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11 mars 2015 3 11 /03 /mars /2015 08:20
Et, soudain, le vertige…

Photographie : JPV.

Parfois, les hasards de nos pas nous emmènent en quelque endroit inaperçu, lieu d'une possible vérité. Alors nous regardons et, surtout, nous nous interrogeons. Là, devant nous, le froissement d'une eau, des herbes blanches pareilles à de la neige, des miroitements à l'étrange lueur, l'éblouissement d'un saule, la profondeur des arbres qu'une ombre dense reprend en son sein. Tout ceci nous ravit, à défaut de nous transporter hors de nous et, bientôt, ce qui est apparu, l'espace d'une vision, retourne à son naturel anonymat. Ceci, cette apparence de carte postale, cette authentique image d'Épinal nous l'archiverons dans quelque pli de la mémoire et bientôt n'en subsistera plus qu'une trace infinitésimale. Combien de paysages rencontrés, même les plus heureux, dont nous faisons le deuil sans la trace d'une seule arrière-pensée. Rien de plus normal que cette "perte", cette dissimulation dans les arcanes de notre inconscient. Hommes "d'oublieuse mémoire", nous ne pouvons archiver tout ce qui vient à notre encontre et s'irise, aussitôt, comme le vol de la libellule.

Mais la figure humaine qui se dessine au premier plan, pouvons-nous l'affecter du même oubli ? Poser la question est déjà le signe d'un souci à son égard. Nous avons affaire à une essence particulière, singulière, avec laquelle notre propre présence au monde joue en écho. Nous sommes concernés par son apparition comme nous serions en dette à l'égard d'une chose, disons de l'ordre d'un "devoir moral". Après avoir simplement vu, il ne nous est pas possible d'affecter notre vision au spectacle de ce qui se présenterait à nous, sans que nous soyons atteints d'une trace mnésique nous forant de l'intérieur. Étrangeté de la présence humaine, laquelle s'invagine en nous avec la force du cyclone. Nous sommes dans l'œil, nous sommes liés à son destin, nous sommes partie prenante de ses infinies turbulences. Une silhouette humaine, fût-elle entr'aperçue l'espace d'un mirage, continue à nous habiter de l'intérieur à la manière d'une nécessité. C'est pour cette raison que jamais nous ne pouvons oublier le moindre visage croisé au hasard, quand bien même il se diluerait dans l'anonymat d'une foule. Mais, apercevant dans l'instantané d'un regard, une simple esquisse, que pouvons-nous faire d'autre que de la soumettre au feu de notre imaginaire ? Par exemple, nous construirons des fictions du genre : "Inconnue sur le lieu d'une réminiscence." - "Possible Ophélie en attente de sa dernière immersion." - " Attente fiévreuse de l'amant." - "Source d'inspiration poétique au contact du miroir de l'eau." - "Simple souci de percevoir son propre reflet sur l'onde." - " Regard vers l'aval du fleuve, pareillement à la Moïra cherchant à démêler les fils de trame du destin." - " Immense solitude que renforce le lien avec une nature sauvage." - " Anonymat recherché afin d'échapper aux meutes mondaines." -

Ainsi aurons-nous fait quantité d'hypothèses dont, sans doute, aucune n'aura le moindre élément de réalité. Cependant, même informés du doute habitant nos projections, nous ne serons nullement affectés par quelque remords ou bien par un sentiment d'incomplétude. Nous n'aurons fait que nous disposer aux inclinations naturellement humaines, à savoir bâtir des châteaux de sable plutôt que de demeurer les mains vides. Toute rencontre avec l'autre suppose cette riche fantasmagorie, sans laquelle nous serions comme des enfants privés de leurs jouets : dans l'immédiate déraison et l'errance infinie. S'il nous est impossible de confronter le visage de notre alter ego tout en demeurant silencieux - l'angoisse provient d'une absence de nomination de Celui, Celle qui nous fait face -, aussi bien l'incurie à faire surgir de possibles fictions sur les frondaisons de notre intellection nous laisserait interdits à jamais. Qu'un objet rencontré par hasard nous laisse dans l'indécision à son sujet, ne prête nullement à caution. Il ne s'agit que de pure contingence. L'Autre est bien évidemment d'une autre nature. Ne pas le définir, en vertu d'une loi de pure réciprocité, nous prive en partie de notre être. Ce qui veut dire que nous demeurerons dans l'incomplétude aussi longtemps que nous n'aurons pas formé, à son sujet, d'image suffisamment consistante, de langage destiné à le faire apparaître de telle ou telle manière. Ce savoir est inné en nous. Il opère comme l'apodicticité des philosophes et s'impose au regard de l'âme avec la force des évidences. En effet, combien nous serions décontenancés, faisant la découverte de l'Autre, alors que nous demeurerions sourds et muets devant cette épiphanie.

Car, à nous distraire de Ceux, Celles qui constituent les piliers du sens pour nous, nous nous détournons constamment de notre essence pour tomber dans le piège d'une confondante réification : objet contre objet. Impérativement, nous avons à être et à faire être nos figures homologues . Il en va de la validité de notre cheminement sur ces contrées qui, sans ces présences, ne seraient que déserts sans silhouettes, dunes privées d'ombres. Notre épaisseur contre la densité de Ceux, Celles qui s'inscrivent dans la lumière de notre horizon. Cela, nous devons nous y attacher avec la plus grande détermination. Quiconque a fait l'épreuve de la solitude comprendra sans qu'il soit besoin d'une propédeutique préalable. Mais, une fois énoncé ceci, est-il si facile de procéder au surgissement de l'Autre, de concourir à son déploiement, de le faire se tenir debout sans qu'un vent contraire ne vienne saper notre acte poïétique ? "Poïétique", tout simplement parce que nous procédons comme un créateur, un potier par exemple, s'exprimant à faire s'élever de sa glaise informe l'effigie à laquelle il destine sa tâche d'artisan. L'Autre, en effet, nous le façonnons, nous le sculptons, comme nous le ferions d'une figure émergeant du tronc entaillé par le travail d'une gouge. Il y faut toute la volonté requise pour nommer ce qui, au départ, est simplement innommé. Ordonner un cosmos à partir d'un chaos initial. Mais, parler de "cosmos" et de "chaos" et, déjà, l'entreprise paraît surhumaine. Et "surhumaine", en quelque sorte elle l'est puisqu'elle suppose la mise en jeu d'une transcendance par laquelle le "fabricant" s'exhausse au-dessus de la réalité ordinaire afin de produire une nouvelle réalité, une émergence jusque là inconnue, une nouvelle dimension ontologique.

On ne pourra jamais comprendre la complexité d'une telle tâche si, d'abord, l'on oublie de se référer à sa propre présence, à son être dans l'intimité de ses fondements. Se percevoir soi-même, selon l'ancien impératif socratique. Donc rien de bien nouveau, si ce n'est que toute injonction, fût-elle gravée au fronton du Temple de Delphes brille d'un tel éclat que sons sens véritable disparaît sous la signification de surface. Il paraît si évident de se livrer à une connaissance de soi. Tout comme l'îlien doit d'abord avoir fait l'inventaire de son lopin de terre avant que de se destiner à l'immense aventure de découvrir le monde. Est-il si facile d'être cet îlien à la quête de sa terre originelle ? Est-il si facile de différer de soi afin que l'Autre, dans ce territoire neuf, puisse nous assurer de son être, ou, à tout le moins de son existence, de sa vie concrète parmi les entrelacs du monde ? Est-ce si facile ? Nous posons la question itérativement, avec insistance, de manière à provoquer un étonnement. Car, si notre propre présence à nous-mêmes s'inaugure le plus souvent sur le mode de l'énigme, comment celle de l'Autre pourrait-elle procéder différemment ?

Nous, d'abord. Comment y avoir accès de manière adéquate ? Si, dans l'optique leibnizienne, nous sommes "une monade sans portes ni fenêtres", cette autarcie, pour ne pas dire cet autisme, nous disposent-ils, d'emblée, à faire de notre entente avec Celui, Celle que nous sommes, le lieu d'une vérité ? Nous ne nous percevons jamais que dans le tremblement du doute. Notre réel est constamment en fuite devant nous. Notre passé est révolu, seulement tissé de quelques réminiscences dont nous serions bien en peine de dire si elles sont imaginaires, de l'ordre de la fiction, ou bien si ces souvenirs peuvent s'inscrire dans une possible thèse existentielle. Bien des choses demeurent encore dans l'ombre : le bloc immergé de notre inconscient avec ses ramifications subaquatiques, l'arche élevée des archétypes dont la puissance solaire nous conduit aux limites d'une cécité. Et notre langage, cette subtile puissance qui nous détermine de fond en comble comme notre essence la plus vraisemblable, pouvons-nous, au moins, en percevoir le tremblant archipel, confondu qu'il est dans l'immensité marine ? Long pourrait être le constat de nos manquements à préciser nos propres contours. Comparés à la marche et à l'organisation de l'univers, nous empruntons au chaos initial de manière que, le dominant, puissent apparaître quelques lignes de force selon lesquelles nous figurons au monde.

Nous nous constituons continûment, sur le mode de la réserve, de l'approximation, de l'à-peu-près existentiel. Constante irisation de notre silhouette parmi les brumes du paraître, estompes jamais arrivées à leur terme. Alors l'Autre, cette perpétuelle énigme postée sur les contours de notre horizon, comment le faire apparaître avec suffisamment d'exactitude de manière à ce qu'il joue une partition de vérité et, non seulement, un air se dissimulant sous les atours de la fausseté, de la toujours possible tromperie, sous les esquisses d'un miroir aux alouettes ? Déjà, nous ne sommes pas au clair avec nous-mêmes, nous nous empêtrons dans nos propres rets, dans les mailles étroites de nos contradictions. Et, maintenant, il faut revenir à l'image initiale, afin de nous inscrire dans les limites d'une métaphore éclairante. C'est ainsi, souvent les images, du simple fait de leur concrétude, nous plongent dans le cœur du sujet, alors que nos intellections peinent à percevoir les subtilités d'une démonstration par trop abstraite. Donc, si nous ramenons notre discours questionnant aux termes mêmes de ce qui se dévoile dans la photographie, voici ce que nous percevons de l'Autre. D'abord une disparition du Sujet dans les arcanes de la condition apparitionnelle : il n'est jamais qu'une proposition iconique perdue au milieu de la profusion des sèmes dont la vie, à chaque instant, nous prodigue la corne d'abondance. Millions d'images à le seconde venant percuter l'aire blanche de notre sclérotique. Comment faire face et choisir ce qui, dans le multiple, se révèle capable de nous éclairer ? Car il nous faut des nervures, des lignes de force, des aimantations selon lesquelles la limaille de l'exister s'ordonne en immédiate compréhension. A défaut de cela, et le défaut est le mode le plus fréquent à partir duquel les choses se présentent à nous, nous errons indéfiniment, en équilibre instable, pareillement à ces chiens de cirque toujours prêts à chuter du ballon sur lequel ils se maintiennent avec l'effroi consécutif au saut terminal et définitif dans les mâchoires de l'aporie.

Et puis, cette vision floue, ce tremblement si près de l'image onirique, un pied dans la réalité, un autre dans l'imaginaire, un autre dans l'inconscient, un autre enfin sous le règne de la puissance archétypale nous métamorphose constamment en cet étrange quadrupède à la démarche hémiplégique tellement semblable à la locomotion syncopée du caméléon. Marche en avant que, toujours, reprend en son sein le pas de deux de la métaphysique. Nous sommes, tout comme l'Autre sur lequel nous devisons, toujours en rupture, en porte à faux : ou bien en avant de nous-mêmes, tirés par quelque projet aussi flou qu'insignifiant, ou bien en arrière, coincés dans quelque ornière de la mémoire dont nous ne saurions dire si elle appartient au registre du réel ou à l'étrangeté de la fantasmagorie. Le décalage, la vibration, sont les plus communes mesures servant à l'étalonnage de la dimension anthropologique alors que notre raison - cette folle du logis en réalité -, nous berne en permanence, nous affirmant avec force notre qualité de platine immuable exposé dans les certitudes du pavillon des arts et métiers. Une assurance de stabilité, de lecture infaillible de ce que nous sommes, un texte hautement déchiffrable, une suite de mots clairement interprétables. Mais l'on saisira aisément que tout ceci est simple abus de conceptualisation, illusion faite à nos sens, lesquels sont dans l'ajustement permanent par rapport à l'immense et insaisissable chorégraphie que le monde porte au-devant de nous. Il nous faut donc nous résoudre à regarder avec un constant défaut de la vision. Au choix : strabisme, myopie, astigmatisme, presbytie. Peu importe la forme; c'est le fond qui est essentiel, à savoir ce flou de la perception qui, en termes philosophiques, reçoit le nom de "fausseté" ou bien "d'erreur", dans tous les cas une falsification de cette vérité que l'on brandit devant soi comme la crécelle du pestiféré, mais que, pour autant, l'on n'atteint jamais. C'est, en définitive, le simulacre qui fait office de vérité. Nous demeurons dans les ombres de la caverne platonicienne alors qu'au dehors, le soleil de l'exactitude brille avec force.

Cet Autre auquel nous dédions nos pensées, notre amour, nos plus beaux poèmes, la palette chatoyante de nos sentiments, cet Autre donc est si éloigné que nous n'en percevons que le bruit de fond, identique à celui des étoiles dans le profond du firmament et l'espace agrandi du tumulte universel. Une pure démesure dont, jamais, nous ne pourrons évaluer correctement l'empan, ceci est non seulement une intuition, mais le tissu même de cette réalité qui, en permanence, fuit, tout comme le temps qui s'écoule vers l'aval des choses avec l'assurance du seul devoir à accomplir. Alors nous courons après tout ce qui passe à notre portée, alors nous nous ruons sur le premier signe faisant son ébruitement de luciole, alors nous disons notre propre remuement, alors nous disons l'Autre afin d'échapper à cette terrible solitude qui, pourtant, est notre issue la plus probable. Nous regardons l'image et nous sommes pris de vertige. Nous ne sommes plus assurés de rien. Pas même de cette étrange présence qui semble pouvoir, à tout moment, être sur le point de se dissoudre. Alors nous nous réfugions dans de faux discours, alors nous plongeons dans la première eau venue dont nous pensons que la force lustrale serait à même d'opérer notre propre "re-naissance". Alors nous devenons aphasiques, privés de sens et nous disons : "Saisir L'Autre, il faudrait être l'Autre, sa chair, son sang, sa lymphe; être dans son outre de peau et viser ce que nous sommes à partir de son menhir levé dans l'azur." Mais, disant ceci, nous savons que nous sommes dans la pure fable, dans l'illusion de l'énonciation, dans la prestidigitation verbale. Nous savons que nous sommes hors de nous, de l'Autre, dans une manière d'incommunicable. Et la question gire infiniment autour de nos cerneaux gris. " Existons-nous au moins; existons-nous ? Ou bien est-ce le monde qui nous a inventés afin de pouvoir jouer et faire tourner indéfiniment le carrousel des questions ? Sommes-nous autre chose que cette question, ce cri que nous poussons en direction des étoiles, alors que les étoiles sont muettes ? Sommes-nous autre chose que ce vertige infini ???

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