédiat, du désir rapidement comblé. De soi aux autres, des autres au monde, c'est rien de moins que le futur des civilisations qui est en jeu. Le Poète Paul Valéry est là pour nous rappeler à cette réalité tranchante comme la lame de la dague :

"Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles."

C'est ce que nous dit Miller, dans la langue qui est la sienne : mordante, directe, percutante, déliée de toute sorte d'allégeance à la bienséance. La vérité, surtout lorsqu'elle est cruelle - elle menace l'homme jusqu'en son essence -, il faut l'asséner comme l'on plante l'épée dans le garrot musculeux du taureau. Il y a une rivière de sang pourpre, le sol taché de cette vie brutalement interrompue et puis la poussière recouvre le tout d'une taie de silence. Homme-toréador, qu'attends-tu pour terrasser cette bête écumante qui te fait face : toi, l'autre, nous tous dans notre inconséquence existentielle, notre dérive vers une aporétique condition ? Nous sommes les fossoyeurs de nos propres vies. Alors, comment ne pas se révolter, ne pas "mettre une bombe au trou du cul de la création ?" Il en va du sort même de l'humanité, de sa capacité à demeurer debout, à imprimer sur les cimaises du ciel la dimension ouverte de l'art.

Sexe - Extrait 2.

" L'ennui avec Irène, c'est qu'elle a une valise au lieu d'un con. Elle veut des machins bien garnis pour les fourrer dans sa valise. Immenses, avec des choses inouïes. Llona, elle, avait un con. Je le sais parce qu'elle nous a envoyé quelques poils du bas-ventre. Llona, une ânesse sauvage qui humait le plaisir dans le vent. Sur toutes les collines, elle jouait à la putain - et parfois dans les cabines téléphoniques et aux cabinets. Elle avait acheté un lit pour son Roi Carol et un bol à barbe avec ses initiales dessus. Elle s'était étendue à Tottenham Court Road, la robe relevée, se caressant des doigts. Elle se servait de bougies, de chandelles romaines, et de boutons de porte. Pas une queue dans tout le pays n'était assez grosse pour elle… pas une seule ! Les hommes entraient en elle, et se recroquevillaient. Il lui fallait des queues extensibles, des fusées explosant elles-mêmes, de l'huile bouillante, faite de cire et de créosote. Elle vous aurait coupé la queue et l'aurait gardée à jamais dans son ventre, si vous lui en aviez donné la permission. Un con unique entre des millions, cette Llona !"

Bien évidemment, cet extrait, comme bien d'autres chez Miller, on peut choisir de le lire au premier degré, c'est-à-dire n'y voir, au pire, qu'une pornographie vulgaire, au mieux, qu'un érotisme littéraire. Mais faisant ceci, l'on ne destine sa lecture qu'à une vision de surface de l'œuvre de l'auteur de "Sexus". Il y a mieux à voir, infiniment. Lire Miller exige que l'on se dévête de ses atours habituels de lecteur policé afin que, libre de soi, l'on puisse atteindre la réelle profondeur du sens. Ainsi, ne voir dans Llona que la putain de service crucifiée à la démesure du sexe, c'est désigner à sa propre conscience, le superflu comme l'essentiel. Miller se livrant à ce morceau de bravoure textuelle est à saisir en tant que gravité, désespoir affectant en son sein la confondante tragédie humaine. Mais il faut expliquer et tâcher de comprendre ce qui, ici, se joue au-dessous de la ligne de flottaison de l'attention ordinaire. Le personnage de Llona est une simple figure de rhétorique, à savoir une métaphore, dont Miller use et abuse habilement afin de nous conduire au point focal de son discours sur ce qu'il considère comme chute possible de la mesure anthropologique. Llona est donc la forme radicale que l'écrivain a choisie pour nous conduire à une juste perception de ce monde qui court à sa perte. Llona est image de la société, de cette pluralité d'âmes qui, d'un seul bond, se précipite de Charybde en Scylla. Plus préoccupée d'avoir que d'être, la condition humaine est cette immense "machine désirante" (voir Deleuze) qui, pensant réunir les conditions de son bonheur, ne fait que saper les fondements sur lesquels elle repose. A avoir les yeux trop grands, c'est le ventre qui pâtit. A tout vouloir dans la démesure, dans l'immédiateté temporelle, c'est l'âme qui se pervertit et se matérialise jusqu'à l'excès. L'énormité du sexe tenant lieu de plénitude alors que la simple misère de l'exister est là, immensément présente, mettant en scène la seule apparence au détriment de ce qui voudrait signifier bien au-delà des servitudes existentielles. Le "trou du cul de la création" veut simplement dire la perversion de l'art lorsque ce dernier, l'art altéré, ne donne plus que de fausses œuvres, de sombres plagiats, de piètres fac-similés de ce à quoi une juste esthétique est censée conduire. Ce que Miller joue contre ce sublime de l'art, afin de mieux le révéler, c'est la fuite de l'homme dans la soue, sa déambulation porcine parmi les allées du monde. Le "salut" - car il faut bien envisager cette perspective sotériologique chez cet auteur empreint de mysticisme -, n'est pas dans la recherche de quelque hétaïre compatissante, laquelle, par ses attouchements charnels nous reconduirait au logis depuis longtemps déserté des justes valeurs, mais bien plutôt de retrouver une poésie qui fait cruellement défaut à nos sociétés consuméristes et réificatrices.

"Je cherche tous les moyens d'expression possibles et imaginables et c'est comme un bégaiement divin."

Miller nous livrant en une seule phrase sonnant à la manière d'un subtil aphorisme, la clé non seulement de son écriture - cette qualité à nulle autre pareille d'une exigence du dire -, mais en même temps d'une rigueur morale, dont ses nombreux contempteurs n'ont guère perçu que la forme émergée, à savoir cette soi-disant obscénité dont ses écrits auraient été le support emblématique.

Surréalisme - Extrait 3.

"A minuit, lorsque les spectateurs ont saturé la salle de leur transpiration et de leurs haleines fétides, je retourne dormir sur un banc. La lampe de la sortie, nageant dans un halo de fumée de tabac, verse une faible lumière sur le coin inférieur du rideau d'asbeste; je ferme les yeux tous les soirs sur un œil artificiel…

Debout dans la cour avec un œil de verre; seule la moitié du monde est intelligible. Les pierres sont humides et moussues, et dans les crevasses se tapissent les crapauds noirs. Une porte énorme barre l'entrée de la cave; les marches sont glissantes et souillées de crottin de chauves-souris. La porte se gonfle et cède, les gonds sont croulants, mais la plaque d'émail est en parfaite condition; elle dit :"N'oubliez pas de fermer la porte !" Pourquoi fermer la porte ? Je ne comprends pas. Je regarde à nouveau la plaque, mais elle n'y est plus; à sa place, une vitre en couleurs. J'enlève mon œil artificiel, je crache dessus, je le polis avec mon mouchoir. Une femme est assise sur un dais au-dessus d'un immense pupitre en bois sculpté; elle a un serpent autour du cou. La salle entière est tapissée de livres et d'étranges poissons qui nagent dans les globes de couleur; il y a des cartes terrestres et marines sur le mur, des cartes de Paris avant la peste, des cartes du monde antique, de Cnossos et de Carthage, de Carthage avant et après le sac. Dans un coin de la chambre, je vois un lit en fer et un cadavre dessus; la femme se lève avec lassitude, enlève le cadavre du lit, et, distraitement, le jette par la fenêtre. Elle revient au massif bureau sculpté, sort un poisson rouge et l'avale. Lentement, la chambre commence à tourner et un à un les continents glissent dans la mer; il ne reste que la femme, mais son corps n'est qu'une masse géographique. (…) On m'a éjecté du monde comme une cartouche."

Au terme d'un récit où il est bien difficile de faire la part de l'autobiographie, de l'imaginaire, des nécessités propres à une écriture faite de spontanéité, Miller nous livre cet étrange tableau dans lequel nous le retrouvons à l'issue d'une séance de cinéma, allongé sur un banc (nous savons combien la vie parisienne de cet auteur a été difficile), se livrant à une manière de soliloque surréaliste dont on ressort, soi-même, un peu sonné. Sans doute, pour l'exilé dans la grande ville, la réalité apparaît-elle tronquée, en partie vidée de sa substance. " …seule la moitié du monde est intelligible." pour ce saltimbanque livré à une constante perdition de soi. Cette cour sordide - en réalité la métaphore du monde tel qu'il est avec ses crocs aigus et ses babines retroussées -, ce non-lieu dans lequel Miller cherche à trouver un piètre sommeil, se révèle être le théâtre d'une dramaturgie telle que délivrée par Lautréamont dans "Les Chants de Maldoror". L'âme humaine est constamment dévastée par la haine, la méchanceté, la cruauté. L'âme est cette femme "assise sur un dais" avec "un serpent autour du cou". Cette femme-continent disant la grande détresse de l'homme, sa rupture avec tout ce qui signifie et alors ne restent plus que les sombres catacombes pour recueillir ce qui demeure de la grande aventure anthropologique. L'Existant est expulsé de son propre lieu de vie, semblable à un objet usé dont on se débarrasse dès qu'il a rempli son office :

" On m'a éjecté du monde comme une cartouche."

Confondante réification où l'essence existentielle se confond avec la poudre et le laiton dont on fait les munitions. Alors, soi-même, afin de ne pas désespérer, afin d'exorciser tous les maux de la terre réunis dans cette fable géographique, on se rue sur le langage, on le dote du pouvoir du scalpel; les mots on les arme de la puissance de la fronde, les phrases on les métamorphose en prodigieuses catapultes. Car il faut mettre à bas la forteresse derrière laquelle les hommes se réfugient de manière à échapper à cette réalité cruelle, insoutenable. Ce à quoi il faut s'employer avec toute l'ardeur de son âme, toute la puissance de son écriture, toute la force levée de sa puissance sexuelle - ce fac-similé de la vie -, c'est lutter contre la cécité verbale dont les Égarés sur les cinq continents du monde sont atteints et qui les pousse inéluctablement vers l'abîme. Il faut dénoncer les faux-semblants, détruire le carrousel des apparences, abattre les meutes de bruits qui assourdissent la cochlée. Il faut entailler la sclérotique et libérer le dard de la pupille. Il faut déchirer la peau du monde et, directement dans la pulpe de la chair, inoculer le poison qui détruira les tissus délétères et les humeurs malignes. Détruire le puritanisme qui affecte en son sein la culture anglo-saxonne; mettre à bas les linges maculés dont s'entoure l'hypocrisie bourgeoise; faire s'écrouler les masques dont s'entoure avec pudeur une sexualité refoulée, laquelle, comme toute résurgence, n'attend que de surgir au plein du jour. En un mot, c'est à une quête d'authenticité que Miller nous convie, de sorte que la vie regagne l'empan du réel depuis longtemps déserté. Les hommes font semblant d'exister, se réfugiant derrière la première simagrée venue, derrière l'épouvantail qu'ils agitent comme leur naturelle esquisse mais qui, en réalité, n'est que miroir aux alouettes. C'est rien de moins qu'une nouvelle philosophie assortie d'une morale neuve auxquelles nous convie l'auteur de "La crucifixion en rose". Car, ce que nous crucifions à l'aune des convenances socialo-bourgeoises, c'est tout simplement notre âme, laquelle ne sait plus se parer que de pleutres guenilles. Il faut devenir hommes-debout et porter aux cimaises de l'humain cette belle générosité sans laquelle toute existence n'est qu'une piètre pitrerie. C'est cela que nous dit Miller dans une langue farouche, tendue, à la limite de l'implosion. Le danger est celui-ci, qu'à force de n'être pas entendu, le langage lui-même en vienne à disparaître, en même temps que ceux qui le profèrent. Ce que nous ne saurions accepter. Nous voulons encore parler, lire, écrire, tant qu'il en est temps. Nous voulons vivre le monde ouvert selon l'inclination de "Sexus - Plexus - Nexus". Cette trilogie existentielle ou bien RIEN !

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Published by Blanc Seing - dans LITTERATURE
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commentaires

Anna Hyss 12/07/2014 18:33

Ah, que ça fait du bien de lire ceci sur Miller!

Merci, Monsieur!

Anna Hyss 13/07/2014 08:38

Miller est l'un des grands écrivains du siècle dont, le plus souvent, l'on n'a perçu que la dimension "provocatrice" des écrits. En réalité la subversion qui s'y dissimulait n'était que l'envers d'un profond humanisme. Miller, il faut le lire jusqu'à la moelle ! Merci pour lui. B-S.

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