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23 novembre 2015 1 23 /11 /novembre /2015 08:30
Ballade irlandaise.

Photographie : Katia Chausheva.

Le ciel était si bas depuis des jours et la lumière rare. Un vent de pierre noire et de lichen courait au ras du sol avec son bruit de râpe. Nul ne sortait des maisons et, hormis quelques moutons à la laine herbeuse, l'espace était vide, ouvert sur une manière d'infini. C'était cela, pensais-je, cette fameuse ballade irlandaise, une clôture entre quatre murs et un murmure de lave assourdi, pareil à une ombre métaphysique. Tout n'était que cendre et la faible clarté qui coulait par la fenêtre faisait sur la pierre du sol sa flaque incertaine. Que faire d'autre, pris dans les mailles de ce clair-obscur, que de méditer ou bien lire, "Les Hauts de Hurlevent", par exemple, dans une manière d'osmose avec le vide et la solitude sans limites ? La conscience s'élevait si faiblement dans cette crypte à l'abri du jour. On était pris dans la résine, on respirait si peu et les mouvements étaient, ceux, ralentis, des mimes sur leur scène blafarde. La marche n'existait plus qu'à s'alourdir de glu.

Parfois, je me hasardais à regarder au-dehors, à suivre des yeux l'inconnaissance du monde. Mon regard dérapait sur la grève teintée de bitume, contournait un menhir à la silhouette étroite, se posait le long du plateau de la mer et sa courbure d'étain. Les nuages glissaient continûment, longues caravanes de gris et de blanc que rien ne semblait troubler. Parfois, un goéland perdu dans les lames d'air poussait son cri qui se perdait dans les sables couleur d'obsidienne. Le temps comme un emboîtement de questions irrésolues et la fuite des heures dans une perdition sans nom. Du village de pierres, je ne percevais, au bout de la lande, que quelques toits de bruyère fuyant sous l'horizon des brumes.

Pourquoi, ce soir-là, alors que le blizzard avait affûté ses boules de pierre ponce, ai-je décidé de sortir ? D'entrer dans ce pub qui se confondait avec les murets de pierre courant au ras du sol ? L'air y était saturé de fumée et le son aigrelet de la cornemuse y déroulait son chapelet de notes ivres. J'ai choisi une table solitaire adossée à une croisée par laquelle un crépuscule usé se laissait percevoir. Des hommes uniquement, des menhirs semblables à ceux qui balisaient la côte, avec leurs traits gravés au burin, leurs bonnets de laine hirsute, leurs pipes aux fourneaux écumants, leurs mains noueuses sur les touches de nacre d'accordéons aux soufflets anémiques. On m'a apporté une étrange boisson poivrée, au fort goût de genièvre avec une arrière-présence d'hydromel. La brûlure du breuvage était comme une délivrance au milieu de cette steppe sans nom. Seulement une longue théorie de cailloux, des hérissements de sphaignes, les damiers sombres des tourbières. Des photographies si semblables qu'elles se confondaient dans une même ambiance volcanique, voilà ce que j'avais fait depuis mon arrivée sur cette terre du bout du monde. Une mémoire géologique se fondant dans un passé qui n'avait plus cours.

Puis, parmi la marée des sons discordants, les hommes s'étaient levés, s'étaient mis à danser, tous pris d'alcool, saisis d'une ivresse nostalgique qui se laissait deviner à leurs yeux vides, ourlés de vertige. Leurs pieds frappaient le sol de pierres, en cadence, une rhétorique de la terre natale, un atavisme qu'ils assumaient et révélaient à la mesure de ce genre de dissolution, de confusion avec les éléments dont ils procédaient. Un retour dans le giron maternel qui les avait vus naître. Cette giration était fascinante, tenait du prodige, tellement le mimétisme était frappant, des hommes, des pierres, de leur indissoluble union. Plus rien n'existait que cette gigue rituelle venant dire au monde l'osmose naturelle des existants, leur fidélité de gemme, leur destin rivé à leur lopin de gravats noirs et de laves rampantes.

C'est dans cette marée, dans ce déferlement que, soudain, votre présence s'est révélée. Certes, sur le mode discret. A peine plus que le grésillement de la flamme, que la persistance du jour sous la bannière des flocons de l'aube. Juste une résille imprimant ses nervures sur la toile sombre des murs. Une femme dans ce lieu ? , m'étonnais-je, intérieurement. Cela paraissait si étrange une telle fragilité au milieu de cette sourde déraison, de cette marée d'équinoxe qui semblait vouloir tout emporter sur son passage. Comme une fureur de vivre, une levée de vagues existentielles drossées vers le rivage, un flux infini d'énergie. Il y avait une telle amplitude, une telle démesure. Comment était-ce seulement possible ?

Alors, renonçant à bâtir des hypothèses, je me suis contenté de me laisser aller à un genre de divagation qu'autorisait mon inclination naturelle à la rêverie. Vous regarder, simplement, et dresser les lianes souples d'une possible fiction. Vous décrire afin que le réel s'empare de vous et vous reconduise à votre propre royauté. Vous étiez frôlée par cette lumière si rare qu'elle faisait irrésistiblement penser à quelque palme d'une forêt pluviale. Le repliement de votre main évoquait la fougère lorsqu'elle consent à connaître sa nuit. L'ovale de votre visage, celui de votre cou, blanchissait sous la rumeur des lampes. Et, à l'exception d'une médaille faisant son feu-follet, rien ne s'illustrait plus de vous dans cette pénombre que cette indécision à laquelle vous sembliez vouer quelque culte secret. Vous bougiez si peu sauf, parfois, pour tourner la page d'un livre dont je n'apercevais que l'effeuillement régulier, pareil à l'envol d'une gaze.

J'étais dans l'impudeur de vous observer. Vous étiez dans l'ignorance de cela et n'aviez nullement à en souffrir. Quelle situation étonnante, formulais-je, à mi-voix, que de pouvoir assister au déploiement d'un être alors que celui-ci paraît comme absent de lui-même, recueilli en son silence. J'avais l'impression, agréable et un brin coupable, d'effeuiller votre présence au monde, vous livrant nue à mes sens éblouis, vous dépossédant même de votre regard, de vos gestes, de votre volonté de surgir parmi la dérive des vivants. La photographie de vous, alors que vous étiez à mille lieues de vous douter de mon manège, je l'ai prise à votre insu, un peu au juger, redoutant seulement que le déclic de mon appareil ne dévoile ma fautive transgression. Mais vous sembliez tellement ailleurs, dans un autre monde, exilée des autres en même temps que de vous-même. Votre lecture était-elle un exutoire, une nécessaire catharsis, une évasion dont vous souhaitiez quelle vous soustraie aux contingences, vous libère des événements ?

L'ouverture des questions était un vertige en soi. Ne pas en poser une retraite, une insoutenable fuite. Je ne sais pourquoi ce trouble m'envahissait comme si votre destin m'avait été confié. Vous sembliez flotter dans une sorte de tissu onirique tellement improbable. Une déchirure toujours possible. Une tension. J'aurais voulu lire le creux de vos pensées, déchiffrer le hiéroglyphe qui semblait s'abriter en arrière de ce front distrait, lissé par la lumière. Vous étiez inaccessible comme les hautes falaises noires qui dressaient leur paroi face à ce couchant permanent à moins que ce ne fût à cette aube tachée de nuit. Quelque chose de vous demeurait en arrière, dans un passé qui, sans doute, vous retenait d'aller de l'avant, d'écrire une nouvelle page de votre existence.

L'heure avançait et les ombres longues envahissaient tout, noyant dans une même frange d'indécision ce qui résistait, aussi bien les arbres pliés dans le vent que les silhouettes des hommes faiblement arc-boutés sur leurs ritournelles. Bientôt chacun se décida à affronter cette fin de jour pareille à une encre profonde. Les instruments éteignirent leurs sons mélancoliques, les verres furent relevés, les bouteilles se choquèrent dans un tintement étrange. On se demandait bien s'il s'agissait d'un glas et pour qui il sonnait. Tout espoir de renaissance, tout projet de revoir le jour, toute lumière blanchissant l'horizon, tout ceci ressemblait aux contours flous d'une légende tombée dans l'oubli. Bientôt le pas lourd des hommes heurta le pavé alors qu'un tourbillon d'air marin envahissait la suie de la pièce. Malgré les mouvements vous n'aviez pas changé d'attitude, si ce n'est ce geste du crayon qui, à intervalles réguliers, semblait tracer quelque trait sur les pages de votre lecture. Un passage à relire, une affinité avec une phrase, une citation à offrir à la mémoire ? Nous n'étions plus que trois. Celui qui s'occupait du pub; moi qui vous regardais, vous qui regardiez les pages du livre comme vous l'auriez fait d'une écume blanche s'élevant dans la brume d'automne.

Soudain, vous vous êtes levée, mue par quelque mystérieuse volonté, un invisible fil d'Ariane semblant vous tirer vers le froid de la lande balayée par les vagues de la nuit. Je savais qu'il était non seulement inutile d'essayer de vous suivre, mais que c'eût été une insupportable intrusion, qu'il me fallait demeurer un instant encore dans les plis de ténèbres qui glaçaient la salle, attendre votre évanouissement parmi les remous de cendre qui tombaient du ciel. Je me suis levé, ai fait un pas en direction de cela qui était votre place et qui, maintenant, n'offrait plus qu'un espace déserté, un temps sans consistance. Le livre, vous l'aviez laissé, fermé, le crayon abandonné en guise de marque-pages. Sur la couverture d'une édition ancienne, le titre un peu usé par le temps, les nombreuses lectures, sans doute : " Les Hauts de Hurlevent". Je ne m'étais donc pas trompé, votre énigmatique présence sur ce sol dépouillé d'Irlande avait pour seule raison de vous offrir une réplique de ces terres désolées du Yorkshire, de maigres landes, des pierres usées, de collines tutoyant l'infini. Je suis rentré sous les griffures du vent, ses échardes plantées dans la peau.

La porte de bois a cédé dans un grincement et je me suis assis sans même prendre la peine d'enlever mon vêtement de pluie. Un reste d'ombre avançait le long des murs qu'une lampe blanche faisait reculer dans les angles de la pièce. Le livre, je l'ai ouvert, prenant soin de ne pas perdre le crayon qui semblait désigner le lieu d'une future lecture. Tout un passage y était encadré d'une ligne de graphite tremblante, comme tracée sous le coup de l'émotion :

"C'est une chose que je ne puis exprimer. Mais sûrement vous avez, comme tout le monde, une vague idée qu'il y a, qu'il doit y avoir en dehors de vous une existence qui est encore vôtre. A quoi servirait que j'eusse été créée, si j'étais toute entière contenue dans ce que vous voyez ici ? Mes grandes souffrances dans ce monde ont été les souffrances de Heathcliff, je les ai toutes guettées et ressenties dès leur origine. Ma grande raison de vivre, c'est lui. Si tout le reste périssait et que lui demeurât, je continuerais d'exister ; mais si tout le reste demeurait et que lui fût anéanti, l'univers me deviendrait complètement étranger, je n'aurais plus l'air d'en faire partie. […] Mon amour pour Heathcliff ressemble aux rochers immuables qui sont en dessous : source de peu de joie apparente, mais nécessaire. Nelly, je suis Heathcliff ! Il est toujours, toujours dans mon esprit ; non comme un plaisir, pas plus que je ne suis toujours un plaisir pour moi-même, mais comme mon propre être."

Ainsi, les choses s'éclairaient d'elles-mêmes. Celle, si mystérieuse, qui semblait s'abriter sous la palme de sa main, n'était autre que la réincarnation de Catherine Earnshaw ou bien, simplement, une âme passionnée prise au jeu imaginaire d'Émily Brontë. C'est vrai, ici, sous le ciel bas d'Irlande, tout devenait si étrange, mystérieux, nimbé de fantastique. Et puis, cette lumière si basse, cette brume persistante, ces pierres pareilles à des songes d'outre-temps, tout ceci ne nous inclinait-il pas à la fantaisie, peut-être à la déraison et la folie n'était guère éloignée qui faisait son bruit de crécelle ? En réalité n'étions-nous pas les dupes de notre propre fantaisie, de simples faiseurs de rêves, d'étonnants démiurges ne procédant qu'à leur propre apparition ?

Jusqu'au matin j'ai lu et relu Hurlevent sous les assauts du blizzard venant de la mer. Un brouillard léger flottait sur les têtes mauves des bruyères et, parfois, un coq lançait son cri qui déchirait le silence. J'ai rangé le livre avec le crayon marque-pages en guise de témoignage de ce qui avait existé avec la consistance propre aux songes. Hier était si loin déjà. J'ai enlevé la bobine de l'appareil photo et suis entré dans la pièce exiguë transformée en laboratoire. Sous la lumière jaune de la lampe inactinique j'ai regardé l'image lentement émerger du révélateur. C'était si troublant d'assister à cette progressive métamorphose. Comme une recomposition du temps, une résurgence d'un être qui, jamais, ne reviendrait. C'était bien vous, cette attitude de recueillement qui semblait dissimuler le feu d'une passion. La photo, je l'ai laissée dans le bain d'argent afin que celui-ci procède à l'émergence de quelque vérité vous concernant. Étiez-vous cette lointaine Catherine Earnshaw ou bien son double contemporain ? Et, moi-même, n'avais-je pas été, le temps d'une illusion, cet Heathcliff orphelin de l'existence, en quête de lui-même ?

C'était si troublant, déjà, de se poser ces questions. Je suis sorti dans l'air humide, dense, un peu au hasard, comme privé de boussole. J'ai emprunté le seul sentier bordé de pierres moussues qui conduit au village. J'ai marché longtemps, très longtemps sans rencontrer ni rues, ni pierres avec toits de bruyère, pas plus que de pub où j'aurais pu réchauffer mes mains au feu d'un alcool. Le jour tremblait dans la diagonale du ciel. Il pleuvrait avant ce soir.

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
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