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8 septembre 2015 2 08 /09 /septembre /2015 06:42
Sous les choses, l'origine.

Photographie : Blanc-Seing.

Regarder cette photographie et, déjà, l'on n'est plus chez soi. Nous voulons dire portés au-delà de nous-mêmes dans une contrée que nous ne connaissons pas. Pourtant ceci nous paraît tellement familier : l'arbre doucement incliné, le miroir de l'eau, la colline coiffée d'un moutonnement d'arbres verts. Mais, à dire ceci, l'eau, l'arbre, le bosquet, nous occultons l'essentiel, à savoir la tonalité originelle qui habite ces choses. Car ces choses ne sont pas réelles. Pas encore, du moins. Elles flottent quelque part, en un lieu indéterminé, privées d'espace, hissées hors du temps. Leur naturelle vibration, le flou dont elles s'accommodent, l'illusion dont elles sont l'objet attestent de ce si peu de présence. Elles ne sont pas encore parvenues jusqu'à nous, dans l'aire de notre regard circonspect. Le doute est leur site le plus sûr, l'ambiguïté le mode selon lequel elles nous apparaissent. Ce sont de simples phénomènes qui girent tout autour de nos consciences avec la persistance de l'industrieuse abeille à se saisir du pollen. Tentés, nous le serions, tendant nos bras hémiplégiques, ouvrant le parapluie de nos mains hérétiques afin de nous saisir d'elles. Ces choses qui semblent nous faire signe. Mais nos doigts ne se referment jamais que sur l'ouate d'une brume dense. De la filasse, de l'étoupe, des mèches de coton nous disant l'inconsistance du monde, sa définitive perdition parmi les fleuves d'envie et la confluences des rêves. Toujours une perte dans la touffeur du sol, toujours des filaments d'eau faisant leur souple chevelure dans la densité de l'argile. Mais jamais de résurgence qui dirait la vérité d'un vécu, la certitude d'un exister dont nos yeux auraient été les témoins. Seulement la toile distendue des réminiscences, seulement les mailles lâches de l'imaginaire. C'est dans l'orbe du cèlement que tout ceci se donne en même temps que s'institue le retrait. Car, jamais, les choses ne se livrent complètement à nous. Seulement des esquisses successives, des fragments pluriels, des clignotements, des effervescences de feux de Bengale, des gerbes fuyantes, des sillages de queues de comètes.

Ce paysage que nous voyons, que nous pensons être nôtre, nous fuit constamment, reprend la lumière dont il semble nous faire le don, se retire dans les plis ombreux d'une inconnaissance première. Car rien ne parle encore, car rien ne s'imprime sur la conscience universelle, car rien ne peut témoigner de la sublime apparition. Ce que nous voyons vient de très loin, avant même le surgissement de tout espace, avant même le cliquetis des rouages du temps. C'est seulement une vibration colorée, une stridulation de cigale, un tropisme faisant son bourgeonnement interne avec son bruit de bourdon. Pas encore d'éclosion qui nous dirait le rugueux de l'écorce, le lisse de l'eau, l'anse souple de la berge, l'envol du bosquet pour plus loin que lui. Tout dans la perdition, le retrait, le ressourcement. Pas encore de métaphore faisant son spectacle sur le praticable ouvert de l'exister. Pas encore d'arbre comme glissement ophidien dans la toile libre du ciel. Pas encore de taie sur laquelle se reflète le ventre gis des nuages. Pas encore de hanche voluptueuse dans laquelle reposerait l'annonce heureuse du rivage. Pas encore de crinière sauvage découpant dans les lames lisses de l'air leur course échevelée. Nous sommes avant le langage, avant la première profération, avant que les lèvres coupantes de l'homme n'aient édicté la première loi, avant que les lèvres carminées des femmes n'aient allumé le rubescent désir. Nous sommes avant toute naissance, toute généalogie, toute histoire.

Pas encore de littérature, seulement un infini poème courant d'un bout à l'autre du cosmos; pas encore de peinture, seulement des estompes, des préfigurations pariétales, des visions de bisons, des fuites de gazelles, des parutions digitales sur la falaise des idées; pas encore d'astronomie, seulement des astres gigognes se livrant à des libations réciproques, en abyme. Pas encore de chant de butor étoilé, seulement un glissement, un long hululement sous la fièvre lente des étoiles. Pas encore d'homme, de femme, d'amour, seulement une immense harmonie où se fondent, l'une dans l'autre, les teintes libres de la volupté, les palettes heureuses de la paix, les glacis de l'accueil du différent, du multiple. L'arche d'alliance est là qui fond tout dans un même creuset alors que, du monde, nous ne regardons que notre propre image projetée sur les parois de l'horizon, sur le dôme glacé du ciel, la face limoneuse de la terre.

Ce qui est à faire, c'est ceci, porter son regard "humain trop humain", bien en arrière de ses sclérotiques de porcelaine, le laisse se couler jusqu'à l'avant-parution du monde, puiser à la source originelle, aux images fondatrices, se glisser dans l'âme même du bois, là où la sève fait son chant de gemme et de résine, prélever ce nectar, cette ambroisie puis, d'un clignement de l'œil, se poster à la limite des reflets, sur la ligne de partage du ciel et des frondaisons, premier signe d'une possible compréhension de la grande fable ontologique, puis gagner l'arrondi du rivage, la moiteur énigmatique du bosquet, en prélever la mystérieuse efflorescence, lexique fondateur du déploiement, du surgissement, des mailles subtiles qui, bientôt s'unissant, diront dans des allers-retours de navette l'infini tissage du monde. C'est à ceci que nous devons nous affairer, constamment, ne pas nous laisser distraire par les contingences qui brouillent la vue, dispersent l'esprit jusqu'à sa perte dans la meurtrière étroite des nécessités. Si nous voulons parvenir à une vérité, à une marche qui ne soit pas pur égarement, c'est à cette boussole primitive, à cette belle étoile que nous devons confier notre hasardeux cheminement parmi les ornières, afin que, constamment ressourcée à l'origine des choses, notre vue ne se voile pas, ne chute pas dans une cécité sans fin. Nous n'existons vraiment qu'à être reliés à cette note fondamentale dont nous ne percevons plus que les harmoniques assourdis. Mélodie qui ne s'illustre plus que sous la forme d'une résonance perdue, altérée par les échos et les bruissements des paroles distraites. Ce qui devient réellement urgent, c'est à nouveau et de manière définitive de faire droit à ce langage avec lequel nous jouons à longueur de journée sans savoir vraiment quelle est sa provenance. Or, à l'écouter attentivement, nous retrouverons ces paroles de l'origine qui nous disent la rareté de notre présence sur terre, parmi l'arbre doucement incliné, l'eau aux reflets multiples, la délicatesse du végétal, l'infinie courbe du ciel. Alors, nous commencerons à regarder vraiment. Nous commencerons !

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES

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