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14 septembre 2015 1 14 /09 /septembre /2015 08:37
Clairière du monde.

Photographie : Blanc-Seing.

Rien n'est encore présent et les choses sont pur évanouissement, conscience feutrée d'elles-mêmes. Une manière de lassitude heureuse se repliant sur son ombilic. Cela fait de courtes vagues, cela s'éclaire de l'intérieur, cela s'adonne à une intime germination. Personne, sur terre, ne fore de ses pupilles de jais l'annonce de cette plénitude. Cela existe de soi, pour soi, comme si l'éternité devait faire se figer la lumière dans une sorte de bloc de résine. Il y aurait alors, dans la densité ombreuse de la matière, des genres d'hallucinations colorées : coques mordorées des scarabées, vibration turquoise du colibri, éclat de feu éteint de quelque améthyste. A peine un grésillement, un ébruitement pareil à l'hésitation du lampyre parmi les tiges souples des graminées. Tout dans l'attente, tout dans l'immense solitude de l'être, de sa parution sur les rives de l'exister.

Les rares visiteurs du monde, les brindilles vertes des sauterelles, l'air mauve à la pointe des herbes, la tunique noire des taupes, l'éclair argenté du renard, le bec cloué du pic-vert, l'hélice grise de l'escargot sont autant d'harmoniques qui ne font que demeurer dans l'orbe du silence. L'effraction sera pour plus tard, quand le jour consentira à déplier sa corolle blanche. Pour l'instant tout est au recueillement, à la longue méditation alors que des lambeaux de nuit, des écailles de rêve flottent encore à l'entour des eaux. Patience du monde sur l'abîme du paraître. Hors la clairière où les choses se disposent à faire phénomène, tout est reconduit à l'effacement, tout est livré à l'étroite mutité de ce qui, encore, n'a pas été nommé. Cirques repliés des montagnes, vagues figées de la mer, sombre laitance de la lune, percussion hésitante des étoiles, yeux éteints des baudroies abyssales, lumière sourde des grains de la dune, mousse dense des forêts, usure claire des galets, plaque immobile des lacs. Tout dans l'à peine émergence de ce qui se réserve et sombre dans le mutisme, tout dans la demeure aphasique d'un non-vouloir.

Mais pourquoi cette hésitation alors que la haie, l'arbre, le roc, l'oiseau, l'homme attendent avec impatience l'effusion du jour, la survenue de la clarté qui sauve et dépose ce qui s'annonce sur les rives de la donation du monde ? Pourquoi cette mesure étroite des choses, pourquoi cette réserve face au langage pluriel de l'univers ? Est-ce si grave de paraître sur l'immense scène de l'aventure ontologique, y aurait-il une dette, une culpabilité à assumer, un effacement de soi à engager afin qu'ayant expié notre faute d'être-au-monde, nous pussions, enfin, regarder les choses avec les yeux apaisés de la certitude ? Y aurait-il cela, cette arche en attente du devenir, cette vibration suspendue du temps, cette ultime hésitation avant que ne se déchire la toile du ciel, que ne poudroie le bonheur simple d'exister ? Ou bien l'homme serait-il ce ciron clignant des yeux face à la démesure de l'infini, cette immense coruscation de la pensée qui se consume à la densité de sa propre flamme ? Pourquoi ce suspens où l'angoisse agite ses grelots de fou, où la démesure s'emparant de nous nous reconduit à la geôle étroite de notre finitude ? Pourquoi ? Pouvons-nous formuler autre chose que cette aporétique question et continuer de vivre parmi les divagations mondaines sans en être longuement affectés ? Mais comme tout ceci est vain face à ce qui, dans l'ombre, se destine à parler, à dire le poème en attente, la fable ouverte du monde ! Car il y a urgence à paraître avant que la grande horloge ne s'inverse qui nous reconduirait dans les limbes étroites et sourdes d'un primitif limon.

Voilà que cela commence à s'ouvrir, consent à la mobilité, se prête au désir, se déploie en direction de la volupté. Une lumière bleue, saisie de vibrations, se glisse à fleur d'eau avec des ondoiements de brume, des crépitement de comètes. Quelques touffes vert-de-gris sortent du silence, des troncs allument leurs tremblantes écorces sur la taie couleur d'obsidienne, un semis d'herbe pareil aux hésitations de la bruyère longe la rive songeuse. Puis une bande plus claire surgit comme un mystère de la nuit à peine effacée, s'imprime à la face pleine du monde. Joie que cette effusion venue dire aux hommes la mesure exacte du jour, la rareté de l'instant, le basculement déjà vers plus loin que cela qui s'annonce et rayonne. Le langage est proféré qui dit la liberté disponible, l'offrande de la vérité, le déploiement du projet de la nature, de son inépuisable ressourcement. Le moment est venu d'être là, simplement, comme une pure logique, un espace d'évidence, une architecture se hissant d'elle-même dans l'éther sans limite.

La crête des montagnes allume dans le ciel son liseré d'argent; les torrents bondissent de pierre en pierre; la toison des moutons fais osciller ses boucles blanches sur le sombre des pâturages; les digitales diffusent le parfum de leurs calices; le plateau de la mer se couvre d'une multitude d'étincelles; les bateaux traînent, derrière eux, le trait éblouissant de leur sillage; les nuages glissent sous le dôme bleu de l'air; la dune fait crépiter son sable blond; les lacs font réverbérer leurs eaux translucides jusqu'à la limite de l'espace agrandi. Dans les villes, dans les gorges profondes des rues, sur l'aire immense des plateaux où souffle le vent limpide, sur les places cernées de rumeurs polychromes, sous les frondaisons de l'arbre à paroles, dans les salles de jeux, sur toutes les avenues du monde bat le sang rouge de la vie, chante l'hymne du retour du soleil, se célèbre la grande fête de la lumière. La nuit n'est déjà plus qu'un vague linéament faisant sa fuite sur le bord de la mémoire; l'ombre, partout dissoute, ne renferme plus ni secret ni menace. L'onde du jour est là qui sème à tous les vents les fruits de son immense fenaison. Les hommes, les femmes, au sortir de leur longue léthargie font briller le quartz de leurs yeux, polissent leur sclérotique de diamant alors que, déjà, les meutes de clarté se teintent de terre et d'ombre avant que la méditation nocturne ne vienne les visiter. Grande beauté du cycle imprimant dans la conscience la marque insigne du temps. Nous ne sommes que cela. Du temps ! Et l'espoir d'y demeurer.

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES

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