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28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 08:18
L'Oiseau de Minerve.

Photographie : Gilles Molinier.

Etude.

"…la chouette de Minerve ne prend son envol qu'au crépuscule qui commence."

Hegel - Principes de la philosophie du droit, Préface.

(NB : ceci ne prétend en rien être un exposé philosophique, seulement un genre de fiction ontologique par laquelle l'exister pourrait, éventuellement, se révéler à nous dans une manière d'ampleur. .

Par "idée", il faut à la fois entendre son acception conventionnelle de représentation abstraite d'une chose, en même temps que sa nature intime et profonde, son essence, ainsi que le sens singulier qu'elle prodigue à notre endroit.)

Alors que l'aube traçait sa ligne grise à l'horizon, que les choses n'étaient pas encore sorties de l'ombre, nul ne savait à quoi pouvait ressembler une idée. En tête, on avait bien quelque décision orthogonale du genre de l'isocaèdre platonicien, des catégories aristotéliciennes, de l'esprit absolu hégélien mais tout se dissolvait, à peine évoqué, dans une incompréhensible géométrie. L'abstraction avait pris le pas sur le réel et ne restait plus que la pelure à défaut de l'agrume aux quartiers juteux. C'était cela la "modernité", le dessèchement du monde ramené à quelques lignes in-signifiantes. Sans doute, en cette lueur aurorale, convenait-il de regarder en direction des penseurs matinaux grecs, de Démocrite et de l'atomisme et, préférentiellement de Parménide dont la sphère englobante s'essayait à saisir le tout de l'être dans une forme vraisemblable, préhensible, visible. Chacun, en effet, pouvait imaginer, soit la rotondité d'un fruit, la courbe d'une planète ou bien le calot de verre laissant apercevoir ses rivières mordorées et ses forêts pluviales. Tout le monde le pouvait.

Et vous, Frères humains qui en même temps que moi méditez, pouvez apercevoir sur l'écran de votre lobe occipital, ce qu'est une idée, vraie, incarnée, pulpeuse. Car c'est bien de cela dont il s'agit, pour nous, êtres de chair et de sang, nous diriger vers quelque homologie signifiante, ce que Merleau-Ponty nommait, d'une expression heureuse "chair du monde". Donc l'idée, plutôt que d'être éthérée et in-saisissable, vous aurez tout loisir de la faire tourner entre vos dix doigts, de la soupeser, de l'ouvrir et d'en goûter le suc sans pareil. Car l'idée, non seulement apparaît et fait ses infinis retournements, ses milliers d'irisations, mais aussi, surtout, elle s'introduit dans l'antre de la bouche, y dépose sur les papilles les pléthores de saveurs qui font de la vie une existence, autrement dit introduisent le sens sur la plaine livide des jours.

L'Oiseau de Minerve.

L'oursin ( Echinus melo ) de Sardaigne.

Source : Wikipédia.

Ce que vous voyez là, c'est tout simplement un oursin, ce merveilleux échinidé qui habite les eaux claires et peu profondes de cette mer nourricière qui, jadis, fut notre havre de paix et de repos, avant que les agitations mondaines ne fassent leurs mortelles apparitions. Où l'idée ? Mais dedans, dans l'étoilement corail de la chair. L'idée : c'est la chair. Il n' y a pas d'autre vérité que celle-là. Ici, il ne saurait y avoir de démonstration logique, seulement la force iconique de la métaphore. Beaucoup croient que ce qu'il y a à percevoir du monde est une pure extériorité. Par exemple pour le sujet qui nous occupe : les piquants faisant leurs étoilements dans toutes les directions de l'espace ou bien, à la rigueur, la coque orangée qui fait phénomène dans une manière d'évidence. Mais ne voir que cela est s'arrêter aux simples apparences. La bogue, il faut planter les crocs dedans et faire jaillir, d'un seul élan du désir, les cerneaux qui contiennent le fondement, l'essence, les nutriments de l'être. C'est toujours dissimulé, l'être, c'est de nature cryptée, cela incline au secret, cela se vêt de l'énigme du sphinx. Cela échappe.

La liberté, par exemple, comment mieux saisir son être qu'en lui attribuant une corporéité, celle de la colombe par exemple, nous introduisant nous-mêmes dans son enveloppe de plumes, nous saisissant d'un rameau d'olivier que nous dédierons au ciel illimité. Car la liberté est cette idée solaire, prise de vent, ivre d'espace, planant infiniment au-dessus des hommes et de leurs constantes apories. Penser la liberté c'est éprouver cette ivresse colombine, c'est être oiseau soi-même. Il n'y a pas d'autre issue que la participation à ce qui, par principe, est un inatteignable. Le langage est insuffisant à en rendre compte, l'expérience toujours trop courte, les situations toujours trop contingentes. Ce qui est en train de se dire ici, c'est la chose suivante : c'est du-dedans du concept que le concept s'éprouve alors même que nous le dotons de la seule chose qui nous le rend visible, à savoir une forme réelle qui possibilise l'intuition que nous en avons. Il nous faut un référent, un modèle, un archétype, une rotondité au sein de laquelle nous introduisons de la compréhension. Pénétrer l'être-du-monde, c'est pénétrer la "chair milieu" de tout ce qui le constitue, aussi bien la montagne, l'arbre, l'Autre, l'œuvre d'art. Comprendre Picasso nécessite de se doter du regard de l'artiste et de se saisir synthétiquement des formes qu'il a mises en œuvre. On ne s'appropiera jamais mieux le cubisme qu'à devenir soi-même, ce fragment qui, partant de lui, dit le tout du tableau, en même temps que le tout du monde. Comprendre, c'est s'immerger. Comprendre l'iceberg c'est être cette invisible partie qui le fait se sustenter au-dessus des flots dans l'éclat de ses arêtes bleues et blanches.

Maintenant la lumière est levée dans le ciel qui fait ses éclatements blancs. Cela perfore, cela entaille, cela ponce la faïence des yeux. La vue se brouille, les pupilles étrécissent, la conscience se terre dans les recoins ombreux du corps. Trop de clarté et plus rien ne demeure visible. C'est une immense lampe à arc qui soude les quatre horizons en une seule masse ignée. Nous mettons nos mains en résille devant notre visage, nous nous abritons derrière la conque pliée de nos corps. Les idées, dans la puissance neuve du jour, nous aurions voulu les projeter sur l'aire plate des plaines. Nous aurions voulu en faire des cairns disposés aux carrefours des visions, des pierres levées comme des sémaphores, des dykes de lave, des colonnes de moraines coiffées de chapeaux de fées afin de dire le chiffre de l'homme étendant sur le sol les ramures étoilées de sa royauté. Mais il y a trop de vive lueur et les idées refluent, retournent à leur tectonique primitive, replient leurs doigts de lave en direction des scories de la terre. C'est comme un désert privé de ses oasis, de ses dunes, de ses ergs. Plus rien n'est lisible. Alors il n'y a pas d'autre alternative que de devenir voilures d'écume sillonnant le ciel de vols erratiques. Goélands au plumage immense, mouettes traçant leurs larges courbes, sternes au vol rapide, en faucille. En bas, sous nos zeppelins de duvet, nous apercevons le retournement des idées, le reflux vers l'origine, simples doigts de gants pris de rétroversion. Nous le savions, les idées n'aiment pas le jour, son érosion, son travail de pierre ponce.

Voilà que la lumière décline, que les arbres plantés en ilots se prennent de gris sourd, piégeant entre leurs larges ramures quelque bourgeonnement de clarté. Des coulées de cendre, des signaux de lave éteinte, des rumeurs de zinc, des murmures de plomb. Ici se joue la mince dramaturgie qui annonce la nuit. Ici s'installent les prémices des idées, l'aire libre de leur mince remuement. Il y a si peu de mouvement sur Terre et les hommes ont regagné le clair-obscur de leurs demeures. Voici que les astronomes déplient leurs lunettes, que les poètes affutent leurs plumes, que les philosophes, dans leurs huttes, scrutent l'intelligence du monde. La sagesse se dispose partout où il y a une once de jour disponible, un rayon de Lune, un clignotement d'étoiles.

Alors on devient oiseau nocturne, chouette de Minerve, grand duc, dame blanche et l'on plane infiniment au-dessus du globe bleu pris de nuit et l'on décrit de grands cercles, des ellipses de beauté, des spirales heureuses. Toute repose et les maisons sont des cubes blancs à peine visibles dans la brume impalpable. Nous descendons toujours plus bas, toujours plus bas vers cela qui voudrait se dire et attend d'être porté à la connaissance. Doucement, pareilles à la fleur de lotus, les écailles de la nuit déplient leurs corolles, la pellicule océane s'ouvre, les algues flottent telles des amours imaginaires. Nous sommes là, penchés au-dessus du mystère et nos becs sont muets, nos pattes roides, nos plumes gonflées du désir de savoir. Oui, bientôt nous saurons. Du-dedans de nos corps tendus, de l'intérieur de nos rémiges claires, de l'aire parcourue de picots de notre peau levée comme l'outre sous le vent. Bientôt nous saurons puisque nous avons consenti à basculer de l'autre côté du monde, là où les choses se disent dans l'évidence, la vérité claire comme l'eau de la source, la liberté sans limite. Nous sommes si près. Nos yeux jaunes, en soucoupes, éclatent jusqu'à l'insensée mydriase; cela fuse partout, cela s'irise en une myriade de fragments venus nous dire l'urgence à être parmi la multitude, la dimension verticale du sens. Nous avons traversé la pellicule de cristal et les gouttes d'eau sont de minuscules comètes faisant leurs chants de luciole. Une lumière verte, phosphorescente, des rais de clarté, des étoilements. Là, au milieu des poissons-lunes et des actinies aux rouges dendrites, nous les apercevons enfin, ces merveilleux oursins qui nous tendent leurs dentelles de verre, nous dévoilent le dôme strié de leur enveloppe si régulière, une manière de perfection, d'exactitude, le signe de la beauté. La paroi, nous l'avons franchie, nous nageons parmi les rivières de corail, tout un foisonnement de matière étrange, souple, polyphonique. De nos bouches ovales, de nos nageoires agiles, de nos branchies doucement gonflées, nous en goûtons le suc, nous en dégustons l'ambroisie.

Nous sommes tellement mêlés à nos hôtes, nous n'avons plus de différences, plus de distance, nous avons aboli le temps, digéré l'espace, vaincu l'altérité. Nous sommes, tout simplement, dans l'être-des-choses, dans la pulsation intime, dans l'idée se saisissant elle-même de l'intérieur. Nous sommes enfin cette "chair du milieu" par laquelle nous nous révélons à nous-mêmes, en même temps que le monde se révèle à nous. Nous sommes métamorphose, l'événement le plus prodigieux qui se puisse concevoir. Nous sommes la VIE ! Rien d'autre au-delà !

L'Oiseau de Minerve.

Source : LibreSavoir.org.

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES

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