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27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 07:31
Toute falaise est fascination.

Œuvre : Kiryl Vasilionok.

Nous sommes au pied de la falaise, avec les vagues de galets gris et le vol blanc des goélands. La brume est si lente à se dissiper. Comme des boules d'écume qui fermeraient nos oreilles à la rumeur du monde. Et nos yeux ! Soudés ou bien alors une simple fente par où le jour ferait ses incisions, ses coups de scalpel. Images fragmentées, écailles de kaléidoscope. De notre vision, nous sommes si peu assurés. Le réel tressaute, se livre par bribes, taille dans la matière ses toiles colorées. Plaques de vert pastel, prairies; vert sombre des forêts; orangés éteints, puis solaires; beiges rosés pareils à une aube se dévoilant, à une lumière disant les choses dans sa rhétorique première, son lexique balbutiant. Nous sommes là, sur les pierres de lave usée et nous errons infiniment, à la recherche de nous-mêmes. Pourquoi cette polychromie qui vient nous visiter dans son énigme native et nous laisse seuls, sans rien qui puisse faire sens ? Pourquoi ?

Mais nos allées et venues parmi les boules de pierre ne servent qu'à davantage nous égarer. Le tapis gris, à nos pieds, la houle qui bat nos chevilles, les meutes serrées du sable, les minces lagunes qui glissent sous la dalle dure des talons, tout ceci n'est que fantasmagorie. Nous voulons une Mère, une terre d'accueil, un havre de paix où ancrer notre immense solitude. Des ailes de chauve-souris nous frôlent, des membranes huileuses d'oiseaux nocturnes s'emmêlent à nos cheveux, notre peau est poncée par la clarté lunaire, l'obséquieuse mesure du jour nous contraint à n'occuper qu'une île vide. Insulaires, voici notre condition, mais d'une île fantôme, sans attache, sans môle de pierre noire qui amarrerait notre esquif pour une route vers la mer libre. Les brumes alentour et la porcelaine des yeux qui fond sous les chutes du vent. Serait-ce la nuit qui nous visiterait et nous laisserait à nous-mêmes, plongés dans la pupille vide du désarroi ?

Alors nous relevons la tête, alors nous lissons nos sclérotiques de porcelaine de nos insistances digitales, alors se montre ce que nous n'avions aperçu qu'avec parcimonie : la Falaise en son être mystérieux, ses plages de fougères vert amande, ses forêts de genêts abrasées par les coulures de l'air, ses rochers escarpés s'enlevant vers le dôme du ciel. Cette belle géométrie, ce langage de roches et d'herbes, cette poésie de mouvances et de repliements, nous la portions en nous mais n'osions lui donner de nom l'installant dans le monde. Nous demeurions dans la cécité ou bien dans une myopie qui fondait le réel dans un genre d'approximation. Nous étions orphelins de ce qui s'annonçait à notre périphérie avec l'urgence d'un dire se retenant, se dissimulant à notre immédiate curiosité. Oui, enfin, sur la surface énigmatique de la toile, comme émergeant d'une brume insistante, les formes jouent entre elles, simples mouvances, retournements, sites colorés instaurant une manière de géopoétique. Chaque parcelle appelant l'autre tout en se différenciant d'elle. Chaque parcelle étant amorce de poésie, de chant, de polyphonie. Nous ne doutons plus de cela qui s'adresse à nous. Femme-falaise, Femme-voile infiniment tendue dans l'attente d'être dévoilée. Car cette effigie veut surgir dans l'espace de sa vérité, nous dire son essence constamment disponible, ce qui fait d'elle le but, la fin de notre quête fébrile. D'elle, nous voulons tout connaître, d'un seul empan de la conscience, d'un seul saut de notre âme en direction de la sienne. Âme contre âme, feu contre feu.

Mais comment se fait-il que, malgré l'arc bandé de notre volonté, nous demeurions en nous-mêmes, sans possibilité aucune de faire phénomène au-delà de cette Falaise, de mêler l'eau de notre inquiétude à la source par laquelle nous sommes alimentés ou souhaitons l'être ? Car c'est bien cette Falaise dressée face à la question que nous sommes qui nous taraude et nous ôte toute voix. Le jaillissement en elle, l'Énigmatique, nous le souhaitons de toute la puissance de notre désir. Mais voilà que les choses sont occluses et que seul le silence répond à nos appels soucieux, car nous sommes repliés sur l'ombilic étroit de notre angoisse fondamentale. Car la Falaise est sans issue. Nulle empreinte où poser nos pas de somnambules. Nulle faille dans la paroi dont nous ferions le tremplin d'une connaissance. Nous disons : "Cette Femme est un mystère; cette Femme est le linceul dressé contre lequel nous nous abîmons." Et ceci n'a lieu qu'en raison d'une immense mutité. Tout demeure en soi et les bandelettes enserrent la momie, cachant les ouvertures par lesquelles la monade eût pu ouvrir une clairière, instaurer un dialogue.

Le sexe eût-il été offert, semblable à "L'Origine du monde", et alors nous aurions pu faire effraction dans la grotte amniotique, nous ressourcer au contact des eaux primordiales, des eaux lustrales qui nous auraient reconduits à notre innocence première. La bouche eût-elle esquissé un sourire et alors, nous glissant dans la glotte, nous serions parvenus dans la rivière du souffle animant le langage, au contact de la poésie, de ses efflorescences, de ses myriades de sens. La pupille des yeux se fût-elle creusée et alors nous aurions franchi l'étrange chiasma optique, serions parvenus sur la toile polychrome de l'aire occipitale, là où le monde se projette en images souples, multiples, si proches d'une illumination de la conscience. L'antre des oreilles eût-il libéré son pavillon et nous aurions entendu l'incroyable bruit de fond du monde, les allées et venues des hommes, les paroles d'amour, le bruissement des comptines, les cataractes des fables, les murmures en coulisse, la boîte du Souffleur par laquelle se dit l'existence sur le théâtre de l'humain. La toile eût-elle été déchirée et alors nous aurions vu l'autre côté des choses, l'immense symphonie que toujours nous voulons entendre, les rouleaux de papyrus sur lesquels nous cherchons à déchiffrer les hiéroglyphes de Soi, de l'Autre, de tout ce qui vient à notre encontre.

Si cette toile nous a questionnés, c'est bien en sa qualité de Falaise dressant devant nous la paroi de son énigme. Tout Existant, par nature, est ce mur qui dresse devant nous l'interrogation, laquelle toujours, nous taraude et nous met en demeure d'apporter une réponse. Là est la dimension de l'homme. Nulle part ailleurs !

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Published by Blanc Seing - dans PICTURALES.
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