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16 avril 2014 3 16 /04 /avril /2014 08:08
"En ce temps qui m'afflige…"

L'Homme Blessé

© Isabelle Cochereau

format 60x80 cm

Libre méditation sur le couple texte-image.

"Et ce temps, qui m’afflige et me perd à moi-même, connais-tu le moyen d’en faire un confident ? Sais-tu les vertueux chemins qui le feraient devenir un miracle nouveau, même si éphémère? Au bord de la lisière, au sortir du désert, éreinté du sommeil que m’inflige l’ennui du songe de moi seul, je voudrais éloigner les mots qui m’emprisonnent, retrouver le vrai cours des heures, loin de cet illusoire présent qui me fane, effleurer la beauté invisible qui, nimbée d’émotion, saura ré incendier mes attentes passées."

Milou Margot.

[ Pour lire adéquatement "En ce temps qui m'afflige…". L'écriture selon le concept du "blanc-seing" est cette liberté laissée, aussi bien aux idées qu'à la parole, de dire le monde selon telle ou telle de ses coutures, aussi bien aujourd'hui selon la guise du Blanc, demain selon la guise du Noir et après-demain selon la tonalité du Gris, la seule qui, réalisant la synthèse des formes en laisse apparaître la presque totalité du sens, du moins autant d'esquisses signifiantes que possible. Dire ceci, la coexistence du Blanc-Noir-gris, c'est dire la nécessité de réintégrer la notion de Tiers-inclus dans le paradigme de la connaissance en général, de l'écriture en particulier.

Si, intellectuellement, le mode binaire satisfait notre exigence de rationalité, plaçant d'emblée le monde dans la case du Noir ou bien du Blanc, sans possibilité aucune d'un moyen terme, cette façon de viser le monde et ses objets paraît, de nos jours, amplement insuffisante afin de percevoir réel, imaginaire, symbolique dans toute la richesse de leur sémantique. Nous ne sommes pas, exclusivement hommes, femmes de raison, mais aussi, hommes, femmes de sensations, d'émotions, de doute, d'ambiguïté, d'ambivalence. Le temps, l'espace, selon que nous les parcourons dans telle ou telle inclination de l'âme, se montrent à nous dans toute leur diversité, parfois même dans leur opposition foncière. Telle montagne qui, tel jour, nous paraissait devoir ne paraître qu'à la lumière du sublime, fait irruption, tel autre jour dans son aspect contingent, indigent, parfois hostile. Tel langage que nous pensions indépassable, dans son aspect formel et dans le fond qu'il révélait, peut s'affirmer comme insuffisant sous un autre angle interprétatif. Ici, je veux dire l'extrême importance du Gris, de cette valeur intermédiaire, de cette médiatrice entre deux valeurs opposées qu'elle révèle d'autant mieux qu'elle joue avec elles en mode dialectique. Pour se rapporter à la sphère hautement explicative de la pensée platonicienne, prenons l'exemple de la chôra - présente dans nombre de mes écrits -, cette "nourrice du devenir", cette matrice primordiale qui agit en tant que convertisseur des Idées situées dans l'Intelligible, afin que ces dernières, les Idées, puissent faire phénomène à nos yeux humains avec toutes les qualités sensibles qui sont requises pour que nous en prenions acte d'une façon pertinente.

Toutes ces précautions oratoires, tous ces prolégomènes pour dire que mes divers écrits, s'ils portent à la transcendance le langage comme essence de l'exister - c'est sans doute de cela dont il s'agit - ledit langage peut, dans un autre texte, se révéler sous l'angle d'une indigence dont il lui arrive d'être quotidiennement affecté en raison d'un usage inadéquat. Il n'y a pas lieu de juger, seulement de constater que la réalité, ainsi que la vérité qui s'y attache, est extrêmement fuyante, labile, pluriforme, donc demande qu'on lui accorde des points de vue fort différents et infiniment nuancés. Tel écrit montrera la liberté de l'homme, la beauté de l'exister, le bien auquel leur image s'enracine. Tel autre écrit prendra le contrepied, échafaudant une thèse diamétralement opposée : l'homme comme aliéné, l'existence comme aporie, le mal comme nervure constitutive du Dasein.

Ne pas accepter ou bien ne pas percevoir cette exigence d'une multiplicité des visions de mes écrits, et alors, ceux-ci perdent toute forme de cohérence, ce qui n'est nullement le souhait que je formule à leur endroit, l'on s'en doutera ! ]

"Et ce temps, qui m’afflige et me perd à moi-même", et me reconduit au seuil d'une incontournable question : ai-je seulement été ? Tout, du présent, glisse infiniment sur la courbure des choses et mes poings sont des moignons qui ne se saisissent que d'air et d'irrésolution. Pareils, mes poings à ceux d'un boxeur ganté qui aurait perdu sa combativité et ne visiterait plus que les cordes. Et, tout autour du ring, sur les gradins, des Existants, affalés dans leurs rires indigents, des Vivants désignant l'arène avec leurs pouces dirigés vers le bas. Vers le bas de la Vie, vers le haut de la Mort. Ô putrides incisives que je sens me frôler, ô canines qui, déjà me déchirent de leur humeur vindicative, ô molaires qui manduquent mes membres et broient mes derniers espoirs, mes fragilités d'homme acculé aux planches durement mortifères. Parfois, alors que la foule des Curieux, venue assister à ma mort, pousse d'horribles imprécations, que souffle au-dessus de ma tête leur haleine fétide pleine de crapauds et de mantes crochues, parfois, dans le miroir du monde j'aperçois la sombre effigie que je suis devenue. Et, alors, combien je comprends l'animosité des Égarés à mon encontre, combien je comprends leur effroi. Ce qui entretient leur hargne, c'est tout simplement la peur anticipatrice qu'ils ont, de me ressembler, un jour. De devenir cette loque suppliante et ployée sur elle-même, privée de liberté, promise aux affres de l'inexister. Mais regardez-les donc, ces Insuffisants, comment ils me toisent de leurs yeux vipérins, combien ils fouillent mon corps afin de le mieux disperser aux quatre horizons plats qui, bientôt, replieront leurs angles afin de me reconduire à la nullité, à l'absence. Mais, entendez leurs langues de cobra s'enrouler avant même de projeter leur venin au milieu de mon ombilic, là au centre de ce que j'ai jamais été : un simple bouton en attente d'une ouverture alors que, présentement, déjà il s'opercule et me reconduit aux assises du temps. Voilà ce que nous sommes : une germination avortée, un œuf à la coquille aliénée, une crosse de fougère repliant ses rayons à l'intérieur de l'ombre dense et définitive.

Voilà ce que nous sommes et nous disons : "ce temps … connais-tu le moyen d'en faire un confident ?" et, disant cela, à peine les derniers mots alloués à l'espace et, déjà, nous sentons combien cette quête est nulle et non avenue. Nulle puisque le temps ne nous visite qu'à l'aune d'une pirouette; non avenue parce que l'Autre auquel nous adressons cette supplique n'existe pas. "Éreinté du sommeil que m'inflige l'ennui du songe de moi seul", c'est ainsi que le Poète désigne notre étrange destinée, par la solitude qui, partout, enfonce son coin dans la moindre de nos failles et nous accule au Néant. C'est le "moi SEUL", qu'il faut accentuer dans ce dire afin que ressorte un début de compréhension de notre immense finitude. Car, finitude ne veut nullement dire "mourir"; finitude veut dire "vivre en l'absence de l'Autre, donc en l'absence de soi". Sur le ring aux cordes serrées, au sol de toile tendu, sous les projecteurs livides - ils sont des signes avant-coureurs d'une prochaine reconduite au Rien -, je SUIS SEUL à me battre contre des ombres. Mon Adversaire qui ne rêve que de me terrasser : c'est MOI. Et les Voyeurs assis sur leurs gradins de bois, ce n'est que mon regard réfracté en des milliers d'endroits , en des infinités de lames de rasoir, afin que je ne puisse échapper à ma propre condamnation. Ennemie jurée de mes assises sur terre, cette incontinente Silhouette de carton-pâte que je dresse aux quatre vents, feignant de croire qu'elle brille au firmament du monde, pareille à une étoile dans le ciel serein, alors qu'elle n'est qu''un astre mort ne faisant plus dans l'éther que son bourdonnement de termite inconséquente. Sa musique annelée stupidement fornicatoire.

Et ces mots dont nous gonflons notre outre visqueuse, ces mots que nous portons au devant de nous comme un trophée de guerre, croyant par eux-mêmes, accorder site à une manière d'immortalité, ils n'existent qu'à lancer leurs lianes, à enrouler leur fouets, à déplier leurs frondes mortelles afin que, nous atteignant en plein front, nous ne survivions à notre stupide hémorragie. Mais pourquoi donc, écrire " je voudrais éloigner les mots qui m’emprisonnent", sinon pour fuir la lame tranchante de leurs syllabes, sinon pour échapper au jet de lapillis de leurs phonèmes en forme de boulets ? Pourquoi ? Et vous qui n'existez pas, car je n'écris que pour moi seul dans la soupente de la vie vert-de-grisée, là au droit fil des coulures de plomb des toits, alors que de l'autre côté du ravin de la rue, quelques étranges lucarnes feignent de me donner le change - commedia dell'arte -, vous donc qui n'êtes que brume inconsistante, qu'attendez-vous donc pour procéder à votre propre hara-kiri ? Du reste ce sera vite fait : autant dire au silence de se taire !

De "miracle nouveau", fût-il "éphémère", cela ne se peut. Car, pour qu'il y ait miracle, il faut, au moins, qu'il y ait existence. Car, autrement, sur le fondement de quel sol le miracle pourrait-il s'enlever ? Le miracle, le seul, l'incontournable, c'est de dire alors que nous ne disons pas; c'est de voir alors que nous ne voyons pas; c'est d'avancer alors que nous sommes immobiles. "Au bord de la lisière, au sortir du désert" et, déjà, c'est trop dire. C'est comme si (j') énonçais, depuis le camp retranché de (mes) cordes, sous les rayons de la lumière virtuelle de l'exister, exposé au feu supposé de (mes) coreligionnaires, m'apprêtant à (me) distraire de (mon) aire encordée, donc comme si (j')énonçais cette fondamentale aporie : "(Je) veux retrouver le vrai cours des heures … effleurer la beauté invisible", mais la beauté est toujours invisible, mais le cours des heures continuellement asséché. Nous n'existons pas, pas plus les mots qui prétendent au Poème - quelle plaisanterie -, pas plus les images qui ne sont que des leurres, des heures vides d'elles-mêmes. Depuis la finitude étroite d'où il (m') est accordé de dire, seulement pour faire ressortir le Néant, en saillant de lui, c'est bien d'une pure illusion dont (je) "prends possession" - (me) dépossédant déjà par l'essence même du vide qui y est entièrement contenu de cette esquisse humaine - cette blague -, front décati luisant d''insuffisance foncière, collages déglutissant la peau glabre et déjà au-delà d'elle-même, œil duchanien à la mécanique horlogère, éperon nasal gemmatique, joues arborescentes, lippe livrée au sépulcre, bouche formolée, assise mentonnière perdue dans une glaireuse résine. Que tout ceci est donc mensonger, que tout ceci est déjà parti outre-tombe en des contrées délétères que jamais ne connaîtrons, pas plus que les autres, les contrées qui clignent de l'œil pour mieux abolir et réduire à la pure irrésolution du monde.

Guise d'épilogue : Celui-ci, le monde n'a jamais commencé, pas plus que nous, les Minuscules qui croyons le posséder comme un souverain Bien. Mais le souverain est indigent, mais le Bien est retiré en sa crypte et nous en notre ring qui n'est que l'anneau encerclant le vide encerclant le vide, encerclant le vide et ainsi, en abyme, dans un continuel vertige du non-exister par lequel nous ne sommes pas et, jamais ne pourrons être. Car comment prouver l'arche de l'exister ? Par la grâce de quel cogito ? Par quelle sublime variation cogitative : "Je pense, donc je suis" - "J'aime, donc je suis". "Je jouis, donc je suis" - "Je cultive mon jardin, donc je suis" - "J'écris, donc je suis." Ici, nous apercevons bien en quoi cette notion de l'exister est floue, fuyante, particulière, singulière, tous caractères par lesquels s'estompe aussitôt la notion d'universalité nécessaire à l'élaboration de quelque fondement stable. Ceci corrobore le fait de notre immense solitude, puisque, aussi bien, vivre, exister, aimer se décline de mille et une manières. Si le réel était aussi indubitable qu'un bloc de platine censé l'étalonner, alors nous serions de plain-pied avec une incontournable vérité, une apodicticité nous mettant en relation directe avec le monde. Mais, à l'évidence, il n'en est rien. Les générations, les civilisations se suivent s'emboîtent, se mêlent dans une immense confusion, milliers de conciliabules qui s'effacent les uns les autres, milliers de mouvements se superposant et, aussitôt s'annulant. La dispersion dans le multiple à l'infini est perte de la structure même du sens, refuge dans l'indétermination des existences. Métaphoriquement, feu s'alimentant de ses propres cendres et retournant toujours à cet état qui n'est premier qu'à être toujours recommencé. Comme le serpent Ouroboros qui se mord la queue, ne sachant plus s'il a commencé un jour, où il débute sa grande gigue, où elle se termine, si, du reste elle trouvera la fin de sa giration qui paraît éternelle. Mais, sur le plan de la temporalité, le serpent qui se mord la queue est homologue à l'instant qui se prolonge en éternité et, ainsi, procède à la dissolution qu'il paraît vouloir mettre en branle, à savoir la parution sur les rives du présent.

"En ce temps qui m'afflige…"

De Lapide Philosophico.

Source : Wikipédia.

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Published by Blanc Seing - dans Ecriture à 4 mains.
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